


{"id":671,"date":"2012-07-20T17:22:00","date_gmt":"2012-07-20T15:22:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=671"},"modified":"2012-07-20T17:22:00","modified_gmt":"2012-07-20T15:22:00","slug":"portraits-autoportraits-les-bouilles-de-bouyagui","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/portraits-autoportraits-les-bouilles-de-bouyagui\/","title":{"rendered":"Portraits, autoportraits\u2026 les bouilles de Bouyagui"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;<br \/>\n<em> <strong>Au Gymnase Paul Gi\u00e9ra, Fanny Bouyagui pr\u00e9sente \u00ab\u00a0Soyez les Bienvenus\u00a0\u00bb&#8230; une exposition plastique qu&rsquo;on lit comme une pens\u00e9e d&rsquo;Heiner M\u00fcller o\u00f9 la p\u00e9riph\u00e9rie pauvre de l&rsquo;Afrique est la poubelle de l&rsquo;occident&#8230; A voir jusqu&rsquo;au 28 juillet.<\/strong> <\/em><br \/>\nEn 1957, Bar\u00e9 Bouyagui, immigr\u00e9 s\u00e9n\u00e9galais, comme tant d\u2019autres, arrive \u00e0 Marseille. Ville des exils, ville d\u2019un tragique quotidien et anonyme, porte fun\u00e8bre de la m\u00e9diterran\u00e9e, port et cap d\u2019esp\u00e9rance aussi o\u00f9 du nord vers le sud, du sud vers le nord, des \u00e2mes en peine viennent. Marseille ou la ville qui, au terme des longues marches, est le seuil sur lequel on prend l\u2019\u00e9lan d\u2019un nouveau pas. La marche de Bar\u00e9 Bouyagui le conduit alors \u00e0 Roubaix o\u00f9 na\u00eetra Fanny. Sa fille.<br \/>\nCinquante ans plus tard, dans un rapport introspectif \u00e0 cette histoire, Fanny Bouyagui revient sur le sort de ces milliers d\u2019africains qui ont esp\u00e9r\u00e9 en l\u2019Europe. L\u2019artiste plasticien entend alors saisir le d\u00e9dale de ces candidats \u00e0 l\u2019exil et elle met ses pas dans ceux dont elle parlera. Cam\u00e9ra \u00e0 l\u2019\u00e9paule, appareil photo en guise de bloc-notes, Moleskine du voyageur dans la poche, entretiens et t\u00eate-\u00e0-t\u00eate rapproch\u00e9\u2026 Fanny Bouyagui part au Niger, \u00e0 Agadez, croise des ghan\u00e9ens, des togolais, des nig\u00e9rians, des burkinabais, et bien s\u00fbr des s\u00e9n\u00e9galais\u2026 qui se regroupent dans des camps de fortune, \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des villes, dans les bidonvilles\u2026 t\u00eate de ponts fragiles et violents, anonymes et grouillant o\u00f9 l\u2019on se regroupe avant de tenter de gagner le sud de l\u2019Italie, et notamment Castel Vetro : mafieuse et insalubre. Une \u00ab zone de non droit \u00bb qui est la porte d\u2019entr\u00e9e de \u00ab l\u2019eldorado europ\u00e9en \u00bb : en fait \u00ab inferno euro \u00bb o\u00f9 le plus beau m\u00e9tier du monde, et le pizzaiolo de fortune, la femme de m\u00e9nage non d\u00e9clar\u00e9e et l\u2019ouvrier clandestin, le tacheron domestique et les qualifications toute main, etc\u2026 sont le domaine r\u00e9serv\u00e9 de ces sans-emplois reconnus. Vie de ch\u00e2teau (Castel signifie \u00e7a) en quelque sorte qui balaie le conte de f\u00e9es de ces d\u00e9racin\u00e9s.<br \/>\nDans ce rapport \u00e0 la fortune (au sens de chance) qui a tourn\u00e9, Fanny Bouyagui prendra, le temps de  \u00ab Soyez les bienvenus \u00bb (titre de l\u2019installation), de saisir dans la voix, le regard, les visages en gros plan, les paysages d\u00e9vast\u00e9s, un filet d\u2019eau croupie, des d\u00e9tritus de toutes sortes\u2026les restes de l\u2019esp\u00e9rance, les reliefs d\u2019une m\u00e9lancolie ind\u00e9passable, les lambeaux de m\u00e9moire.<br \/>\nOrganis\u00e9e sur le mode d\u2019une d\u00e9ambulation programm\u00e9e, encadr\u00e9e de murs de cartons compact\u00e9s, la d\u00e9couverte de \u00ab Soyez les Bienvenus \u00bb (en lettres fluo jaune, comme \u00e0 l\u2019image d\u2019un n\u00e9on de bar malfam\u00e9) est une travers\u00e9e \u00e9pique dans le monde glauque et sans retour des exil\u00e9s. C\u2019est un pr\u00e9cis de d\u00e9composition ( aussi fun\u00e8bre qu\u2019un titre de Cioran donc) auquel invite la plasticienne. Un monde d\u2019humain qui t\u00e9moigne avec en toile de fond un monde de la consommation. Une exposition o\u00f9, alors qu\u2019une carte d\u2019identit\u00e9, des documents administratifs, une photomaton, un avis de d\u00e9c\u00e9s comme de naissance\u2026 font croire \u00e0 une \u00e9galit\u00e9 civique et bureaucratique, le reste des objets expos\u00e9s vient d\u00e9mentir cette \u00e9galit\u00e9. Les entretiens projet\u00e9s sur grand \u00e9cran, les visages film\u00e9s en plans rapproch\u00e9s sont violents. Moins pour ce qu\u2019ils montrent (les regards sont pr\u00e9sents et les visages souvent souriants) que pour les sons de voix r\u00e9sign\u00e9es, le d\u00e9tail s\u00e9mantique de paroles qui ont perdu leurs illusions. Parler, ici, c\u2019est avouer la non issue. C\u2019est \u00e9noncer le nombre des r\u00e9alit\u00e9s douloureuses. C\u2019est \u00e9gr\u00e9ner la d\u00e9ception qui a pris la place de tout espoir. C\u2019est fossoyer les modalit\u00e9s du futur pour s\u2019inscrire dans un pr\u00e9sent inerte. \u00ab Je voulais juste \u00eatre un bon agriculteur \u00bb, dit l\u2019un des hommes priv\u00e9 de tout d\u00e9sir qui vit l\u2019\u00e9chec de l\u2019avenir comme un deuil qui n\u2019en finirait plus. Ce Road movie du d\u00e9soeuvrement et du d\u00e9charnement est dur, violent, sans action et pourtant irr\u00e9pr\u00e9ssiblement vif dans ce qu\u2019il expose.<br \/>\n\u00ab Soyez les bienvenus \u00bb ressemble donc \u00e0 une marche \u00e0 la mort de l\u2019espoir que chacune des installations soulignent. Parcours dans un monde de Ready-made o\u00f9 l\u2019objet d\u00e9plac\u00e9 fait tout \u00e0 la fois \u0153uvre et marque une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un monde d\u2019objets et d\u2019hommes perdus, recycl\u00e9s, inscrit dans une \u00e9conomie lib\u00e9rale. La galerie des machines \u00e0 laver sur lesquelles sont pos\u00e9s des \u00e9crans vid\u00e9o a tout \u00e0 voir avec une salle des pas perdus d\u2019un mus\u00e9e fun\u00e8bre. L\u2019empilement des sacs poubelles, en regard d\u2019un t\u00e9moignage audio, a tout \u00e0 voir avec l\u2019image d\u2019une d\u00e9ch\u00e9terie des projets de libert\u00e9. L\u2019empilement d\u2019une multitude de maquettes d\u2019avions dit la diversit\u00e9 des histoires personnelles anonymes avort\u00e9es\u2026<br \/>\nPeut-\u00eatre, \u00e0 cet endroit, parlera-t-on d\u2019une installation documentaire au sens o\u00f9 l\u2019on parle de th\u00e9\u00e2tre documentaire. Peut-\u00eatre\u2026 parce que le geste de la plasticienne est celui d\u2019une scientifique qui fonde son travail d\u2019abord et avant toute esth\u00e9tisation, sur une enqu\u00eate. Peut-\u00eatre\u2026 parce que sans confondre son travail avec celui d\u2019un tribunal, elle livre \u00e0 travers des archives sonores et visuelles, les preuves mat\u00e9rielles qui serviront \u00e0 instruire les consciences. Peut-\u00eatre\u2026 parce qu\u2019\u00e0 la mani\u00e8re de Sylvain George (auteur-r\u00e9alisateur de Et nous br\u00fblerons une \u00e0 une les villes endormies vu dans le festival l\u2019an dernier : documentaire sur les clandestins de Calais, ville que Bouyagui a en commun avec lui), l\u2019esth\u00e9tisation de cette mis\u00e8re humaine n\u2019est pas donn\u00e9e pour sa charge \u00e9motive, mais au contraire pour ses t\u00e9moignages \u00e0 charge argumentative\u2026 Et peut-\u00eatre, surtout, parce que ces visages nous regardent (au propre comme au figur\u00e9). Et comme l&rsquo;\u00e9crit Maria Salmon, parce que : \u00ab\u00a0le visage, c&rsquo;est l&rsquo;exigence d&rsquo;Autrui qui expulse le Moi de son tranquille repos\u00a0\u00bb[[Maria Salmon, \u00ab\u00a0La trace dans le visage de l&rsquo;autre\u00a0\u00bb, SENS Dessous, n\u00b010, juin 2012, pp. 102-111.]]. Instant o\u00f9 dans la distance vid\u00e9o et de ces portraits, le regard du spectateur fabrique un espace \u00e9thique. Un Ethos : \u00ab\u00a0un vivre ensemble\u00a0\u00bb qui s&rsquo;inscrit encore trop souvent dans le diff\u00e9r\u00e9. Visages : espace de peau bouille (pot bouille \u00e9crivait Zola) o\u00f9 dans l&rsquo;ombre du luxe de la consommation vit la mis\u00e8re et la dignot\u00e9 malmen\u00e9e d&rsquo;une humanit\u00e9 qui, bien que connue, n&rsquo;en demeure pas moins ignor\u00e9e.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212; Au Gymnase Paul Gi\u00e9ra, Fanny Bouyagui pr\u00e9sente \u00ab\u00a0Soyez les Bienvenus\u00a0\u00bb&#8230; une exposition plastique qu&rsquo;on lit comme une pens\u00e9e d&rsquo;Heiner M\u00fcller o\u00f9 la p\u00e9riph\u00e9rie pauvre de l&rsquo;Afrique est la poubelle de l&rsquo;occident&#8230; A voir jusqu&rsquo;au 28 juillet. En 1957, Bar\u00e9 Bouyagui, immigr\u00e9 s\u00e9n\u00e9galais, comme tant d\u2019autres, arrive \u00e0 Marseille. 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