


{"id":678,"date":"2012-07-18T17:30:00","date_gmt":"2012-07-18T15:30:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=678"},"modified":"2012-07-18T17:30:00","modified_gmt":"2012-07-18T15:30:00","slug":"mapa-teatro-de-fond-en-comble","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/mapa-teatro-de-fond-en-comble\/","title":{"rendered":"Mapa Teatro : De fond en comble"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;-<br \/>\n<em> <strong>Ev\u00e9nement pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l\u2019auditorium du Grand Avignon-Le Pontet, la venue des colombiens du Mapa Teatro \u00e9tait esp\u00e9r\u00e9e depuis longtemps. Attendus, les directeurs Heidi et Rolf Abderhalden y auront pr\u00e9sent\u00e9 Los Santos Inocentes (Les Saints Innocents ou L\u2019innocence des Saints), une cr\u00e9ation n\u00e9e en 2010 au festival ib\u00e9roam\u00e9ricano de th\u00e9\u00e2tre de Bogota, et au Hau 2 de Berlin, dans le cadre du festival Libert\u00e9 et D\u00e9sordre. Los Santos Inoncentes figure l\u2019un des trois volets du tryptique Anatomie de la violence en Colombie qui sera pr\u00e9sent\u00e9 en int\u00e9grale, en 2013.<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>Pour terrain l\u2019humain<\/em><br \/>\nBas\u00e9 \u00e0 Bogota, et Laboratoire d\u2019artistes enclin \u00e0 s\u2019aventurer et privil\u00e9gier les espaces artistiques transdisciplinaires, le Mapa teatro a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 \u00e0 Paris, en 1984, par Heidi et Rolf Abderhalden, artistes et metteurs en sc\u00e8ne colombiens d\u2019origine suisse. Pour terrain de jeu, ou disons plus pr\u00e9cis\u00e9ment, d\u2019exp\u00e9rimentation et de recherche : l\u2019espace urbain dans ses formes plurielles et l\u2019espace litt\u00e9raire dans sa diversit\u00e9. On l\u2019aura compris, Mapa Teatro ne se cantonne pas exclusivement \u00e0 la mise en sc\u00e8ne, mais fonde son existence dans la relation qu\u2019il entretient \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9ographique, politique et sociale. A sa mani\u00e8re, il investit ainsi les territoires vivants o\u00f9 se d\u00e9ploient une vitalit\u00e9 qui tient aussi bien au vivant (les modalit\u00e9s expressives du champ social dans sa complexit\u00e9) que de la m\u00e9moire (les diff\u00e9rents \u00e9tats imaginaires ou historiques qu\u2019une communaut\u00e9 a de se construire \u00e0 travers des pratiques culturelles). D\u2019une certaine mani\u00e8re, les intervenants et les cr\u00e9ateurs de Mapa Teatro sont donc \u00e0 l\u2019interface de ces deux territoires : le Vivant et la M\u00e9moire, allant de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre en recourant aux gestes traditionnels comme \u00e0 ce que les technologies offrent aujourd\u2019hui aux arts.<br \/>\nDe l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, les Mapa Teatro produisent d\u00e8s lors des \u0153uvres qui, pour autant qu\u2019elles proc\u00e9dent du croisement et de la tension de l\u2019observation et de l\u2019imagination, s\u2019inscrivent dans ce qu\u2019ils ont nomm\u00e9 la construction d\u2019ethno-fictions. Arpenteurs du r\u00e9pertoire th\u00e9\u00e2tral (Beckett, M\u00fcller, Kane, Shakespeare, Kolt\u00e8s, Antonio Rodriguez\u2026), ils se livrent simultan\u00e9ment \u00e0 des interventions et des exp\u00e9rimentations en milieu urbain et rural, en renouvelant (et donc en transgressant) les protocoles et les codes d\u2019immersion dans ces tissus sociaux. Recourant \u00e0 la vid\u00e9o et au multim\u00e9dia, \u00e0 la photographie, \u00e0 l\u2019action plastique (collage, montage), aux installations sonores et autres dispositifs plastiques comme aux formes plus conventionnelles du jeu et de la mise en sc\u00e8ne (r\u00e9cits et narration)\u2026 Mapa Teatro s\u2019apparente, in fine, \u00e0 une fabrique miroir des formes, flux et mati\u00e8res qui l\u2019environnent, et qu\u2019il identifie et saisit.  Sous la modalit\u00e9 de cycles, la troupe colombienne peut d\u00e8s lors tout aussi bien se livrer \u00e0 une performance qui s\u2019ancrera dans le motif des pi\u00e9tons forc\u00e9s \u00e0 Bogota (Caminantes forzados en Bogota, 2010), que dans la production de s\u00e9ries organis\u00e9es et th\u00e9matis\u00e9es : g\u00e9ographie et langues ; voix et images ; art, m\u00e9moire et cit\u00e9 ; simulacre et r\u00e9alit\u00e9 ; micro-politique et po\u00e9tique\u2026<br \/>\nRien, au vrai, ne fait donc obstacle \u00e0 ces \u00ab chercheurs \u00bb que sont les artistes du Mapa Teatro qui, receuillant les indices, les traces, les empreintes du champ social, r\u00e9investissent ceux-ci dans le mythe, la parole, les gestes\u2026<br \/>\nSoit, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un Castoriadis en sciences humaines et sociales, un travail de d\u00e9construction et de reconstruction, esth\u00e9tique et po\u00e9tique, d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 imaginaire dont la principal faille est la fragilit\u00e9 de sa m\u00e9moire, \u00e0 l\u2019origine de tout.<br \/>\nAvec Les Saints Innocents, le Mapa s\u2019est donc int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 une petite communaut\u00e9 noire isol\u00e9e de Guapi. Un village entre la for\u00eat et les m\u00e9andres des fleuves qui bordent le Pacifique. Une immersion dans un espace retir\u00e9, en lisi\u00e8re du rural. Un lieu, et une date : le 28 d\u00e9cembre de chaque ann\u00e9e, o\u00f9 le village comm\u00e9more le jour des Saints Innocents : le massacre des enfants par H\u00e9rode. Un motif au pr\u00e9texte duquel, un monde de travestis arm\u00e9s de fouets parcourt les rues et frappe les passants. Un mythe fondateur qui s\u2019inscrit dans une dialectique du ch\u00e2timent et de la souffrance \u00e0 l\u2019aune duquel se lit aussi le pass\u00e9 des esclaves noirs de Guapi. Un mythe qui, aujourd\u2019hui, avec la pr\u00e9sence des FARC et des paramilitaires, se r\u00e9incarne ous d\u2019autres formes de soumission \u00e0 la violence incontr\u00f4lable.<br \/>\nSe saississant de ces mat\u00e9riaux (au sens mull\u00e9rien que Rolf Abderhalden aime \u00e0 citer), le Mapa Teatro r\u00e9agence une histoire, r\u00e9investit le champ m\u00e9moriel \u00e0 partir de pratiques esth\u00e9tiques qui rappellent son lien au politique. La perspective qui se dessine au fil du travail recouvre alors toute son originalit\u00e9. Du tressage du mythe et de l\u2019actualit\u00e9, le tragique refigur\u00e9 s\u2019incarne via une histoire h\u00e9rit\u00e9e qui ne cesse de s\u2019inscrire dans un mouvement de mutations, de d\u00e9portations, de transformations\u2026 faisant de l\u2019homme contemporain le d\u00e9positaire de la violence d\u2019hier. Soit, un ind\u00e9passable tragique nietzsch\u00e9en\u2026o\u00f9 le mat\u00e9riau imit\u00e9, la langue retrouv\u00e9e et refondue, les images recueillies et remodel\u00e9es, le mythe lu et relu\u2026 produisent un espace contemporain qui n\u2019est pas imitation des formes archa\u00efques, mais tout au contraire un espace-temps, une zone linguistico-visuel inimitable.C\u2019est dans ce mouvement o\u00f9 la fiction ancienne n\u2019est ni reversion ni imitation, que la fiction saisie devient friction et livre, des \u00e9tats de pr\u00e9sence, renouvelant le regard sensible.<br \/>\nImages intempestives<br \/>\nLos Santos Inocentes se regardera donc comme un foyer \u00e0 deux \u00e9tages perm\u00e9ables o\u00f9 l\u2019horizontalit\u00e9 irrigue la verticalit\u00e9 et r\u00e9ciproquement. Un monde de chatoiements vifs et color\u00e9s, plus denses encore que ceux de certaines des peintures de Frida Khalo, o\u00f9 les mouvements festifs du rez de chauss\u00e9 se m\u00ealent aux archives historiques projet\u00e9es sur le fond d\u2019\u00e9cran du dessus. Sc\u00e8ne ou dyptique vertical construit sur le passage et la communaut\u00e9 des formes qui, parfois, passent d\u2019un point \u00e0 un autre, d\u2019un plan s\u00e9quence \u00e0 une sc\u00e8ne incarn\u00e9e, annulant ainsi la distance historique et chronologique. Sc\u00e8ne foisonnante et irradiante o\u00f9 l\u2019image vid\u00e9o est tant\u00f4t documentaire, tant\u00f4t imaginaire\u2026 lieu de toutes les contorsions corporelles et espace de tous les jeux mentaux. Los Santos Inoncentes est ainsi un continuum pris dans le maelstr\u00f6m des pens\u00e9es sauvages, des actes violents, des suspensions amicales, des joutes amoureuses, des d\u00e9ambulations et des r\u00eaveries intempestives.<br \/>\nAu sol, des com\u00e9diens s\u2019extraient d\u2019un bric \u00e0 brac de paillettes, de  ballons, de fin de parties arros\u00e9es o\u00f9, au d\u00e9tour d\u2019un geste, d\u2019un objet, d\u2019un bibelot\u2026 les rires explosifs sont rattrap\u00e9s par la m\u00e9lancolie lourde et profonde. Corps vague \u00e0 l\u2019\u00e2me, pens\u00e9es tutor\u00e9es \u00e0 quelques douleurs aux couleurs nostalgiques. A l\u2019\u00e9cran, d\u2019un hublot d\u2019avion, et plus tard apr\u00e8s l\u2019at\u00e9rissage, un film documentaire passe en revue une archive r\u00e9elle. Images de militaires arm\u00e9s, anges fun\u00e8bres, d\u00e9position d\u2019Herbert Veloza, alias HH, alias le Diable (feront entendre les com\u00e9diens d\u00e9guis\u00e9s). Visage herm\u00e9tique et fig\u00e9 de l\u2019homme de basses \u0153uvres, le paramilitaire habilit\u00e9 qui assure tous les coups\u2026 Au sol, l\u2019action s\u2019immobilise comme p\u00e9trifi\u00e9e par la pr\u00e9sence de l\u2019ange de la mort au dessus d\u2019eux.  Plus loin, une arrestation. Des menottes, et soudain, dans un d\u00e9cha\u00eenement de violences esth\u00e9tis\u00e9es, le passage des travestis dans les rues de Guapi. Fouets qui claquent, corps dansant au rythme des coups douloureux, visages inquiets\u2026 Aux hommes masqu\u00e9s aux d\u00e9placements impr\u00e9visibles r\u00e9pondent les courses d\u2019une population affol\u00e9e jusqu\u2019au moment o\u00f9 l\u2019anarchie des peurs se concentre en une manifestation organis\u00e9e qui exige l\u2019arr\u00eat de ces tortionnaires. Au Sol, les masques ont recouvert le visage des com\u00e9diens\u2026et seul un des acteurs, dans ce ressemble \u00e0 un champ de bataille, continue de fouetter le sol jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extinction des lumi\u00e8res. C&rsquo;est la vie et la mort qui s&rsquo;entrechoquent et ne se s\u00e9parent jamais dans Los Santos Inocentes. C&rsquo;est l&rsquo;archive et le documentaire, l&rsquo;esth\u00e9tique et le politique qui sont tress\u00e9s dans cette mise en sc\u00e8ne aux formes processionnelles o\u00f9 le rituel vient \u00e0 \u00eatre d\u00e9pass\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9nergie de la r\u00e9volte. A la derni\u00e8re image, d\u00e9file sur l&rsquo;\u00e9cran le nom des victimes des paramilitaires. D&rsquo;un coup, ce qui n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;image et corps titubants, masques de supermarch\u00e9s emprunt\u00e9s aux s\u00e9ries am\u00e9ricaines&#8230; devient \u00e9criture. O\u00f9 l&rsquo;instant qui fait de Los Santos Inocentes, un endroit de l&rsquo;art qui \u00e9crit l&rsquo;Histoire. Qui la rappelle et la rappelantla d\u00e9passe en la reformulant dans des noces de sang.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;- Ev\u00e9nement pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l\u2019auditorium du Grand Avignon-Le Pontet, la venue des colombiens du Mapa Teatro \u00e9tait esp\u00e9r\u00e9e depuis longtemps. Attendus, les directeurs Heidi et Rolf Abderhalden y auront pr\u00e9sent\u00e9 Los Santos Inocentes (Les Saints Innocents ou L\u2019innocence des Saints), une cr\u00e9ation n\u00e9e en 2010 au festival ib\u00e9roam\u00e9ricano de th\u00e9\u00e2tre de Bogota, et au Hau 2 de Berlin, dans le cadre du festival Libert\u00e9 et D\u00e9sordre. 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