


{"id":662,"date":"2012-07-24T17:08:00","date_gmt":"2012-07-24T15:08:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=662"},"modified":"2012-07-24T17:08:00","modified_gmt":"2012-07-24T15:08:00","slug":"trou-noir-galactique-au-gymnase-aubanel","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/trou-noir-galactique-au-gymnase-aubanel\/","title":{"rendered":"Trou noir galactique au gymnase Aubanel"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><strong>Pour son quatorzi\u00e8me passage au festival d&rsquo;Avignon, Romeo Castellucci propose The <em>Four Seasons Restaurant<\/em>. Cette nouvelle cr\u00e9ation vient clore le triptyque dont les deux premiers volets \u00e9taient Le voile noir du pasteur (mars 2011) et Sur le concept du visage du fils de Dieu, pr\u00e9sent\u00e9 l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re \u00e0 Avignon.<\/strong><\/p>\n<p>Le spectacle s&rsquo;ouvre dans la p\u00e9nombre sur le vrombissement assourdissant d&rsquo;un trou noir dont les fr\u00e9quences sont normalement bien trop graves pour \u00eatre perceptibles par une oreille humaine. Le son transmis a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par un scientifique am\u00e9ricain qui l&rsquo;a exactement retranscrit afin de nous le faire entendre. Selon Romeo Castellucci, il s&rsquo;agit de traiter ici de l&rsquo;effacement des images. Le titre, The Four Seasons Restaurant, fait r\u00e9f\u00e9rence au peintre Rothko, qui retira ses toiles d&rsquo;un restaurant du m\u00eame nom afin de ne pas les donner \u00e0 voir. Une disparition qui fait \u00e9cho au pr\u00e9c\u00e9dent spectacle du metteur en sc\u00e8ne, Le Voile noir du pasteur, adapt\u00e9 d\u2019une nouvelle de Nataniel Hawthorne dont le h\u00e9ros couvre son visage afin de l&rsquo;effacer.<br \/>\nL&rsquo;acte esth\u00e9tique de la disparition serait le choix de repr\u00e9senter l&rsquo;absence et le manque plut\u00f4t que l&rsquo;image. C&rsquo;est la raison pour laquelle la figure du trou noir tient ce spectacle telle une clef de vo\u00fbte. Un trou noir produit une force incommensurable qui attire les corps en son centre et densifie leur masse au point de les faire dispara\u00eetre, on ne sait comment, on ne sait vers o\u00f9. Symbole esth\u00e9tique, le trou noir op\u00e8re l&rsquo;effacement et g\u00e9n\u00e8re le vide.<br \/>\nLe rideau s&rsquo;ouvre sur un espace dont les parois et le sol sont blancs. Des barres de mur, des cerceaux et des ballons figurent le gymnase d&rsquo;un lyc\u00e9e. Des jeunes femmes habill\u00e9es en paysannes jouent La mort d&rsquo;Emp\u00e9docle de H\u00f6lderlin. La sc\u00e8ne se pr\u00e9sente comme la s\u00e9dimentation de diff\u00e9rentes temporalit\u00e9s qui remontent de temps en temps \u00e0 la surface. La temporalit\u00e9 des actrices, tout d&rsquo;abord, qui jouent ce soir au gymnase Aubanel ; puis celle des jeunes filles dans cet autre gymnase pendant la guerre de S\u00e9cession (peut-\u00eatre un clin d&rsquo;oeil \u00e0 Hawthorne) ; celle d&rsquo;H\u00f6lderlin qui \u00e9crit La mort d&rsquo;Emp\u00e9docle ; celle de la peinture classique dont on retrouve les poses ; celle enfin du Ve si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, si\u00e8cle d\u2019Emp\u00e9docle.<br \/>\nLes actrices passent de pose en pose, leurs mouvements synchronis\u00e9s et leur copr\u00e9sence forment des compositions qui rappellent des tableaux. Les voix des actrices, tant\u00f4t directes, tant\u00f4t enregistr\u00e9es, circulent entre les diff\u00e9rentes strates de cette superposition, donnant \u00e0 la sc\u00e8ne \u00e9paisseur et profondeur. Des interf\u00e9rences viennent de temps en temps en parasiter le son. Parfois, les voix s&rsquo;\u00e9changent et passent d&rsquo;une actrice \u00e0 l&rsquo;autre. Elles ne sont plus alors rattach\u00e9es \u00e0 un corps mais circulent de bouche en bouche. Certaines, tr\u00e8s satur\u00e9es, rappellent les voix des astronautes qui communiquent avec leur base depuis l&rsquo;espace. Progressivement ces voix semblent tr\u00e8s lointaines, dans le temps comme dans l&rsquo;espace.<br \/>\nOn dit que la lumi\u00e8re des \u00e9toiles que nous percevons a \u00e9t\u00e9 \u00e9mise il y a des millions d&rsquo;ann\u00e9es. Il en va de m\u00eame pour les interf\u00e9rences entendues ici. Elles semblent provenir des diff\u00e9rentes strates de cette s\u00e9dimentation, de l&rsquo;accumulation des si\u00e8cles. Les lointaines voix de La mort d&rsquo;Emp\u00e9docle nous parviennent charg\u00e9es de ces interf\u00e9rences. Les actrices, en groupe compact, miment une forme d&rsquo;accouchement \u00e0 plusieurs. Les unes apr\u00e8s les autres, elles naissent et disparaissent. La sc\u00e8ne se termine comme une liaison se coupe. Les jeunes femmes et leurs voix continuent de s&rsquo;\u00e9loigner dans l&rsquo;espace et dans le temps, attir\u00e9es par une force centrifuge qui les emporte toujours plus loin, jusqu&rsquo;\u00e0 dispara\u00eetre vers l&rsquo;immat\u00e9riel.<br \/>\nLa seconde partie n&rsquo;est plus occup\u00e9e par les humains. Elle se rapproche d&rsquo;une installation en plusieurs tableaux. Les parois et le sol blanc du gymnase pr\u00e9figuraient le vide dans lequel \u00e9voluaient les corps et se posaient les objets (les barres d&rsquo;un gymnase, des kalachnikov, des robes). Dans l&rsquo;obscurit\u00e9, le son du trou noir revient, tr\u00e8s puissant. Puis un immense rideau bleu recule, comme une vague qui se retire et laisse sur le rivage blanc une carcasse de cheval, puis des sph\u00e8res noires, telles des atomes. Maintenant le noir envahit le sol et les parois blanches, comme le vide englouti par le vide. Des flashs apparaissent dans le vrombissement incessant comme autant de franchissements de mur du son.<br \/>\nEnfin, deux immenses tourbillons que l&rsquo;obscurit\u00e9 nous emp\u00eache de percevoir clairement semblent tomber du ciel. L&rsquo;air, dont on entend le fracas des vents c\u00e9lestes, vient exploser l&rsquo;unit\u00e9 de la terre &#8211; ou du sable &#8211; ou du sol &#8211; qui vole en un millier de particules, qui sans cesse retombent sur le sol pour former un nouvel agr\u00e9gat provisoire derri\u00e8re une grande paroi de verre. Apr\u00e8s l&rsquo;air et la terre, avec le feu du volcan dans lequel Emp\u00e9docle s&rsquo;est jet\u00e9, et l&rsquo;eau, profondeur bleue de la vague qui se retire, l&rsquo;\u00e9vocation des \u00e9l\u00e9ments agence le spectacle comme elle structurait la pens\u00e9e d&rsquo;Emp\u00e9docle.  Vient enfin l&rsquo;\u00e9ther, le cinqui\u00e8me corps, la \u00ab\u00a0quinte essence\u00a0\u00bb, invoqu\u00e9e dans le po\u00e8me d&rsquo;H\u00f6lderlin : \u00ab Et que tendrement viendra celui qui meut l\u2019univers \/ L\u2019Esprit, l\u2019\u00c9ther, nous effleurer, enfin ! \u00bb [[H\u00d6LDERLIN Friedrich, <em>La mort d&rsquo;Emp\u00e9docle<\/em>, 1\u00e8re version. \u0152uvres. Paris, Gallimard, 1967. (Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade)]]<br \/>\nD\u00e9j\u00e0 dans Les p\u00e9lerins de la mati\u00e8re[[CASTELLUCCI, Claudia, CASTELLUCCI, Romeo, <em>Les p\u00e8lerins de la mati\u00e8re, <\/em> Solitaires intempestifs, 2011, 200 p.]], les membres de la Societas Raffaello Sanzio se revendiquaient iconoclastes. Dans The four seasons restaurant, le discours sur la disparition de l&rsquo;image articule efficacement le geste de Rothko, Le voile noir du pasteur et la figure du trou noir. Cependant le rapport entre le discours du metteur en sc\u00e8ne et la proposition sc\u00e9nique ne prend sens que durant la seconde partie.<br \/>\nIl semblerait que ce spectacle se construise comme le passage d&rsquo;une posture esth\u00e9tique semblable \u00e0 celle d&rsquo;Andy Wharol \u00e0 une autre, celle de Rothko. La proposition artistique d&rsquo;Andy Wharol, figure principale d&rsquo;<em>Inferno<\/em> [[<em>Inferno<\/em>, spectacle pr\u00e9sent\u00e9 au festival d&rsquo;Avignon 2008]] repr\u00e9sente pour Castellucci une certaine r\u00e9ponse \u00e0 la boulimie des images de notre monde contemporain. Wharol choisit de gaver sans fin la b\u00eate insatiable avec une surproduction d&rsquo;images. On peut consid\u00e9rer que par certains \u00e9gards Castellucci adopte une d\u00e9marche similaire : son travail se d\u00e9veloppe sur une fascination des images. Celles qu&rsquo;il produit attisent l&rsquo;app\u00e9tit contemporain pour l&rsquo;image.<br \/>\nMais Castellucci s&rsquo;en est toujours d\u00e9fendu : il dit montrer l&rsquo;image pour en r\u00e9v\u00e9ler la vacuit\u00e9. En invoquant Rothko comme figure tut\u00e9laire de ce nouveau spectacle, il semble que le d\u00e9voilement de la vacuit\u00e9 ne soit plus suffisant, il faut d\u00e9sormais proc\u00e9der \u00e0 la disparition.<br \/>\nLa premi\u00e8re partie propose un v\u00e9ritable foisonnement d&rsquo;images : les jeunes filles, images par excellence, se font elles-m\u00eames image \u00e0 chaque pose qu&rsquo;elle prennent. On voit \u00e9galement des drapeaux, un pistolet qu&rsquo;on peint en dor\u00e9 avec une bombe, des cerceaux formant des cercles parfaits, des chiens qui mangent les lambeaux de langue, et enfin, exemple le plus \u00e9minent, des kalachnikov port\u00e9es en bandouli\u00e8re par les jeunes filles. Le travail sur le son r\u00e9ussit magistralement le processus d&rsquo;\u00e9loignement de cette sc\u00e8ne. Les images sont cr\u00e9\u00e9es, montr\u00e9es dans leur vacuit\u00e9, et commencent aussit\u00f4t apr\u00e8s \u00e0 \u00eatre aspir\u00e9es par le vide. Dans la seconde partie, la carcasse de cheval rejet\u00e9e sur un rivage est le symbole m\u00eame d&rsquo;une image vide, comme un coquillage sur la plage.<br \/>\nLe seul point d&rsquo;interrogation concernerait la derni\u00e8re sc\u00e8ne, qui \u00e9voque un trou noir (le sol est pulv\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;air qui vient d&rsquo;en haut). Derri\u00e8re les parois de verre et le tourbillon, quelqu&rsquo;un agite un drapeau noir. Plus tard, quand le vacarme faiblit, des jeunes filles nues se regroupent devant l&rsquo;immense portrait d&rsquo;une femme. Ces derni\u00e8res minutes annonceraient-elles le retour des images, \u00e0 nouveau toutes puissantes ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour son quatorzi\u00e8me passage au festival d&rsquo;Avignon, Romeo Castellucci propose The Four Seasons Restaurant. Cette nouvelle cr\u00e9ation vient clore le triptyque dont les deux premiers volets \u00e9taient Le voile noir du pasteur (mars 2011) et Sur le concept du visage du fils de Dieu, pr\u00e9sent\u00e9 l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re \u00e0 Avignon. Le spectacle s&rsquo;ouvre dans la p\u00e9nombre sur le vrombissement assourdissant d&rsquo;un trou noir dont les fr\u00e9quences sont normalement bien trop graves pour \u00eatre perceptibles par une oreille humaine. 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