


{"id":685,"date":"2012-07-15T17:38:00","date_gmt":"2012-07-15T15:38:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=685"},"modified":"2012-07-15T17:38:00","modified_gmt":"2012-07-15T15:38:00","slug":"un-chromosome-de-plus-une-representation-en-moins","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/un-chromosome-de-plus-une-representation-en-moins\/","title":{"rendered":"Un chromosome de plus, une repr\u00e9sentation en moins"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<p><em> <strong>Fid\u00e8le \u00e0 son esth\u00e9tique minimaliste, J\u00e9r\u00f4me Bel signe avec les onze acteurs handicap\u00e9s du Theater Hora une \u0153uvre qui repousse une nouvelle fois les limites de la repr\u00e9sentation. Construit autour du processus de travail qu\u2019il a instaur\u00e9 avec les interpr\u00e8tes trisomiques \u00e2g\u00e9s de 18 \u00e0 51 ans , le chor\u00e9graphe fran\u00e7ais explore dans \u00ab\u00a0Disabled Theater\u00a0\u00bb la relation que ces acteurs professionnels entretiennent avec le plateau. Une minorit\u00e9 \u00e0 la marge de la soci\u00e9t\u00e9 s&rsquo;adresse au \u00ab\u00a0gens normaux\u00a0\u00bb.<\/strong> <\/em><br \/>\n\u00ab J\u00e9r\u00f4me Bel a demand\u00e9 aux acteurs de venir sur sc\u00e8ne un par un et de regarder le public pendant une minute (\u2026)<br \/>\nJ\u00e9r\u00f4me Bel a demand\u00e9 aux acteurs de dire chacun leur tour, leur nom, leur \u00e2ge et leur profession au micro (\u2026)<br \/>\nJ\u00e9r\u00f4me Bel a demand\u00e9 aux acteurs de nommer leur handicap (\u2026)<br \/>\nJ\u00e9r\u00f4me Bel a demand\u00e9 aux acteurs de pr\u00e9parer un solo de danse sur une musique de leur choix (\u2026) \u00bb explique Simone Truong, traductrice et r\u00e9gisseuse, durant le spectacle.<br \/>\nJ\u00e9r\u00f4me Bel a dit, demand\u00e9, souhait\u00e9, cherch\u00e9 et les acteurs du Theater Hora ont fait, ex\u00e9cut\u00e9, essay\u00e9, donn\u00e9. Et Simone Truong en est la trace. Elle est la voie de la rencontre artistique qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9e entre Bel et ses acteurs, le m\u00e9dium distanci\u00e9 qui relate le processus de travail, qui affirme la tentative du chor\u00e9graphe de faire acte de pr\u00e9sentation.<br \/>\nIl faut dire que la recherche \u00ab esth\u00e9tique \u00bb de J\u00e9r\u00f4me Bel se situe du c\u00f4t\u00e9 du r\u00e9el par opposition \u00e0 la fiction. Ce qui int\u00e9resse ce fabriquant de spectacle vivant, notamment depuis 2004 o\u00f9 il monte des solos avec des virtuoses de la danse classique, contemporaine, traditionnelle, c\u2019est l\u2019individu-acteur-danseur porteur d\u2019un v\u00e9cu artistique, d\u2019un parcours et d\u2019une personnalit\u00e9 singuli\u00e8re. D\u00e9construire ce que l\u2019interpr\u00e8te sait faire pour saisir l\u2019appropriation qu\u2019il fait du plateau, le mouvement int\u00e9rieur qui le meut alors qu\u2019il est dans la lumi\u00e8re et que d\u2019autres le regardent. \u00ab Les acteurs sont le sujet de mes productions \u00bb dit Bel.<br \/>\nTravailler avec des acteurs professionnels handicap\u00e9s mentaux c\u2019est donc travailler, pour Bel, sur la sp\u00e9cificit\u00e9 du handicap sur le plateau. Pas le gommer, pas l\u2019enrober, pas le dissimuler. Non. Le rendre visible, tel qu\u2019il est. Faire un desabled theater. Une sorte de th\u00e9\u00e2tre pauvre.<br \/>\nSoustraire les a priori<br \/>\nAller voir un spectacle avec des handicap\u00e9s me rebutait et me rendait lasse. Comme si  d\u2019avance le propos irait de soi et qu\u2019aucune surprise ne pourrait advenir de la sc\u00e8ne. Nous, spectateurs, allions devoir \u00e9prouver ce sacro-saint sentiment qu\u2019est la compassion. Presque s\u2019excuser en soi-m\u00eame de ne pas \u00eatre handicap\u00e9, s\u2019avouer ne pas conna\u00eetre la complexit\u00e9 relationnelle qu\u2019impose la trisomie 21. Se souvenir de ces fois o\u00f9 l\u2019on a ri sous le manteau en croisant un groupe d\u2019handicap\u00e9s\u2026 Baigner pendant 1h30 dans une forme de bien-pensance militante pour l\u2019acceptation des handicap\u00e9s dans notre soci\u00e9t\u00e9.<br \/>\nPeut-\u00eatre que J\u00e9r\u00f4me Bel, lui aussi a \u00e9prouv\u00e9 un a priori de la sorte quand Marcel Bugiel, dramaturge allemand attach\u00e9 au Theater Hora, lui a propos\u00e9 de travailler avec la compagnie. Une peur de se compromettre, de rater son approche risquant d&rsquo;humilier les acteurs, d\u2019\u00eatre \u00e9tiquet\u00e9 dans un certain th\u00e9\u00e2tre \u2026 Dans tous les papiers de pr\u00e9sentation du spectacle, on pouvait lire que le chor\u00e9graphe avait d\u2019abord refus\u00e9 la collaboration. Puis qu\u2019il avait ensuite accept\u00e9, s\u00e9duit par le \u00ab non-respect des conventions th\u00e9\u00e2trales \u00bb affich\u00e9 les zurichois, attir\u00e9 par le d\u00e9fi de repousser encore un peu plus les limites du th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nPeu nous importe, en r\u00e9alit\u00e9, les r\u00e9ticences de Bel. L\u2019int\u00e9r\u00eat est dans la r\u00e9sistance. L\u00e0 o\u00f9 \u00e7a r\u00e9siste, il y une difficult\u00e9, donc une proposition sc\u00e9nique \u00e0 inventer. Un risque \u00e0 prendre.<br \/>\nS\u2019il affirme avoir travaill\u00e9 avec les acteurs du Theater Hora comme avec n\u2019importe quel autre participant \u00e0 ses spectacles, Bel a recourt ici \u00e0 une forme peut-\u00eatre encore plus radicale, une forme qui \u00e9pouse les contours d\u2019une pr\u00e9sentation quasi scolaire. Le canevas pr\u00e9cit\u00e9 en exergue de ce texte donne en effet l\u2019impression que l\u2019on assiste \u00e0 un atelier avec des enfants ou des adolescents. Faire une entr\u00e9e en silence, se placer au centre du plateau, donner son regard, se pr\u00e9senter, porter sa voix, faire une solo de danse, prendre l\u2019espace : voil\u00e0 une succession d\u2019exercices tr\u00e8s simples et basiques. Par l\u00e0, le chor\u00e9graphe d\u00e9route le spectateur avec une proposition qui reste \u00e0 l\u2019\u00e9tat de processus de d\u00e9couverte, de travail, et qui invalide en quelque sorte l\u2019autonomie artistique cens\u00e9e exister chez les onze acteurs professionnels handicap\u00e9s. Pourtant c\u2019est l\u00e0  que la libert\u00e9 peut na\u00eetre.<br \/>\nLorsque, dans \u00ab le cinqui\u00e8me exercice \u00bb, J\u00e9r\u00f4me demande aux acteurs de dire ce qu\u2019ils pensent de cette pi\u00e8ce, l\u2019un d\u2019eux explique que sa s\u0153ur a pleur\u00e9 en voyant le spectacle et qu\u2019elle a dit \u00ab Vous \u00eates comme des animaux dans le cirque \u00bb. Une autre affirme \u00ab Mon travail dans cette pi\u00e8ce est d\u2019\u00eatre moi-m\u00eame et pas quelqu\u2019un d\u2019autre \u00bb. Deux id\u00e9es antith\u00e9tiques qui nomment parfaitement le projet de J\u00e9r\u00f4me Bel. A la fois mod\u00e8les disciplin\u00e9s et show man en puissance, les acteurs de Disabled Theater n\u2019interpr\u00e8tent effectivement qu\u2019eux-m\u00eames. Pour les guider dans ce concept paradoxal qui consiste \u00e0 \u00ab s\u2019interpr\u00e9ter soi-m\u00eame \u00bb, le chor\u00e9graphe travaille par ajout de couche, afin de permettre \u00e0 chacun d\u2019entrer progressivement dans sa propre identit\u00e9.<br \/>\nD\u2019abord pr\u00e9senter le corps, instrument de la vie, dans son \u00e9tat le plus tranquille, si possible, le plus neutre.<br \/>\nEnsuite d\u00e9cliner son identit\u00e9 officielle.<br \/>\nPuis nommer son handicap, c&rsquo;est-\u00e0-dire expliquer ce que l\u2019on en sait, \u00e9ventuellement comment on le ressent et comment il se traduit.<br \/>\nContinuer en proposant un solo de danse : affirmer par l\u00e0 sa cr\u00e9ativit\u00e9, son engagement dans le mouvement, sa singularit\u00e9.<br \/>\nFinir par se positionner sur le spectacle : faire le bilan, l\u2019analyse, le retour sur soi dans le monde.<br \/>\nCes \u00e9tapes, aussi basiques soient-elles, permettent au spectateur de laisser ses a priori de c\u00f4t\u00e9 et d\u2019\u00eatre dans le moment pr\u00e9sent, attentif aux fragments d\u2019identit\u00e9 qui se r\u00e9v\u00e8lent et se donnent au fur et \u00e0 mesure. Le processus renforce notre concentration et notre \u00e9coute. On d\u00e9visage et on observe : le soliste en avant sc\u00e8ne mais aussi le groupe assis derri\u00e8re, sur les chaises en arc de cercle. On cherche les gestes, les tics, les diff\u00e9rences, on traque les endroits de la difformit\u00e9 et de l\u2019anormalit\u00e9. Et puis on oublie. On rit. On applaudit les performances sc\u00e9niques toutes plus \u00e9tonnantes les unes que les autres, tellement les corps sont \u00e9nergiques, entiers, souples, g\u00e9n\u00e9reux sur les tubes musicaux aux rythmes binaires. Se r\u00e9v\u00e8lent des personnalit\u00e9s et des sensibilit\u00e9s. La troupe assise sur sc\u00e8ne fonctionne comme un miroir pour le spectateur en ce qu\u2019elle double le regard et lui permet progressivement d\u2019entrer dans la vie du groupe. Des complicit\u00e9s se dessinent, une communaut\u00e9 appara\u00eet.<br \/>\nLa bien-pensance n\u2019est pas sur le plateau de Bel. A la place : l&rsquo;\u00e9change et le flux sensible dans l&rsquo;acte pr\u00e9sent. En marche, la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 du r\u00e9el.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fid\u00e8le \u00e0 son esth\u00e9tique minimaliste, J\u00e9r\u00f4me Bel signe avec les onze acteurs handicap\u00e9s du Theater Hora une \u0153uvre qui repousse une nouvelle fois les limites de la repr\u00e9sentation. Construit autour du processus de travail qu\u2019il a instaur\u00e9 avec les interpr\u00e8tes trisomiques \u00e2g\u00e9s de 18 \u00e0 51 ans , le chor\u00e9graphe fran\u00e7ais explore dans \u00ab\u00a0Disabled Theater\u00a0\u00bb la relation que ces acteurs professionnels entretiennent avec le plateau. 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