


{"id":659,"date":"2012-07-24T17:04:00","date_gmt":"2012-07-24T15:04:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=659"},"modified":"2012-07-24T17:04:00","modified_gmt":"2012-07-24T15:04:00","slug":"les-contrats-du-commercant-une-piece-economique","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/les-contrats-du-commercant-une-piece-economique\/","title":{"rendered":"Les contrats du commercant &#8211; une pi\u00e8ce \u00e9conomique"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Ce soir la cours du lyc\u00e9e Saint-Joseph accueille Les contrats du commercant \u2013 Une pi\u00e8ce \u00e9conomique d&rsquo;Elfriede Jelinek, mise en sc\u00e8ne par Nicolas Stemann et le Thalia Theater. 3h45 de spectacle en allemand surtitr\u00e9 alors que le mistral se d\u00e9chaine peuvent appara\u00eetre de prime abord comme une \u00e9preuve plut\u00f4t difficile \u00e0 surmonter. Lorsqu&rsquo;en d\u00e9but de spectacle le metteur en sc\u00e8ne prend le micro pour nous expliquer le mode d&#8217;emploi de son spectacle, il semble confirmer l&rsquo;\u00e9normit\u00e9 du challenge.<\/strong> <\/em><br \/>\n Le texte d&rsquo;Elfriede Jelinek fonctionne comme le fil rouge du spectacle. Sur sc\u00e8ne, un \u00e9cran d&rsquo;affichage d\u00e9compte une \u00e0 une les pages qui restent \u00e0 jouer avant la fin du texte. La pi\u00e8ce se d\u00e9roule de fa\u00e7on r\u00e9guli\u00e8re : tant\u00f4t jou\u00e9e, tant\u00f4t lue tr\u00e8s vite, parfois couverte par les acteurs lorsque ceux-ci d\u00e9cident de proposer des num\u00e9ros pendant qu\u2019elle continue \u00e0 d\u00e9filer en fond sonore, plus ou moins perceptible, alors que le d\u00e9compte des pages se poursuit. Ce dispositif permet de donner au spectateur un rep\u00e8re temporel et de se situer par rapport \u00e0 la totalit\u00e9 du de la pi\u00e8ce. Le metteur en sc\u00e8ne invite les spectateurs \u00e0 quitter le public s&rsquo;ils en ont l&rsquo;envie, afin d&rsquo;aller boire un vers un verre dans un petit bar situ\u00e9 dans une cour attenante d&rsquo;o\u00f9 ils pourront suivre le spectacle sur des \u00e9crans. Tout est fait pour mettre \u00e0 l&rsquo;aise les spectateurs face \u00e0 ce gros morceau, en lui permettant une certaine autonomie dans la r\u00e9ception.<br \/>\nElfriede Jelinek a \u00e9crit cette pi\u00e8ce en 2008, juste avant la crise des subprimes. Cette co\u00efncidence historique conf\u00e8re au texte une dimension presque pr\u00e9monitoire. Depuis 2008, l&rsquo;auteur l&rsquo;a compl\u00e9t\u00e9, modifi\u00e9, augment\u00e9, en prenant appui sur les \u00e9v\u00e9nements de ces derni\u00e8res ann\u00e9es. La figure de l&rsquo;argent est sans conteste le personnage central de cette pi\u00e8ce et les acteurs sont comme des choreutes pr\u00eatant leurs voix et leurs corps \u00e0 ce long texte, dense et souvent r\u00e9p\u00e9titif, o\u00f9 la parole est souvent donn\u00e9e \u00e0 la banque, sorte de figure \/ personnage qui revendique le fait de n&rsquo;\u00eatre pas une personne mais une institution dot\u00e9e de parole, de pouvoir et d&rsquo;ambition. La banque semble s&rsquo;adresser \u00e0 l&rsquo;assembl\u00e9e des spectateurs, l&rsquo;assimilant aux masses des pauvres petits porteurs.<br \/>\nLe spectacle se pr\u00e9sente sous la forme d&rsquo;une suite de tableaux, comme autant de fa\u00e7ons de servir le texte, en le faisant entendre clairement ou en l&rsquo;utilisant comme mat\u00e9riau sonore d&rsquo;une litanie de l&rsquo;argent et de sa toute puissance. Parfois, le texte est prononc\u00e9 par un ch\u0153ur d&rsquo;acteurs, parfois plusieurs textes r\u00e9sonnent simultan\u00e9ment \u00e0 diff\u00e9rents endroits du plateau. Souvent les acteurs &#8211; qui semblent tous \u00eatre musiciens &#8211; chantent sur un mode polyphonique.<br \/>\nPlusieurs espaces divisent la sc\u00e8ne : \u00e0 l&rsquo;avant, un espace de jeu central, g\u00e9n\u00e9ralement le centre de l&rsquo;action. Tout autour, diff\u00e9rents espaces annexes : \u00e0 jardin un piano, un violon et des micros. A cour, les traductrices diffusent les surtitrages en simultan\u00e9. A leurs c\u00f4t\u00e9s, un peu plus \u00e0 l&rsquo;avant-sc\u00e8ne, des chaises et des fauteuils roulants sur lesquels les acteurs viennent s&rsquo;asseoir pour observer ce qui se joue. Vers le lointain, la sc\u00e8ne s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve sur trois marches. Sur la premi\u00e8re, \u00e0 jardin, des techniciens manipulent le son du spectacle et jouent parfois du clavier. A cour, une table blanche constitue une sorte de \u00ab module vid\u00e9o \u00bb : r\u00e9guli\u00e8rement un acteur s&rsquo;y assoit et deux techniciens filment en gros plan leur sc\u00e8ne face cam\u00e9ra, retransmise en direct. Sur la deuxi\u00e8me marche \u00e0 jardin, il y a un petit salon o\u00f9 les acteurs peuvent s&rsquo;installer et boire un verre de vin. A cour, une table de travail, avec bouteilles d&rsquo;eau et paperasse qui vole, figurant le travail \u00e0 la table repr\u00e9sentatif de la dramaturgie \u00e0 l&rsquo;allemande. Sur la derni\u00e8re marche en fond de sc\u00e8ne tr\u00f4ne une batterie.<br \/>\nEn plus de ces multiples espaces, la sc\u00e8ne accueille un grand bazar plus ou moins organis\u00e9. Les d\u00e9bris d&rsquo;un d\u00e9cor en papier m\u00e2ch\u00e9 pr\u00e9alablement d\u00e9truit jonchent le sol \u00e0 cour et \u00e0 jardin. De multiples chaises, tuyaux m\u00e9talliques ou autres accessoires sont \u00e9galement dispos\u00e9s sur les deux c\u00f4t\u00e9s. Enfin, les fa\u00e7ades du lyc\u00e9e Saint-Joseph sont l&rsquo;\u00e9cran d&rsquo;une triple projection, une centrale et deux lat\u00e9rales. On y voit les acteurs qui passent au \u00ab module vid\u00e9o \u00bb, mais \u00e9galement la retransmission en direct de manipulation d&rsquo;articles de presse et de photos que les techniciens font passer dans le champ de la cam\u00e9ra. Une vid\u00e9o de St\u00e9phane Hessel, qui lit un passage en allemand, est diffus\u00e9e \u00e0 mi-spectacle. Plus tard sont projet\u00e9es des photos de spectateurs, prises en direct dans le public.<br \/>\nLe spectacle donne la sensation d&rsquo;une masse \u00e9norme de texte et d&rsquo;un foisonnement incroyable de formes et de propositions, allant du num\u00e9ro de magie rat\u00e9 \u00e0 la fausse bagarre \u00e9clatant dans le public, de l&rsquo;imitation d&rsquo;Hitler au meurtre sanglant perp\u00e9tr\u00e9 \u00e0 la hache. Le rythme du spectacle et la libert\u00e9 de quitter les gradins font passer les quatre heures comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait, jamais on n&rsquo;\u00e9prouve le sentiment d&rsquo;\u00eatre pris en otage, ni m\u00eame d&rsquo;\u00eatre contraint. Dans le public, les spectateurs vont et viennent sans que jamais cela ne d\u00e9range quiconque, les uns se l\u00e8vent pour laisser passer les autres, sans jamais de probl\u00e8me. Il r\u00e8gne une agr\u00e9able inattention s\u00e9lective. Parfois les acteurs viennent jouer dans les gradins, \u00e0 d&rsquo;autres moments le metteur en sc\u00e8ne sollicite le public pour des participations plut\u00f4t absurdes, par exemple chanter \u00ab le reste d&rsquo;entre nous, c&rsquo;est la banque \u00bb en allemand pendant la dur\u00e9e de cinq pages (le tableau d&rsquo;affichage sert de rep\u00e8re). Ravie, la majorit\u00e9 de l&rsquo;assembl\u00e9e des spectateurs se pr\u00eate au jeu, et lorsqu&rsquo;elle abandonne avant la cinqui\u00e8me page, parce que l&rsquo;action sur sc\u00e8ne est sans cesse interrompue et que par cons\u00e9quent, l&rsquo;avanc\u00e9e dans le texte pi\u00e9tine, le metteur en sc\u00e8ne demande \u00e0 la salle de continuer \u00e0 chanter dans sa t\u00eate afin d&rsquo;obtenir l&rsquo;effet escompt\u00e9 sans se fatiguer en chantant. Le texte d\u00e9file et les sc\u00e8nes intenses ou plus d\u00e9cousues s&rsquo;encha\u00eenent les unes apr\u00e8s les autres sans jamais laisser place \u00e0 une h\u00e9sitation ou \u00e0 un temps mort.<br \/>\nToutes sortes de c\u00e9l\u00e9brations de l&rsquo;argent ont lieu sur sc\u00e8ne : une actrice \u00e0 t\u00eate de mouton en peluche mange une vraie cinquantaine de billets, les acteurs, d\u00e9guis\u00e9s en billets et pi\u00e8ces d&rsquo;un euro dansent en se donnant la main. Un acteur tente de ressentir le champ de force de l&rsquo;argent pr\u00e9sent dans le sol afin de d\u00e9doubler les billets de banque. Il pr\u00e9tend y parvenir avec les faux billets estampill\u00e9s \u00ab accessoires de th\u00e9\u00e2tre \u00bb et souhaiter tenter l&rsquo;exp\u00e9rience avec un billet v\u00e9ritable. Un spectateur sort son portefeuille et donne un billet de 20 euros. Les acteurs le br\u00fblent enti\u00e8rement, et affirment qu&rsquo;ils ont fait un faux mouvement et que le billet d\u00e9doubl\u00e9 (le champ de force de l&rsquo;argent a g\u00e9n\u00e9r\u00e9, en plus du d\u00e9doublement, un int\u00e9r\u00eat de 10 euros, c&rsquo;est donc un billet de 50) se cache dans la poche d&rsquo;un des voisins du g\u00e9n\u00e9reux spectateur, et incitent ce dernier \u00e0 le r\u00e9cup\u00e9rer.<br \/>\nDonner un compte-rendu exhaustif de ce spectacle semble \u00eatre une t\u00e2che impossible. Il en reste le souvenir d&rsquo;un travail impressionnant, tant de la part du metteur en sc\u00e8ne et du dramaturge que de celle des techniciens. Enfin, le travail des acteurs qui \u00ab tiennent \u00bb ces quatre heures de fa\u00e7on haletante, sans jamais d\u00e9faillir produit une performance tout \u00e0 fait surprenante. Le d\u00e9fi incroyable de traiter la crise et le pouvoir de l&rsquo;argent, de parler de l&rsquo;imm\u00e9diat et de l&rsquo;extra-contemporain est brillamment relev\u00e9. Le travail combin\u00e9 d&rsquo;Elfriede Jelinek et de Nicolas Stemann permet de rendre possible le pari &#8211; \u00e0 priori irr\u00e9alisable- de faire un th\u00e9\u00e2tre qui traite du monde presque en temps r\u00e9el, capable d&rsquo;atteindre une r\u00e9elle actualit\u00e9 et par cons\u00e9quent une efficacit\u00e9 politique sans pareille. Voil\u00e0 qui donne au th\u00e9\u00e2tre l&rsquo;espoir d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la fatalit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre toujours en l\u00e9ger d\u00e9calage, toujours d\u00e9j\u00e0 un peu dans le pass\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce soir la cours du lyc\u00e9e Saint-Joseph accueille Les contrats du commercant \u2013 Une pi\u00e8ce \u00e9conomique d&rsquo;Elfriede Jelinek, mise en sc\u00e8ne par Nicolas Stemann et le Thalia Theater. 3h45 de spectacle en allemand surtitr\u00e9 alors que le mistral se d\u00e9chaine peuvent appara\u00eetre de prime abord comme une \u00e9preuve plut\u00f4t difficile \u00e0 surmonter. Lorsqu&rsquo;en d\u00e9but de spectacle le metteur en sc\u00e8ne prend le micro pour nous expliquer le mode d&#8217;emploi de son spectacle, il semble confirmer l&rsquo;\u00e9normit\u00e9 du challenge. 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