


{"id":693,"date":"2012-07-13T18:00:00","date_gmt":"2012-07-13T16:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=693"},"modified":"2012-07-13T18:00:00","modified_gmt":"2012-07-13T16:00:00","slug":"de-a-aida-a-x-xavier","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/de-a-aida-a-x-xavier\/","title":{"rendered":"De A, A\u00efda, \u00e0 X, Xavier"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<p><em> <strong>Vaste immensit\u00e9 pour un seul homme lorsque John Berger traverse le plateau de la Cour d\u2019honneur du Palais des Papes. A ciel ouvert, sous l\u2019\u00e9toile polaire, l\u2019auteur et directeur de la mise en lecture de De A \u00e0 X annonce avec humilit\u00e9 que nous patienterons avec l\u2019\u00e9coute de la fin d\u2019une \u00e9mission de France Culture. La cha\u00eene de radio, captant et diffusant en direct la lecture port\u00e9e par Juliette Binoche et Simon McBurney en ce dix juillet 2012 a un peu de retard sur son programme. Deux chroniqueurs d\u00e9battent autour du sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 un terroriste-meurtrier. Co\u00efncidence avec ce qui va suivre ? La correspondance avec celle de l\u2019histoire de A \u00e0 X ne rel\u00e8ve certainement pas du pur hasard. A la fin de l\u2019\u00e9mission l\u2019annonce de la m\u00e9t\u00e9o pour le lendemain ne trompe plus, l\u2019introduction radiophonique du spectacle r\u00e9v\u00e8le le conciliabule entre John Berger et France Culture pour cette Premi\u00e8re.<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>B \u00e0 Ba<\/em><br \/>\nPour John Berger, artiste multiple, \u00e0 la fois \u00e9crivain romancier, peintre, critique et essayiste \u00ab Le travail de l\u2019\u00e9crivain, c\u2019est de montrer qu\u2019il n\u2019y a pas un \u201ceux\u201d et un \u201cnous\u201d \u00bb. \u00c0 quatre-vingt deux ans, son engagement politique \u00e0 travers les arts n\u2019a pas pris un pli. D\u2019origine anglaise, install\u00e9 depuis quarante ans en France dans un petit village de Haute-Savoie, John Berger s\u2019exprime et se place via l\u2019\u00e9criture du c\u00f4t\u00e9 des opprim\u00e9s, d\u00e9pourvus, laisser-pour-comptes, exil\u00e9s et r\u00e9sistants. Inspir\u00e9 par ses voyages, les chemins qu\u2019il croise et ceux qu\u2019il rencontre, l\u2019auteur n\u2019a cesse, non sans po\u00e9sie de prendre des th\u00e8mes de la vie courante pour parler de l\u2019universel. De A \u00e0 X, fait partie de l\u2019un de ses romans, qui, tout comme G, King, Qui va l\u00e0, La Cocadrille &#8211; pour n\u2019en citer que quelques uns &#8211; pose un regard sensible et aiguis\u00e9 sur des sujets sociaux dont nous sommes tous les t\u00e9moins. Solidaire r\u00e9sistant des solitaires, John Berger parvient \u00e0 s\u2019adresser \u00e0 tous lorsqu\u2019il publie. Ici, c\u2019est avec Simon McBurney et Juliette Binoche qu\u2019il choisit de pr\u00e9senter son dernier texte De A \u00e0 X, dans lequel A\u00efda \u00e9crit, inlassablement des lettres \u00e0 son amant enferm\u00e9 \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 pour un crime que l\u2019on suppose relev\u00e9 d\u2019un acte terroriste. La correspondance \u00e9crite est \u00e0 sens unique. Les lettres de Xavier ne paraissent pas dans le roman, seules les notes qu\u2019il prend au verso, rest\u00e9 blanc, des lettres qu\u2019il re\u00e7oit nous parviennent.<br \/>\nSimon McBurney, qui prend en charge la lecture des notes de Xavier, est l\u2019artiste associ\u00e9, invit\u00e9 par Hortense Archambault et Vincent Baudriller lors de cette 66\u00e8me \u00e9dition du Festival d\u2019Avignon. Acteur et metteur en sc\u00e8ne anglais d\u00e9couvert en 1995 lorsqu\u2019il monte The Three Lives of Lucie Chabrol d\u2019apr\u00e8s la Cocadrille de John Berger, il aime \u00e0 se d\u00e9finir comme un \u00abraconteur d\u2019histoires\u00bb. Le lien de complicit\u00e9 qu\u2019il maintient depuis avec l\u2019auteur prend ici, une nouvelle fois consistance.<br \/>\nJuliette Binoche, actrice fran\u00e7aise de cin\u00e9ma bien connue ici et reconnu \u00e0 l&rsquo;international se pr\u00eate au jeu pour la lecture des \u00e9crits de A\u00efda.<br \/>\n<em>Premi\u00e8res lignes&#8230;<\/em><br \/>\nPour la lecture du prologue, John Berger vient se placer, en toute simplicit\u00e9 au centre du plateau.  Il joue une seconde fois de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 qu\u2019il a pos\u00e9e  dans le pr\u00e9ambule radiophonique, donnant le r\u00e9sum\u00e9 de l\u2019histoire qui va suivre comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un fait divers r\u00e9el retranscrit fid\u00e8lement par sa main. \u00c0 distance de ce qu\u2019il a \u00e9crit, il annonce, comme un reporter ayant archiv\u00e9 dans l\u2019\u00e9tat les lettres trouv\u00e9es, sans les reclass\u00e9es, ce qui va suivre. Lorsque Xavier, prisonnier de la cellule num\u00e9ro 73 de la prison de Suse est nomm\u00e9, Simon McBurney rejoint l\u2019espace qui lui est propre.  Une douche vient simultan\u00e9ment d\u00e9limit\u00e9e sa ge\u00f4le, \u00e9clairant le banc ac\u00e9tique sur lequel il prend place. Au tour ensuite de Juliette Binoche de s\u2019installer \u00e0 la table, \u00e0 cour, \u00e0 l\u2019appel de A\u00efda, l\u2019amante de Xavier. La lumi\u00e8re, simple douche, transforme la table de lecture en bureau d\u2019\u00e9criture. \u00c0 la fin du prologue John Berger s\u2019\u00e9loigne, t\u00e9moin et auditeur discr\u00e8tement \u00e9clair\u00e9, ne disparaissant qu\u2019\u00e0 demi. Le partage de la correspondance peut alors d\u00e9marrer.<br \/>\n<em>&#8230;Intimement partag\u00e9es<\/em><br \/>\n\u00abTu te souviens&#8230;\u00bb, \u00abT\u2019es d\u2019accord avec cette version ?\u00bb \u00abRappelle-toi&#8230;\u00bb \u00abT\u2019as pas remarqu\u00e9?\u00bb \u00abJe t\u2019ai d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 ?\u00bb<br \/>\nDepuis l\u2019ext\u00e9rieur, A\u00efda d\u00e9bute souvent ses lettres par l\u2019\u00e9vocation d\u2019un \u00e9v\u00e8nement pass\u00e9, lorqu\u2019 \u00abils\u00bb vivaient encore ensemble, c\u00f4te c\u00f4te. L\u2019entr\u00e9e par le souvenir, l\u2019invocation du pass\u00e9 pour \u00e9veiller la m\u00e9moire de ce qui fait partie \u00e0 pr\u00e9sent de l\u2019 Avant, construisant le Maintenant (et la maintenance) permet \u00e0 A\u00efda de se lancer dans l\u2019\u00e9criture, de s\u2019adresser \u00e0 celui qui est enferm\u00e9, \u00e9loign\u00e9, absent. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur qui les s\u00e9pare, le temps continue de s\u2019\u00e9couler, le quotidien, bien qu\u2019il ne soit plus le m\u00eame qu\u2019Avant tra\u00eene sa routine fastidieuse. Elle partage \u00e0 Xavier des anecdotes qu\u2019elle vit, seule, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, en pensant \u00e0 lui. Elle lui confie les r\u00eaves qu\u2019elle fait, la nuit, l\u2019attente \u00e0 la boulangerie, des \u00e9changes qu\u2019elle a avec ses coll\u00e8gues de travail \u00e0 la pharmacie&#8230;les rencontres qu\u2019elle y fait, Raph\u2019 entre autre, le jeune homme bless\u00e9 par balle, qui sert les dents de douleur lorsqu\u2019ils parlent d\u2019amour. Lorsqu\u2019il lui demande \u00ab\u00c0 quoi r\u00eavent les femmes ?\u00bb, elle, r\u00e9pond: \u00abd\u2019endroits qui ne serait pas s\u00e9par\u00e9s\u00bb.  La m\u00e8re de Xavier apparait \u00e9galement dans le r\u00e9cit, le temps d\u2019une remise de bague, mariage symbolique que raconte A\u00efda \u00e0 son amant dans une de ces lettres. Jamais, dans aucunes des lettre lus, \u00abretrouv\u00e9s\u00bb dans la cellule num\u00e9ro 73, on apprend ce qui a fait permuter l\u2019Histoire des deux amants. On suppose qu\u2019 \u00abil\u00bb a commis un acte terroriste politique sans jamais en avoir les d\u00e9tails. L\u2019acharnement de celle qui \u00e9crit \u00e0 l\u2019absent, chaque mois, durant les longues ann\u00e9es qui les s\u00e9parent, est bien plus cons\u00e9quent que les circonstances qui les ont men\u00e9es \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9. Parler des autres et du pr\u00e9sent sans s\u2019\u00e9tendre sur le pass\u00e9 est un moyen pour A\u00efda de garder des choses \u00e0 dire \u00e0 celui qui n\u2019est pas l\u00e0. Pour lui, celui qui est de l\u2019Autre c\u00f4t\u00e9, enferm\u00e9, c\u2019est un moyen de garder un regard, de regarder ce qui reste du pr\u00e9sent ext\u00e9rieur qu\u2019il ne conna\u00eet plus. Les lettres que Xavier \u00e9crit en r\u00e9ponse \u00e0 A\u00efda ne sont pas \u00e9crites par l\u2019auteur. Le cadre de la fiction pla\u00e7ant la d\u00e9couverte de la correspondance depuis la cellule de X, seules les notes que lui prend, sont partag\u00e9es. Ce qu\u2019il \u00e9crit s\u2019adresse donc \u00e0 lui seul. Notes concises, prises rapidement, \u00e0 l\u2019\u00e9bauch\u00e9,  pour ne pas perdre conscience. Une liste de pr\u00e9noms revient \u00e0 deux reprises. Une \u00e9num\u00e9ration de chiffres et de num\u00e9ros. Des r\u00e9flexions aussi, lui permettent de continuer la lutte d\u2019Avant au pr\u00e9sent : \u00abLeur  anachronisme muselle la langue comme leur action \u00e9touffe le monde\u00bb, \u00abL\u2019Histoire humaine refuse de fermer sa gueule\u00bb \u00abCollectivement, les pauvres sont insaisissables\u00bb, \u00abIls supposent que la pr\u00e9carit\u00e9 est notre force\u00bb.<br \/>\nDans cette correspondance de A. \u00e0 X., et malgr\u00e9 l\u2019absence des lettres de X. \u00e0 A., le partage de deux consciences intimes adress\u00e9es l\u2019Une \u00e0 l\u2019Autre tient de A \u00e0 Z. Condamn\u00e9 physiquement \u00e0 demeurer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, enferm\u00e9, A\u00efda semble n\u2019\u00eatre pas moins enferm\u00e9e \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, sans celui qu\u2019elle aime et continue \u00e0 aimer, partageant parfois sa culpabilit\u00e9 d\u2019\u00eatre au dehors.<br \/>\nSous la direction de John Berger, Simon McBurney et Juliette Binoche tendent \u00e0 former un couple de \u00abBonnie and Clyde\u00bb contemporain. Chacun dans son espace pour porter le texte, ils ne s\u2019adressent visuellement et physiquement que rarement l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. C\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, face public, ils ne cherchent ni \u00e0 d\u00e9noncer, ni \u00e0 demander approbation. Lui, s\u2019adresse au spectateur pour mieux se parler \u00e0 lui-m\u00eame. Elle, parle au spectateur tout en s\u2019adressant \u00e0 Lui. Absent, semblant ne pas recevoir au pr\u00e9sent les mots que lui adresse sa partenaire, la fronti\u00e8re qui les s\u00e9pare, mat\u00e9riellement visible par un simple effet de lumi\u00e8re, agit th\u00e9\u00e2tralement comme un mur de b\u00e9ton \u00e9rig\u00e9 entre eux. La direction d\u2019acteur, pr\u00e9cise et concr\u00e8te joue sur des regards\/non-regards efficaces : lorsque Juliette Binoche apostrophe Simon McBurney qui demeure immobile, \u00abCe silence que les mots laissent derri\u00e8re eux\u00bb p\u00e8se finement devant la d\u00e9faillance de r\u00e9ponse. Nul  besoin de sur-jouer les mots, la langue qui op\u00e8re d\u2019elle-m\u00eame. \u00c0 chaque changement d\u2019interlocuteur, le poids de la s\u00e9paration se fait sentir.<br \/>\nApr\u00e8s l\u2019absence, elle revient \u00e0 la lecture, poursuivant le r\u00e9cit, la narration. Interpr\u00e9tant le double niveau d\u2019adresses lorsque la voix d\u2019A\u00efda dialogue avec celle d\u2019autres personnages pr\u00e9sent dans le r\u00e9cit, l\u2019actrice parvient \u00e0 rendre vivant la sc\u00e8ne qu\u2019elle r\u00e9-invente sous nos yeux. Parfois, cependant, elle semble s\u2019emporter dans le discours de la narration, jouant de quelques effets de voix pour transcrire l\u2019\u00e9motion du regret, de l\u2019amour, ou de la col\u00e8re, s\u2019\u00e9loignant de la partition qu\u2019elle porte, nous laissant \u00e9galement un peu \u00e0 la traine. Un b\u00e9mol qui n\u2019emp\u00eache en rien l\u2019appr\u00e9ciation et le bon suivi de cette mise en lecture simple et efficace d\u2019un texte qui gagne \u00e0 \u00eatre d\u00e9couvert.<br \/>\n\u00c0 la sortie du spectacle, les traces po\u00e9tiques demeurent intactes, r\u00e9sonnants dans notre m\u00e9moire. Les mots \u00abAttente\u00bb et \u00abEspoir\u00bb prennent une d\u00e9finition toute autre \u00e0 travers cette histoire d\u2019amour en aller-retour qui trouve refuge dans l\u2019\u00e9criture : \u00abNous n\u2019avons pas l\u2019espoir nous lui donnons refuge\u00bb.<br \/>\nBonnie and Clyde se soutiennent sans besoin de se porter, l\u2019un n\u2019\u00e9tant pas plus libre que l\u2019autre, mais devenant Autre. Ils cr\u00e9ent ensemble leur nouvelle Histoire, dans l\u2019\u00e9cart que leur s\u00e9paration leur autorise : \u00abJe deviens une troisi\u00e8me personne, ni toi, ni moi. Et toi aussi tu es une troisi\u00e8me personne\u00bb. La simplicit\u00e9 portant cette acharnement amoureux nous laisse une douce saveur de r\u00e9sistance et de d\u00e9fit du temps.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vaste immensit\u00e9 pour un seul homme lorsque John Berger traverse le plateau de la Cour d\u2019honneur du Palais des Papes. 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