


{"id":674,"date":"2012-07-19T17:30:00","date_gmt":"2012-07-19T15:30:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=674"},"modified":"2012-07-19T17:30:00","modified_gmt":"2012-07-19T15:30:00","slug":"lami-des-peuples-dostermeier","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/lami-des-peuples-dostermeier\/","title":{"rendered":"L\u2019Ami des peuples d&rsquo;Ostermeier"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-673\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2012\/07\/arton130.jpg\" width=\"444\" height=\"427\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p><em> <strong>Une \u00e9ni\u00e8me fois, apr\u00e8s Maison de Poup\u00e9e, Solness le constructeur, Hedda Gabbler, John Gabriel Borkman et prochainement Les Revenants, Thomas Ostremeier vient \u00e0 Ibsen en proposant, place de l\u2019horloge, dans le cadre du 66\u00e8me Festival d\u2019Avignon, et sur fond de crise mondiale, Un Ennemi du peuple. Une nouvelle immersion dans une \u0153uvre dramatique du XIX\u00e8me si\u00e8cle qui, adapt\u00e9e aux enjeux \u00e9conomico-politico-moraux d\u2019aujourd\u2019hui fait entendre (et la salle y participera) une bronca contre le monde politique et ses valets. Etrange moment o\u00f9 les spectateurs deviennent les aficionados d\u2019une mise en sc\u00e8ne qui leur demandait de prendre le temps de la r\u00e9flexion. Un moment dans la lign\u00e9e du renoncement et du reniement de Galil\u00e9e&#8230; entre drame et pitrerie.<\/strong> <\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p>Ibsen : \u00ab\u00a0On ne devrait jamais mettre son meilleur pantalon quand on va lutter\u2026\u00a0\u00bb<br \/>\nC\u2019est un homme seul, entour\u00e9 de sa femme et de ses fils, qu\u2019Ibsen met en sc\u00e8ne dans Un Ennemi du peuple alors que la pi\u00e8ce, \u00e9crite en 1882, s\u2019ach\u00e8ve. Un homme qui a tout perdu, au sein de la soci\u00e9t\u00e9 dont il \u00e9tait l\u2019un des notables (un docteur), et que les \u00e9v\u00e9nements de la vie r\u00e9v\u00e8lent comme une sorte de figure trop rigoureuse et intrangisante pour un monde m\u00e9diocre. \u00ab M\u00e9diocre \u00bb qui, Blanchot nous le rappelle dans L\u2019Entretien infini, veut juste dire \u00ab moyen \u00bb. En d\u2019autres termes, si l\u2019on devait \u00ab politiser \u00bb la lecture de cette pi\u00e8ce (ce qui n\u2019est qu\u2019une mani\u00e8re de la lire ) ; il s\u2019agirait alors de regarder comment s\u2019affrontent deux \u00e9tats humains qui forment, \u00e0 terme, un espace tragique o\u00f9 le signe de la d\u00e9mesure s\u2019organise autour et \u00e0 partir, de la repr\u00e9sentation, et donc du heurt, entre l\u2019extr\u00eame rigueur et la m\u00e9diocrit\u00e9. L\u2019une et l\u2019autre de ses dimensions humaines, coexistantes dans le m\u00eame plan (le m\u00eame petit espace social), s\u2019excluant par nature, mais aussi vivant dans la contagion et la contamination de l\u2019une et de l\u2019autre au gr\u00e9 des situations. Ou, et c\u2019est l\u2019une des questions ibs\u00e9niennes qui lui vaut d\u2019\u00eatre l\u2019un des p\u00e8res de la \u00ab trag\u00e9die naturaliste \u00bb, une mani\u00e8re de faire de son th\u00e9\u00e2tre un laboratoire o\u00f9 la sc\u00e8ne devient cette lentille qui permet d\u2019observer, \u00e0 travers les personnages et une fable complexe, leurs g\u00e8nes de mutabilit\u00e9 et d\u2019adaptabilit\u00e9 ; ou au contraire le germe de leur r\u00e9sistance, au risque d\u2019\u00eatre les chevilles ouvri\u00e8res de leur disparition, de leur exclusion\u2026 de l\u2019ensemble auquel ils appartenait. Car, et ne nous trompons pas, Ibsen contemporain du d\u00e9veloppement scientifique et des nouvelles th\u00e8ses qui paraissent, transpose \u00e0 la sc\u00e8ne moins le protocole des trag\u00e9dies grecques, qu\u2019il ne relaie la th\u00e9orisation scientifique h\u00e9rit\u00e9e de Darwin sur l\u2019adaptation : s\u2019adapter ou crever, voire dans une mesure moindre quand il s\u2019agit du \u00ab vivre ensemble \u00bb : s\u2019exclure pour devenir soi-m\u00eame ou se renier pour \u00eatre comme les autres.<br \/>\nAinsi, on ne compte plus, chez Ibsen, les motifs du \u00ab corps social malade \u00bb qui, par h\u00e9ritage g\u00e9n\u00e9tique, par maladie infectieuse, par pathologie chronique et autres tumeurs de l\u2019esprit, par mutilation ou handicap arbitraires\u2026 forment la toile de fond de ces fables modernes.<br \/>\nPas une pi\u00e8ce d\u2019Ibsen n\u2019\u00e9chappe au motif de la n\u00e9vrose qui fait de chaque personnage le catalyseur d\u2019un drame o\u00f9 l\u2019inflammation, au contact de cette \u00ab peste \u00bb qu\u2019est l\u2019Autre, finit par se d\u00e9clencher.<br \/>\nNora s\u2019excluera en conscience, Hedda se liquidera, Boorkman se marginalisera\u2026<br \/>\nDans la petite ville de province dont l\u2019\u00e9conomie et le d\u00e9veloppement reposent sur la m\u00e9dicalisation et les Thermes (la premi\u00e8re traduction dit \u00ab Les Bains \u00bb), Thomas Stockmann (p\u00e8re de famille d\u2019une fille institutrice et de deux gar\u00e7ons) constate une pollution qui met en danger les patients qui viennent se soigner. Contre les int\u00e9r\u00eats de la ville d\u2019eau, ses habitants, les autorit\u00e9s administratives et politiques (dont son fr\u00e8re Peter), il d\u00e9cide de r\u00e9v\u00e9ler cette information. Un combat s\u2019engage d\u00e8s lors entre lui et les citoyens de la ville, jusqu\u2019\u00e0 ce que, apr\u00e8s diverses tentatives de corruption ou d\u2019intimidation, abandonn\u00e9 par tous et trahi par ses amis du Journal du Peuple, Thomas soit mis en proc\u00e8s par la majorit\u00e9 des administr\u00e9s qui se ligue contre lui. Il se retrouve d\u00e8s lors au ban de la soci\u00e9t\u00e9. Il s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre l\u2019Ennemi du peuple.<br \/>\nLe temps du d\u00e9veloppement de cette intrigue, on aura entendu quelques sentances radicales comme lors de son \u00e9change avec Billing \u00ab la majorit\u00e9 est toujours dans le vrai \u00bb auquel le docteur r\u00e9pondra \u00ab la majorit\u00e9 n\u2019a jamais raison \u00bb. Ou \u00ab Toutes nos sources de la vie intellectuelle sont empoisonn\u00e9es et notre soci\u00e9t\u00e9 civile repose sur le sol corrompu du mensonge \u00bb. Ou, en guise de maxime valant pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 \u00ab l\u2019homme le plus puissant du monde, c\u2019est celui qui est seul \u00bb. Et, \u00ab Je voudrais an\u00e9nantir ces animaux nuisibles \u00bb, en parlant des compromis, des corrompus, de la majorit\u00e9 qui s\u2019oppose \u00e0 lui&#8230;<br \/>\nDrame de la v\u00e9rit\u00e9, autopsie de la petite soci\u00e9t\u00e9 que forment les intellectuels, r\u00e9quisitoire contre les mod\u00e8les d\u00e9mocratiques et leurs d\u00e9rives, proc\u00e8s des majorit\u00e9s aveugles et ignorantes sollicit\u00e9es sur ce qu\u2019elles ne comprennent pas, d\u00e9bat sur le monde des privil\u00e9gi\u00e9s (\u00e9conomistes, politiques), questionnement sur les \u00ab h\u00e9r\u00e9tiques \u00bb, interrogation sur l\u2019engagement radical, Stockmann, alias Ibsen, porte voix en exil, pr\u00e9dicateur ou r\u00e9volutionnaire, \u00ab com\u00e9die \u00bb comme h\u00e9site \u00e0 la qualifier Ibsen\u2026 La correspondance d\u2019Ibsen avec ses contemporains Brandes et Bjornson est riche des pistes soulev\u00e9es trop rapidement ici o\u00f9 la pens\u00e9e et le regard d\u2019Ibsen, sur le fonctionnement du social, sont pour le moins l\u2019expression d\u2019une \u00ab sup\u00e9riorit\u00e9 \u00bb et d\u2019un \u00ab orgueil \u00bb de l\u2019auteur.<br \/>\nDu seul point de vue litt\u00e9raire et dramatique, la pi\u00e8ce d\u2019Ibsen reprend la structuration du mythe de l\u2019affrontement des deux fr\u00e8res, repose sur le principe du choix conscient loin de l\u2019at\u00e9 grecque qui n\u2019est que choix erron\u00e9, s\u2019inscrit dans son \u00e9poque o\u00f9 la philosophie politique interroge la conscience du sujet quand pr\u00e9alablement elle questionnait l\u2019organisation de la communaut\u00e9. Les temps ont chang\u00e9, et c\u2019est Arendt qui pourrait nous aider \u00e0 lire Ibsen, plus que les trait\u00e9s de rh\u00e9torique et de dialectique d\u2019Aristote. C\u2019est Arendt qui, s\u2019attachant \u00e0 penser les mod\u00e8les de d\u00e9veloppement du r\u00e9publicanisme, et r\u00e9interrogeant l\u2019agora, exprimerait peut-\u00eatre le mieux l\u2019enjeu de L\u2019Ennemi du peuple et notamment celui que porte le r\u00f4le de Thomas qui est celui qui fait l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019autre. Moment o\u00f9, alors que son fr\u00e8re pense la politique en terme de domination, Thomas, lui, s\u2019y mesure. C\u2019est \u00e0 cet endroit que la pi\u00e8ce d\u2019Ibsen, in fine, est une pi\u00e8ce politique puisqu\u2019elle met en sc\u00e8ne les deux figures du politique devant la communaut\u00e9 : celui qui la domine, celui qui s\u2019y mesure.<br \/>\nOstermeier, \u00d6konomie und Wahrheit<br \/>\nNe s\u2019embarrassera pas d\u2019un \u00ab\u00a0tout\u00a0\u00bb de la pi\u00e8ce qui, ici, est \u00e9court\u00e9e et coup\u00e9e. Pi\u00e8ce d\u2019Ibsen suspendue au moment de la tentative de corruption, par son beau-p\u00e8re, de Thomas et qui ne fait pas entendre la d\u00e9termination de Stockmann de vouloir fonder un nouvel ordre de l\u2019apprentissage. Un ent\u00eatement ou un engagement militant pour une nouvelle soci\u00e9t\u00e9 qui fonctionnerait \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 (bonne ou pas, \u00e0 dire). Une radicalit\u00e9 qui conduit Stockmann \u00e0 rester sur place, \u00e0 retirer ses enfants de l\u2019\u00e9cole, \u00e0 chercher de nouvelles t\u00eates \u00e0 \u00e9duquer.<br \/>\nOsterme\u00efer en rompant avec cette fin, pour autant, fait le job brechtien qui rode, ici et l\u00e0, le temps de la repr\u00e9sentation. A la derni\u00e8re image, devant la tentation de la corruption ou de la r\u00e9cup\u00e9ration, Thomas et sa femme, \u00e0 l\u2019unisson quand il l\u00e8ve leur bi\u00e8re, silencieux dans la complicit\u00e9, permettent au spectateur de se poser la seule question ouverte : alors, ils vont tomber ou ils vont r\u00e9sister. Pratique brechtienne du th\u00e9\u00e2tre, finement pos\u00e9e, qui fait qu\u2019on ressort de l\u2019Op\u00e9ra-Th\u00e9\u00e2tre diff\u00e9rent de la mani\u00e8re dont on y \u00e9tait entr\u00e9. Avec un doute, avec moins de certitude, peut-\u00eatre une question : \u00ab\u00a0A quel moment le renoncement \u00e0 soi, le souci de soi, sera l&rsquo;objet d&rsquo;un renoncement afin que l&rsquo;avenir (plus grand que soi) de la communaut\u00e9 soit le devenir d&rsquo;un Nous ?\u00a0\u00bb<br \/>\nAvant \u00e7a, dans un d\u00e9cor d\u2019appartement pour jeunes gens qui prisent la communaut\u00e9, la musique rock des ann\u00e9es 60-70, les soir\u00e9es d\u2019ivresse, les canap\u00e9s aux volutes de fum\u00e9es\/fumettes\u2026 dans un appartement o\u00f9 le spectre de woodstock plane comme le mod\u00e8le d\u2019un art de vivre diff\u00e9rent\u2026 dans un appartement o\u00f9 le monde des id\u00e9es et celui des pens\u00e9es vivent encore leurs jeunes ann\u00e9es et o\u00f9 la parole est encore celle des r\u00eaves pas fan\u00e9s\u2026 au rythme de la bouffe vite faite o\u00f9 le plat collectif des pasta est encore l\u2019anti-mod\u00e8le de la portion du traiteur bourgeois\u2026. L\u00e0, au rythme des cris de b\u00e9b\u00e9 (nouveaut\u00e9 par rapport \u00e0 Ibsen, et il y en aura bien d\u2019autres)\u2026 l\u00e0, pensons Ici et Maintenant, un groupe qui avance en \u00e2ge et qui pourrait se laisser aller \u00e0 l\u2019embourgeoisement, continue de vivre \u00e0 quelques dizaines de kilom\u00e8tres heure de plus.<br \/>\nOn est l\u00e0, comme c\u2019est \u00e9crit sur les murs de cette black box, chez Stockmann jou\u00e9 par le g\u00e9nial Stefan Stern (blouson de cuir, cheveu gras) qui a d\u00e9clar\u00e9 la guerre \u00e0 son fr\u00e8re et ne rechigne pas \u00e0 une \u00ab bonne petite dose d\u2019ultra violence verbal, dixit Orange M\u00e9canique\u00bb. On l\u2019aime. On y voit un fr\u00e8re, une lointaine silhouette de la bande \u00e0 Baader. Chez Stockmann, c\u2019est un peu comme chez Marcos, comme chez les guerilleros, les insoumis et les alter-mondialistes. C\u2019est un terroriste, mais seulement de la pens\u00e9e. C\u2019est donc recevable par le bourgeois du parterre et les sans-combines du balcon du th\u00e9\u00e2tre qui vont s\u2019y identifier. \u00c7a sera bient\u00f4t, et on y reviendra.<br \/>\n\u00c7a part bien, en tous les cas. \u00c7a watt. Le frero du th\u00e9\u00e2tre fait des \u00e9mules et, dans un mouvement manich\u00e9en qui te nique le neurone engourdi par la chaleur, on plaint son p\u2019tit fr\u00e8re Peter (Ingo H\u00fclsmann, en costume trois pi\u00e8ces gris, cravate et chemise blanche empot\u00e9 dans son job de salop de d\u00e9cideur qu\u2019il joue parfaitement en courant, en se cachant). Oh qu\u2019il est pas gentil le petit fr\u00e8re aux int\u00e9r\u00eats municipaux qui veut convertir Stockmann \u00e0 la politique o\u00f9 la valeur de la morale est fonction des cours et des int\u00e9r\u00eats du notable local. Oh, on l\u2019aime tout de suite pas, m\u00eame si on voit le fr\u00e8re qu\u2019a fait une croix sur tout et qui regarde son frero thomas porter la sienne. Et le public lui ? Lui, il sait que c\u2019est le m\u00e9chant. Il voit le costume trois pi\u00e8ces. Il voit la cravate. Et le mec dans son polo lacoste qui est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi (\u00e9quivalent du costume tois pi\u00e8ces pour bobo en vacances). Il l\u2019aime pas Peter. C\u2019est mon voisin, le m\u00eame qui faisait part \u00e0 haute voix de son admiration pour Nouveau Roman d\u2019Honor\u00e9 dont il disait, je vous le donne en mille pour vous faire une id\u00e9e du cadavre qu\u2019est sa pens\u00e9e : \u00ab j\u2019ai ador\u00e9 (\u00e7a swing et rime avec Honor\u00e9 )\u2026 J\u2019ai tellement aim\u00e9 J\u00e9rome Lindon, Catherine et Alain Robbe-Grillet\u2026 Bon, je me demande ce qu\u2019un jeune peut y comprendre \u00bb. Y dit \u00e7a mon voisin de droite (il \u00e9tait \u00e0 ma droite). Et c&rsquo;est une pens\u00e9e de vieux qui convoque arbitrairement une citation de Brecht : \u00ab\u00a0le th\u00e9\u00e2tre devient lentement un bordel pour le contentement de putain\u00a0\u00bb. Et bient\u00f4t il votera \u00e0 main lev\u00e9e pour rejoindre Stockmann au moment des d\u00e9bats.<br \/>\nOstermeier est aux manettes de cet Ibsen qui fait trembler la sc\u00e8ne et la salle. Les rencontres entre ces mondes et leurs agents vont de pens\u00e9es sismiques en violences verbales, de suspensions inqui\u00e9tantes en silences de judas o\u00f9 la trahison et la strat\u00e9gie, s\u2019opposant \u00e0 la na\u00efvet\u00e9 et \u00e0 la radicalit\u00e9, contistuent l\u2019humus d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 animal et humaine, tour \u00e0 tour l\u2019une et l\u2019autre. Dans la salle de REDAKTION, Thomas vivra ses derni\u00e8res heures d\u2019illusion, la naissance de solitude, son incarc\u00e9ration dans l\u2019isolement. Son article tant pris\u00e9 par Hovstad  (Christoph Gawenda, l\u2019intello retourn\u00e9, jean sale et cheveu en bataille qui abandonne avant m\u00eame d\u2019avoir lutt\u00e9) sera, dans cette salle du Journal du Peuple, oubli\u00e9. Il ne reste plus qu\u2019\u00e0 Thomas, qui sort de ces bureaux de la compromission et des petits int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s, que le d\u00e9bat public pour faire entendre son autorit\u00e9. Et de regarder l\u2019image d\u2019un journaliste pris en flagrant d\u00e9lit de manque de d\u00e9ontologie, apr\u00e8s avoir cherch\u00e9 des arguments, se remettre son casque\/\u00e9couteur qui diffuse de la musique engag\u00e9e partag\u00e9e par le public. I am what I am. Et ce n\u2019est pas beau \u00e0 constater.<br \/>\nViendra alors l\u2019\u00e9pisode de la White box, peinte au balai, \u00e0 la va vite, et qui servira de toile de fond au meeting organis\u00e9 pour les d\u00e9bats contradictoires. Moment de justifications du fr\u00e8re, moment de d\u00e9clarations du fr\u00e8re\u2026 La guerre des fr\u00e8res est d\u00e9clar\u00e9e et aura bien lieu devant le parterre qui, soudain, se trouve \u00eatre pris pour l\u2019assembl\u00e9e des citoyens de la petite ville. Discours en pleine lumi\u00e8re rallum\u00e9e dans la salle. Discours de campagne o\u00f9 les uns posent l\u2019argument \u00e9conomique comme argument majeur (si travaux, augmentation des imp\u00f4ts). Pour l\u2019autre, Stockmann le brave ou l\u2019idiot, constat de ce qu\u2019est le d\u00e9veloppement c\u00e9r\u00e9bral de l\u2019humanit\u00e9. Ostermeier incruste un pamphlet sur la crise mondiale, l\u2019endettement, etc\u2026 (Pas tr\u00e8s loin du texte d\u2019Ibsen qui vivait ses crises \u00e0 lui). On partage le paradigme du bordel social, des menteurs en cols blancs, de la d\u00e9linquence politique, du nouveau monstre qu\u2019est Moloch l\u2019\u00e9conomique qui priverait de l\u2019ange gardien qu\u2019est la vetueuse politique\u2026 Image d\u2019actualit\u00e9 aussi o\u00f9 le discours raisonnable des uns s\u2019oppose au discours de v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019autre\u2026 ou vaguement, des allemands parlent au fran\u00e7ais comme si soudain, horreur MERKOSY faisait son apparition. Retour des spectres ou, malheureusement, rejetons du politique ind\u00e9passablement pauvres en arguments qui oscillent entre les politiques de rigueur, l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 pour tous, la protection de quelques-uns. D\u2019une synth\u00e8se que j\u2019emprunte \u00e0 Gramsci : \u00ab mutualisation des pertes et privatisation des profits \u00bb\u2026 C\u2019est l\u2019adage, et il n\u2019y aura malheureusement pas de changements. Pas plus demain, qu\u2019hier\u2026<br \/>\nEt l\u00e0, \u00e0 la phrase \u00ab il faut exterminer des animaux nuisibles \u00bb que sont les politiques. Osterme\u00efer lance le d\u00e9bat dans la salle. \u00ab Vous \u00eates, vous d\u00e9mocrates, pour l\u2019extermination ? Votez \u00e0 main lev\u00e9e \u00bb\u2026 Ouah. Et \u00e7a vote, moi y compris, je vote pour l\u2019extermination. Le micro qui circule dans la salle devient alors le m\u00e9dium de la parole citoyenne. Justification, exemples, agressions\u2026 \u00e7a d\u00e9bat. \u00c7a d\u00e9gueule sur les ouvriers de Peugeot qu\u2019un \u00e9cologiste veut reclasser. \u00c7a gerbe sur le M\u00e9diator. \u00c7a aur\u00e9ole la d\u00e9mocratie\u2026<br \/>\nOn est dans le th\u00e9\u00e2tre participatif[[En 1893 l\u2019anarchie \u00e9tait fort \u00e0 la mode parmi un grand nombre de jeunes gens. C\u2019est parmi eux que furent recrut\u00e9s les figurants du quatri\u00e8me acte, et la repr\u00e9sentation fut pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019une conf\u00e9rence de Laurent Tailhade. C\u2019est dire que l\u2019interpr\u00e9tation de la pi\u00e8ce, acquise d\u2019avance, fut bien diff\u00e9rente de celles qui avaient \u00e9t\u00e9 exprim\u00e9es jusqu\u2019alors, notamment en Norv\u00e8ge. On cria : Vive l\u2019anarchie ! L\u2019atmosph\u00e8re \u00e9tait pourtant assez analogue \u00e0 celle de 1893, car on \u00e9tait en pleine affaire Dreyfus, et l\u2019on criait : Vive Ibsen ! pour finir par : Vive Zola ! [&#8230;].Extrait de l\u2019introduction \u00e0 Un Ennemi du peuple, in Ibsen, \u0152uvres compl\u00e8tes, tome 12, Librairie Plon, 1931.]]](en \u00e9cho \u00e0 ce que l\u2019on conna\u00eet aujourd\u2019hui en France), l\u00e0 o\u00f9 depuis 60 ans, \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des pays riches, les pauvres et les asservis, par exemple au Br\u00e9sil, pratiquait avec Boal et son Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019opprim\u00e9, un th\u00e9\u00e2tre d\u2019agitation urbaine, entre autres.<br \/>\nDommage que Monsieur le Pr\u00e9sident Hollande et Madame la ministre de la Culture Fileppetti aient pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 se rendre au Pirandello de Braunschweig, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 L\u2019Ennemi du Peuple d\u2019Ostermeier. Ah, ces agendas\u2026<br \/>\n\u00c7a ressemble maintenant \u00e0 l\u2019Od\u00e9on de 68, et \u00e0 Barrault qui nous rappelait la diff\u00e9rence entre d\u00e9mocratie et dictature : \u00ab la dictature c\u2019est ferme ta gueule, la d\u00e9mocratie c\u2019est cause toujours \u00bb.<br \/>\n\u00c7a vole, \u00e7a fuse\u2026 le public est r\u00e9volutionnaire mais s\u2019attache \u00e0 sauver le syst\u00e8me qui maintient ses privil\u00e8ges. Vive la d\u00e9mocratie, \u00e0 mort le politique serait finalement la synth\u00e8se d\u2019un peuple de spectateurs qui n\u2019a peur d\u2019aucune contradiction.<br \/>\nEt Stockmann Thomas de prendre pleine poire les poches de peinture qui sont lanc\u00e9es de la salle par les acteurs qui sont descendus dans le public. Le voir r\u00e9duit \u00e0 s\u2019abriter derri\u00e8re le pupitre qui lui sert de boucliers de protection. Lui, la cible ne s\u2019en rel\u00e8vera pas et l\u2019accablement marque la suite.<br \/>\nVivant, le spectacle est bien vivant. Nerveux au sens artaudien du terme. Philosophique au sens brechtien du mot. Insouciant parfois, dans la mani\u00e8re de plier une brassi\u00e8re. M\u00e9lancolique parfois, dans la mani\u00e8re de d\u00e9capsuler une bi\u00e8re. Cruel, violent, tendre et aimant aussi. Le groupe de la Schaub\u00fchne est un collectif de virtuoses, d\u2019acteurs accomplis, de gymnaste en lisi\u00e8re de la folie. Et de distinguer alors, dans le titre de l\u2019article du journal mis \u00e0 disposition \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, le petit enjeu de ce travail. \u00d6konomie und Wahrheit : traduisons Economie ou V\u00e9rit\u00e9. Comme aussi, j\u2019ai pu le lire Dichtung und Wahrheit : Po\u00e9sie et V\u00e9rit\u00e9, chez le philosophe Gadamer. Ou quand la pens\u00e9e de la v\u00e9rit\u00e9 se heurte \u00e0 tous les pragmatismes. Alors une chose me vient en quittant la salle, un mot de M\u00fcller, un bout de phrase apprise par c\u0153ur dans un allemand fautif (pardon) : \u00ab Meine gedenken sind wunden in mein Gehirn. Mein Gehirn ist ein Narb \u00bb. Et de me dire, que le redetung benjaminien (le bavardage) qui caract\u00e9rise le syst\u00e8me politique est ce qui nous tient \u00e9loign\u00e9 de Die Rede politique. La Parole politique.  A quand des \u00ab \u00eatres de Parole \u00bb serait la question.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9ni\u00e8me fois, apr\u00e8s Maison de Poup\u00e9e, Solness le constructeur, Hedda Gabbler, John Gabriel Borkman et prochainement Les Revenants, Thomas Ostremeier vient \u00e0 Ibsen en proposant, place de l\u2019horloge, dans le cadre du 66\u00e8me Festival d\u2019Avignon, et sur fond de crise mondiale, Un Ennemi du peuple. Une nouvelle immersion dans une \u0153uvre dramatique du XIX\u00e8me si\u00e8cle qui, adapt\u00e9e aux enjeux \u00e9conomico-politico-moraux d\u2019aujourd\u2019hui fait entendre (et la salle y participera) une bronca contre le monde politique et ses valets. 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