


{"id":656,"date":"2012-07-25T22:38:00","date_gmt":"2012-07-25T20:38:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=656"},"modified":"2012-07-25T22:38:00","modified_gmt":"2012-07-25T20:38:00","slug":"lamour-de-lart-en-heritage","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/lamour-de-lart-en-heritage\/","title":{"rendered":"L&rsquo;amour (de l&rsquo;art) en h\u00e9ritage"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Simon McBurney raconte avoir rencontr\u00e9 John Berger par le biais de la s\u00e9rie d\u2019\u00e9missions t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es \u00ab Ways of Seeing \u00bb diffus\u00e9e par la BBC au d\u00e9but des ann\u00e9es 70. John Berger y questionnait l\u2019histoire de l\u2019art occidental \u00e0 la fois d\u2019un point de vue critique et politique, mais tout autant par une approche sensible et personnelle sur les oeuvres, avec son propre regard d\u2019artiste.<\/strong> <\/em><br \/>\nAccompagn\u00e9 de sa fille Katya, John Berger propose \u00ab Est ce que tu dors ? \u00bb, \u00ab lecture performance \u00bb cr\u00e9e en 2010 et  qui, pour cette 66eme \u00e9dition du festival d\u2019Avignon, a \u00e9t\u00e9 augment\u00e9e du regard et de la complicit\u00e9 de Simon McBurney .<br \/>\nEntre d\u00e9claration d\u2019amour de l\u2019art, analyse \u00e9rudite et tendresse filiale, le p\u00e8re et la fille \u00e9voluent et \u00e9changent sur \u00ab La Chambre des Epoux \u00bb, une des pi\u00e8ces du palais ducal de Mantoue enti\u00e8rement peinte de fresques et d\u2019ornements par Andrea Mantegna \u00e0 la fin du XV\u00e8me. Les regards cherchent et se plissent de plaisir, les langues (anglais pour lui, fran\u00e7ais pour elle) d\u00e9posent connaissance et sensations, le tout dans une forme presque na\u00efve\u2026 Avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, John et Katya Berger nous donnent \u00e0 voir et \u00e0 entendre la place de l\u2019art dans leur rapport au monde, et la mani\u00e8re dont il nourrit leur relation.<br \/>\nJohn Berger fait partie de ces hommes dont la vie enti\u00e8re est d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l\u2019art. L\u2019\u00e9criture et la peinture sont ces terrains de pr\u00e9dilections, autant en tant qu\u2019artiste patricien, que comme critique et analyste.<br \/>\nSon amour de l\u2019art et des mots, il le partage depuis longtemps avec sa fille Katya. Pour comprendre la relation singuli\u00e8re et o combien complice de John et Katya Berger, il faut d\u2019abord prendre un compte ce qui les \u00e9loigne : une distance g\u00e9ographique, et une langue. Il leur a donc fallu inventer leur relation \u00e0 travers des \u00ab \u00e9crans \u00bb : se servir de l\u2019art comme vecteur de rencontre, de partage leur est apparu tr\u00e8s naturellement. Ils l\u2019utilisent comme un moyen d\u2019\u00e9change tr\u00e8s personnel, tr\u00e8s adress\u00e9, nourrissant \u00e0 la fois une \u00e9mulation intellectuelle et une construction de leur histoire filiale. Katya Berger est donc devenue la principale traductrice des \u0153uvres de son p\u00e8re, et elle co-signe avec lui un ouvrage sur le photographe genevois Jean Mohr, \u00ab Jean Mohr, derri\u00e8re le miroir \u00bb, et un essai sur la peinture, \u00ab Titien, la nymphe et le berger \u00bb.<br \/>\nLes \u00e9changes par courrier, mails ou sms sont omnipr\u00e9sents entre eux. C\u2019est \u00e0 partir de cette mati\u00e8re de \u00ab conversation \u00e0 distance \u00bb qu\u2019a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 \u00ab Lying Down to Sleep \u00bb (\u00ab Est ce que tu dors ? \u00bb titre en fran\u00e7ais).<br \/>\nC\u2019est donc livre \u00e0 la main que le p\u00e8re et la fille nous invitent \u00e0 rentrer avec eux dans \u00ab La Chambre des Epoux \u00bb. En anglais pour John, en fran\u00e7ais pour Katya, les voix sont douces, \u00e0 peine soutenues par un micro sans fil, et nous ouvrent le champ de ce qui pourrait \u00eatre le temps des confidences sur l\u2019oreiller. Cette sensation d\u2019un partage d\u2019intimit\u00e9 rel\u00e8ve \u00e0 la fois du sujet de l\u2019\u00e9tude, cette chambre peinte au lit nuptial, de la relation complice du p\u00e8re et de la fille qui s\u2019offre au regard, et du lieu lui m\u00eame, la Chapelle des P\u00e9nitents Blancs, o\u00f9 nous nous serrons en jauge r\u00e9duite sur de petits bancs de bois.<br \/>\n\u00ab Ce que l\u2019on d\u00e9fend, explique Katya Berger, c\u2019est de regarder la peinture de mani\u00e8re aussi libre que possible, de l\u2019interpr\u00e9ter de mani\u00e8re intuitive m\u00eame, mais en utilisant tous nos savoirs, tous nos bagages intellectuels pour aller \u00e0 l\u2019essentiel. On ne cherche pas \u00e0 faire autorit\u00e9. C\u2019est un support pour appliquer tout ce qu\u2019on vehicule, y compris dans notre relation \u00bb<br \/>\nIl ne s\u2019agit donc pas d\u2019une conf\u00e9rence, mais bien d\u2019un dialogue. Et John Berger, en introduction pr\u00e9cise au public : \u00ab\u00a0Le mot-cl\u00e9 de ce soir est le mot message. Nous avons \u00e9chang\u00e9 des messages avec ma fille pendant plus de 40 ans. Par lettres, par SMS et par des coups de fil. J&rsquo;esp\u00e8re que vous \u00eates venus, vous aussi, pour recevoir et envoyer des messages\u00a0\u00bb. On sent \u00e0 cet endroit le point de rencontre et d\u2019int\u00e9r\u00eat avec Simon McBurney, lui-m\u00eame tr\u00e8s pr\u00e9occup\u00e9 par les questions de r\u00e9ceptivit\u00e9 du public. En intervenant sur \u00ab Est ce que tu dors ? \u00bb au niveau de la mise en sc\u00e8ne, il a cherch\u00e9 avec John et Katya Berger \u00e0 abolir la hi\u00e9rarchie et \u00e9tablir le lien entre sc\u00e8ne et salle. Le pari est-il gagn\u00e9 ? Oui. Et non par certaines propositions sc\u00e9nographiques ou de mise en sc\u00e8ne, comme la reproduction de l\u2019oculus et ses angelots au-dessus de la salle, ou la prise de parole de John Berger au milieu des spectateurs, mais bien plus par la position de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 naturelle des deux protagonistes. Les regards complices et les sourires qu\u2019ils partagent, dans un mouvement d\u2019aller-retour entre eux et nous, suffisent \u00e0 affirmer cette porosit\u00e9 et \u00e0 tisser un lien, r\u00e9el.<br \/>\nMalheureusement, l\u2019utilisation des effets vid\u00e9os appara\u00eet souvent comme un contre point maladroit face \u00e0 la simplicit\u00e9 d\u2019\u00e9change de la parole. Ces images de \u00abLa Chambre des Epoux \u00bb projet\u00e9es \u00e0 m\u00eame les parois de la chapelle, rappelle parfois la visite virtuelle \u00e0 vertu p\u00e9dagogique avec son lot de zoom et de fondus grossiers, ou encore les actions de valorisation du patrimoine par l\u2019art vid\u00e9o, d\u00e9j\u00e0 si d\u00e9suet sur un plan esth\u00e9tique. La captation et les effets d\u2019incrustation en direct amusent, mais risquent \u00e9galement de mettre \u00e0 distance, ou de n\u2019exister qu\u2019en tant qu\u2019 \u00ab effets \u00bb justement.<br \/>\nMais qu\u2019y a t il dans cette \u00ab Chambre des Epoux \u00bb au juste ? \u00ab La vie \u00bb r\u00e9pond John Berger. Avec ces fresques, Mantegna s\u2019est amus\u00e9 \u00e0 multiplier tous les niveaux de lectures. \u00ab Un peu comme un fractale \u00bb rajoute Katya Berger. Le peintre de la Renaissance \u00e9tait fascin\u00e9 par les perspectives et la mani\u00e8re de les repr\u00e9senter au plus juste, particuli\u00e8rement lorsqu\u2019il s\u2019agit des proportions humaines. (comme nous le montre \u00ab Le Christ allong\u00e9 \u00bb, son fameux tableau o\u00f9 les pieds du Christ sont mis au premier plan. Sorte de d\u00e9fi de perspective, le trouble du spectateur persiste alors que les proportions sont en tout point respect\u00e9es). Au-del\u00e0 de sa recherche technique sur la perspective spatiale, l\u2019\u0153uvre de Mantegna ouvre le champ de la perspective temporelle, plus qu\u2019aucun peintre de son \u00e9poque. John et Katya Berger attirent notre regard sur les rides profondes et marqu\u00e9es repr\u00e9sent\u00e9es sur plusieurs personnages de la fresque (comme celles d\u2019un Beckett, ou de John Berger lui-m\u00eame). Plus loin, dans un recoin de la pi\u00e8ce, une tour en ruine et une en construction, coexistence du pass\u00e9 et de l\u2019avenir : c\u2019est bien du mouvement inexorable du temps qu\u2019il s\u2019agit. Mantegna ira m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 utiliser de la rouille sous les pigments colorant les repr\u00e9sentations humaines. Le poids du m\u00e9tal, son usure, la d\u00e9gradation anticip\u00e9e de la couleur, lui permettait de donner \u00e0 sa peinture une dimension vivante, une \u00e9volution dans le temps.<br \/>\n\u00ab Deux yeux permettent de voir la tridimensionnalit\u00e9 des choses. Ici nous avions quatre yeux. Ensemble nous allons peut-\u00eatre au-del\u00e0 d\u2019une tridimensionnalit\u00e9 spatiale mais peut-\u00eatre plus au niveau temporel, entre p\u00e8re et fille, homme et femme\u2026 cela nous permet de voir plus intens\u00e9ment \u00bb<br \/>\nLes fresques et ornements de la \u00ab Chambre des \u00e9poux \u00bb ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es pour \u00eatre contempl\u00e9es depuis le point de vue du lit. Le corps doit donc \u00eatre allong\u00e9 pour que le regard appr\u00e9hende au plus juste. Les pieds et la t\u00eate au m\u00eame niveau, la gravit\u00e9 dispara\u00eet, et le sommeil viendra bient\u00f4t. Les yeux pliss\u00e9s pour mieux voir, les yeux pliss\u00e9s du sourire partag\u00e9 de John et Katya, les yeux pliss\u00e9s bient\u00f4t pr\u00eats \u00e0 s\u2019endormir pour suspendre le temps\u2026<br \/>\n John Berger raconte alors ce r\u00eave  : il porte dans un grand sac l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des tableaux de Mantegna, 112 pi\u00e8ces, et avec d\u00e9lectation les sort une \u00e0 une, pour les contempler. Ce lourd butin sur son \u00e9paule, il sent qu\u2019il va bient\u00f4t toucher \u00e0 la r\u00e9solution du myst\u00e8re. Le r\u00eave s\u2019arr\u00eate ici, et John se r\u00e9veille avant d\u2019avoir re\u00e7u la r\u00e9v\u00e9lation, mais il est heureux, et \u00e9prouve un bonheur plein, entier. Tout est l\u00e0 dans l\u2019approche qu\u2019\u00e0 Berger des \u0153uvres d\u2019art : loin d\u2019analyser ou de diss\u00e9quer de mani\u00e8re quasi scientifique les raisons du sublime, il cherche \u00e0 convoquer le plaisir par un regard accru et un \u00e9change charg\u00e9 d\u2019affect. Avec \u00ab Est ce que tu dors ? \u00bb la didactique laisse largement la place au po\u00e9tique, et par leur insatiable curiosit\u00e9, John et Katya Berger, avancent main dans la main \u00e0 la d\u00e9couverte de l\u2019\u0153uvre, d\u2019eux m\u00eames et nous partageons leurs pas.<br \/>\nToutes les citations ci-dessus sont extraites de la conf\u00e9rence de presse du 20 juillet 2012 (www.theatre-video.net\/video\/John-et-Katya-Berger-pour-Est-ce-que-tu-dors-66e-Festival-d-Avignon) ou de la lecture performance \u00ab Est ce que tu dors ? \u00bb. Site consult\u00e9 le 25\/07\/2012.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Simon McBurney raconte avoir rencontr\u00e9 John Berger par le biais de la s\u00e9rie d\u2019\u00e9missions t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es \u00ab Ways of Seeing \u00bb diffus\u00e9e par la BBC au d\u00e9but des ann\u00e9es 70. John Berger y questionnait l\u2019histoire de l\u2019art occidental \u00e0 la fois d\u2019un point de vue critique et politique, mais tout autant par une approche sensible et personnelle sur les oeuvres, avec son propre regard d\u2019artiste. 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