


{"id":650,"date":"2012-07-27T22:33:00","date_gmt":"2012-07-27T20:33:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=650"},"modified":"2012-07-27T22:33:00","modified_gmt":"2012-07-27T20:33:00","slug":"the-old-king-lhomme-qui-marche","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/the-old-king-lhomme-qui-marche\/","title":{"rendered":"The Old King : L&rsquo;Homme qui marche"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Accompagn\u00e9s dans leur pratique et leur projet artistique par Alain Platel, Miguel Moreira et Romeu Runa, portugais dans un pays exsangue, pr\u00e9sentaient <em>The Old King<\/em>. Une \u0153uvre chor\u00e9graphique \u00e9crite \u00e0 partir d\u2019une photographie de Daniel Blaufuks o\u00f9 un homme assis et d\u00e9prim\u00e9, fume une cigarette en lisant un livre. Motif originel que les deux artistes filent en travaillant l\u2019id\u00e9e d\u2019un assaut, d\u2019une r\u00e9sistance o\u00f9 corps et discours sont le lieu d\u2019une construction sensible\u2026 Saisissant et profond\u00e9ment humain.\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-648\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2012\/07\/w_120721_rdl_1505.jpg\" alt=\"w_120721_rdl_1505.jpg\" align=\"center\" width=\"640\" height=\"427\" \/><br \/>\nRegardant <em>The Old King<\/em> c\u2019est, au moment o\u00f9 un interpr\u00e8te appara\u00eet et tient le danseur Romeu Runa \u00e0 distance, avec un jet d\u2019eau, que la m\u00e9moire m\u2019est revenue. Une image, pr\u00e9cis\u00e9ment une photo, d\u00e9couverte dans Lib\u00e9ration, en haut de page, il y a quelques ann\u00e9es. L\u00e0, en noir et blanc, 8 cm par 8 cm, sur un carrelage crasseux qui a perdu sa blancheur et entre trois murs de la m\u00eame mati\u00e8re, il y a un homme recroquevill\u00e9, endormi peut-\u00eatre, qu\u2019un employ\u00e9 des services sociaux, en botte et tablier de caoutchou, nettoie au karcher. La peau de l\u2019homme allong\u00e9 dans le box est tr\u00e8s sale et se donne, \u00e0 certains endroits de son corps, par la pr\u00e9sence de plaques noir\u00e2tres. Il est inerte malgr\u00e9 l\u2019intensit\u00e9 du jet qui le percute. Sentiment confus de voir un homme trait\u00e9 ainsi. Impression douloureuse d\u2019une carcasse \u00e0 l\u2019abattoir qui serait ici prise en charge par l\u2019un des ouvriers d\u2019une cha\u00eene agro-alimentaire. La photo, car il s\u2019agit bien d\u2019une photo prise alors que l\u2019employ\u00e9 du samu social \u00ab prend en charge \u00bb cet homme, est terriblement violente. Elle met en jeu, dans mon esprit, une dignit\u00e9 qui s\u2019est absent\u00e9e ou qui est d\u00e9finitivement oubli\u00e9e. A moins qu\u2019elle ne convoque la mienne qui, soudainement, se trouve accabl\u00e9e. La nudit\u00e9 de l\u2019homme, elle, le pose \u00e0 la merci des regards. La nudit\u00e9 oubli\u00e9e de ce corps nu trait\u00e9 comme une viande animal est, elle, cruelle. Non pas repoussante, non pas inhumaine\u2026 tout au contraire. Cette nudit\u00e9 me renvoie \u00e0 celle d\u2019un corps malade. De ces maladies o\u00f9 le corps est le terrain des manipulations et des pr\u00e9ventions qui ne soulignent plus aucun rapport au corps vivant, mais seulement \u00e0 un \u00e9tat du corps gisant. C\u2019est cela qui m\u2019a arr\u00eat\u00e9 ce matin-l\u00e0.<br \/>\nSur la page de lib\u00e9, cette photo \u00e9tait un gisant. Une sorte d\u2019amas immobile, de peau crasseuse en ses plis, de nerfs et de muscles contraints par les intemp\u00e9ries, un gisant anonyme comme il y en a tant aujourd\u2019hui\u2026 une sorte de statue d\u00e9laiss\u00e9e, sans attache mus\u00e9ale, sans autre lieu d\u2019exposition que la rue et les bas-fonds\u2026 Un gisant priv\u00e9 de toute cath\u00e9drale et de tout recueillement. Le gisant d\u2019une histoire en marche, \u00e9crite au quotidien, proche d\u2019un ars moriendi o\u00f9, anges et d\u00e9mons absents autour du mourrant, c\u2019est l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et l\u2019indiff\u00e9rence, le go\u00fbt de l\u2019autre ou son oubli, qui sont convoqu\u00e9s et se disputent l\u2019\u00eatre mutil\u00e9. Ou quand la cadav\u00e9risation de l\u2019un m\u2019invite \u00e0 penser la mort du vivant que je suis et de sa part d\u2019humanit\u00e9 qui ne sait plus regarder. Devant cette photo, aucun d\u00e9tour n\u2019\u00e9tait permis, aucun regard d\u00e9tourn\u00e9 n\u2019\u00e9tait plus possible.<br \/>\nAucun d\u00e9tournement n\u2019\u00e9tait possible, dis-je, alors que je suis face \u00e0 face avec ce que, par inattention, je n\u2019ai pas fait, mais laiss\u00e9 faire.<br \/>\nPour Moreira et Runa, il s\u2019agira de danser une pens\u00e9e, de danser un int\u00e9rieur. Et au commencement de ce travail, dans la cour des C\u00e9lestins tutor\u00e9e par deux immenses platanes, c\u2019est un homme de dos, assis sur une palette qui reste immobile qui se donne \u00e0 voir. C\u2019est une sorte de penseur tourn\u00e9 vers l\u2019int\u00e9rieur de soi et non plus dans l\u2019exposition de soi qui est visible. La t\u00eate dans les pens\u00e9es profondes, c\u2019est un demi-corps qui est pr\u00e9sence et qu\u2019aurait pu peindre ou dessiner F\u00fcssli quand il r\u00e9alisa Silence. Une sorte de solitude \u00e9gar\u00e9e prise dans un magma int\u00e9rieur qui se donne \u00e0 voir, d\u00e8s les premiers mouvements dans un ensemble de contorsions complexes o\u00f9 le corps semble se d\u00e9nouer. Au commencement de The Old King, il y a ainsi un mouvement de d\u00e9nouement, o\u00f9 muscles et nerfs, dans un geste qui en souligne chacune des courbures et chacunes des fibres, s\u2019\u00e9veillent ou se r\u00e9veillent d\u2019un engourdissement. C\u2019est le moment o\u00f9 la pens\u00e9e devient action, o\u00f9 l\u2019intention doit trouver un espace de r\u00e9alisation. Et Runa de prendre alors non pas le temps, mais plut\u00f4t de prendre le rythme de ce que la pens\u00e9e lui a dict\u00e9. Le geste ici n\u2019est plus m\u00e9canique, mais organique au sens o\u00f9 Grotowski parlait de lign\u00e9e organique. C\u2019est donc un geste n\u00e9cessaire qui r\u00e9fl\u00e9chit quelque chose de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019acteur. Quelque chose qui est intense au point qu\u2019il va infilter chacune des respirations du corps qui se fait \u00e9galement pens\u00e9es. Quelque chose que l\u2019on pourrait identifier au pneuma : au souffle ou \u00e0 l\u2019esprit dit Derrida, dans ce livre rare et fabuleux qu\u2019est La Voix et le ph\u00e9nom\u00e8ne.<br \/>\nAu long de ces premi\u00e8res minutes o\u00f9 Runa ne marche pas, mais rampe, se catapulte, s\u2019\u00e9lance de tout son corps r\u00e9duit \u00e0 un moignon, c\u2019est un peu comme si l\u2019homme qu\u2019il repr\u00e9sente avait perdu son point de gravit\u00e9. Cette mani\u00e8re que le corps a d\u2019\u00eatre en \u00e9quilibre. Lui, est r\u00e9duit \u00e0 l\u2019impulsion, au bond, \u00e0 la traction, \u00e0 l\u2019explosion d\u2019\u00e9nergies qu\u2019il trouve dans un espace mental qui semble le mettre \u00e0 la torture. Il est, dans ces figures de danses abstraites, quelque chose que l\u2019on pourrait apparenter \u00e0 l\u2019homme ver, \u00e0 l\u2019homme scorpion, \u00e0 l\u2019homme bris\u00e9, \u00e0 l\u2019homme pieuvre\u2026<br \/>\nDasn ces d\u00e9placements qui s\u2019op\u00e8rent sans direction, Runa, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un Giacometti se rel\u00e8ve alors. Il sera l\u2019Homme qui marche. Celui qui est d\u00e9bout et dont Deleuze, parlant de cette station, dit qu\u2019elle est la figure de la dignit\u00e9. Mais \u00ab debout \u00bb ne veut pas dire coordonn\u00e9 et Runa n\u2019en a pas fini avec la chor\u00e9graphie d\u2019un corps qu\u2019on dirait \u00e9thyl\u00e9. Un corps arros\u00e9 au jet, rompu \u00e0 la pression, aux barres qui semblent r\u00e9pondre \u00e0 celui qui a \u0153uvr\u00e9 au bout des zincs. Aucune image n\u2019est exclue\u2026dans cette s\u00e9quence o\u00f9 le jet contre le je induit un jeu d\u00e9traqu\u00e9, hors r\u00e8gles, hors piste, hors langage\u2026 auquel on a substitu\u00e9 le rythme des percussions.<br \/>\nC\u2019est encore l\u2019homme \u00e9corch\u00e9 que l\u2019on regarde, celui \u00e0 la torture quand les bras tendus en l\u2019air on a le sentiment d\u2019un cadavre accroch\u00e9 \u00e0 des crocs de bouchers. C\u2019est l\u2019homme animal politique d\u2019Aristote quand du haut de palettes de bois qu\u2019il a transport\u00e9es, il grogne, crache des sons, supplie un mot qui, du fond de sa gorge, ne trouve d\u2019autres voies que celles de l\u2019explosion sonore. Et de regarder cette chor\u00e9graphie de l\u2019homme aphasique comme celle d\u2019un corps sign\u00e9 o\u00f9 chaque geste ferait sens avec personne pour les partager. Lanc\u00e9 dans un pas de l\u2019oie d\u00e9r\u00e9gl\u00e9, se saisissant d\u2019un micro pour faire entendre \u00ab putain de journ\u00e9e\u2026. Putain d\u2019ann\u00e9e \u00bb, chef d\u2019orchestre alors que Mahler empli la cours\u2026  Runa est un danseur des bas-fonds, un \u00eatre des d\u00e9mesures, une boule d\u2019\u00e9nergie qui finit nu, se cachant \u00e0 lui-m\u00eame comme aux autres ce corps meurtri qui a retrouv\u00e9 une dignit\u00e9 dans le regard des autres qui applaudissent \u00e0 rompre l\u2019enceinte des C\u00e9lestins.<br \/>\n<em>The Old King<\/em> s&rsquo;ach\u00e8ve ainsi dans les palettes et la nudit\u00e9, le d\u00e9nuement du pauvre. Runa, en grand roi transi a fini de trembler alors que le froid l&rsquo;a gagn\u00e9. C&rsquo;est une performance incroyable et ce corps-l\u00e0 avait toute sa place \u00e0 l&rsquo;endroit des Corps Saints qui jouxte les C\u00e9lestins.  Fascinant<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-649\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2012\/07\/w_120721_rdl_1776.jpg\" alt=\"w_120721_rdl_1776.jpg\" align=\"center\" width=\"640\" height=\"427\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Accompagn\u00e9s dans leur pratique et leur projet artistique par Alain Platel, Miguel Moreira et Romeu Runa, portugais dans un pays exsangue, pr\u00e9sentaient The Old King. Une \u0153uvre chor\u00e9graphique \u00e9crite \u00e0 partir d\u2019une photographie de Daniel Blaufuks o\u00f9 un homme assis et d\u00e9prim\u00e9, fume une cigarette en lisant un livre. Motif originel que les deux artistes filent en travaillant l\u2019id\u00e9e d\u2019un assaut, d\u2019une r\u00e9sistance o\u00f9 corps et discours sont le lieu d\u2019une construction sensible\u2026 Saisissant et profond\u00e9ment humain. 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