


{"id":696,"date":"2012-07-13T18:00:00","date_gmt":"2012-07-13T16:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=696"},"modified":"2012-07-13T18:00:00","modified_gmt":"2012-07-13T16:00:00","slug":"le-malin-genie-de-mcburney-le-pepper-papal","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/le-malin-genie-de-mcburney-le-pepper-papal\/","title":{"rendered":"Le Malin G\u00e9nie de McBurney : le pepper papal"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<p><em> <strong>Rarement la Cour d\u2019Honneur du Palais des Papes aura \u00e9t\u00e9 l\u2019endroit, pris dans toutes ses dimensions, de l\u2019attention d\u2019un metteur en sc\u00e8ne qui, en recourant \u00e0 une techonologie mise au service d\u2019une \u0153uvre, vient bouleverser l\u2019architecture patrimoniale de cet espace si symbolique. McBurney et son \u00ab Ma\u00eetre et Marguerite \u00bb s\u2019y livrent dans une d\u00e9ambulation fantastique o\u00f9 le roman de Boulgakov, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9boussolant, trouve une dimension a\u00e9rienne. Apr\u00e8s Papperlapap de Marthaler, voil\u00e0 le pepper papal McBurney<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>Un monde r\u00eav\u00e9<\/em><br \/>\nDans la grande tradition de la parabole ou ce qu\u2019il convient d\u2019appeler la fable d\u00e9guis\u00e9e, Le Ma\u00eetre et Marguerite est une entreprise critique vis-\u00e0-vis d\u2019un Petit P\u00e8re des Peuples, alias Staline : fossoyeur du communisme \u00e0 visage humain. Grand Liquidateur parmi les exterminateurs, le visage de Staline n\u2019a plus besoin de \u00ab Profiler \u00bb et sa psychologie n\u2019est rien moins qu\u2019un concentr\u00e9 complexe et contradictoire : parano et m\u00e9galo. Personne n\u2019a oubli\u00e9 son discours \u00e0 ses \u00ab Fr\u00e8res et s\u0153urs \u00bb qui, apr\u00e8s l\u2019invasion allemande surprise, venait se substituer au nom de \u00ab\u00a0Camarades\u00a0\u00bb. Et pas un bolchevik de l\u2019\u00e9poque, en 1938, n\u2019est ignorant du banquet que les vers font avec Les blouses blanches. Les camps sont bond\u00e9s depuis belle lurette et le mod\u00e8le sovi\u00e9tique sera, aux dires des historiens, celui copi\u00e9 par les barbares \u00e0 la croix gamm\u00e9e. Zinoviev, Kameniev n\u2019ont d\u00e9j\u00e0 plus de souci \u00e0 se faire. Meyerhold va bient\u00f4t pourrir dans les g\u00e9\u00f4les staliniennes et sera ex\u00e9cut\u00e9 un 2 f\u00e9vrier 1940, moins d\u2019un an apr\u00e8s son arrestation. Ma\u00efakowski songe d\u00e9j\u00e0 au suicide. Mandelstam n\u2019a d\u00e9j\u00e0 plus le choix\u2026 Et Trotsky est depuis longtemps persona non grata. Le Goulag sib\u00e9rien est \u00e0 la Datcha des repr\u00e9sentants prol\u00e9tariens, ce que le cim\u00e9ti\u00e8re est \u00e0 la station baln\u00e9aire.<br \/>\nC\u00f4t\u00e9 litt\u00e9rature, l\u2019Union des Ecrivains veille \u00e0 ce qu\u2019une marge ne puisse pas exister. C\u2019est le r\u00e9alisme socialiste qui est \u00e0 l\u2019honneur. C\u2019est l\u2019agit-prop qui doit faire le bonheur. Et si quelques po\u00e8tes d\u00e9rap\u00e9s, par la Gu\u00e9p\u00e9ou, ils seront arr\u00eat\u00e9s. Dans les camps naissent alors des prisonniers qui apprennent par c\u0153ur les livres qu\u2019ils ne peuvent pas \u00e9crire. Imaginons \u00e7a, ce Zek, qui est \u00e0 lui seul une biblioth\u00e8que portative. Imaginons \u00e7a d\u2019avoir de la t\u00eate et de la suite dans les id\u00e9es. De m\u00e9moire et de mes jeunes ann\u00e9es, je me souviens avoir lu, dans une veine sensiblement proche de celle du Maitre et Marguerite, les livres de Zamiatine (Nous autres) et celui de Dombrovski, La Facult\u00e9 de l\u2019inutile. Des livres et des textes o\u00f9, faut-il le souligner, les fables qui s\u2019y d\u00e9ployaient \u00e9taient toutes les m\u00e9taphores d\u2019un monde dont on ne pouvait parler et qu\u2019on ne pouvait quitter. Et pour autant, un monde qu\u2019on ne pouvait habiter.<br \/>\nEn vain, une g\u00e9n\u00e9ration d\u00e9chir\u00e9e par son aspiration \u00e0 la r\u00e9volution, son envie d\u2019en d\u00e9coudre avec l\u2019Oncle Sam et l\u2019imp\u00e9rialisme US, se retrouvaient orpheline d\u2019un horizon quand Soljenitsyne d\u00e9barqua avec son archipel. Et d\u2019attendre de Sartre un billet d\u2019explication qui ne viendra jamais, pr\u00e9f\u00e9rant le silence mat\u00e9rialiste \u00e0 l\u2019autocritique moraliste. Et de vivre en diff\u00e9r\u00e9 le d\u00e9sir de Pravda\u2026<br \/>\nEn Union des R\u00e9publiques Socialistes Sovi\u00e9tiques, il fallait apprendre \u00e0 \u00eatre double, \u00e0 \u00eatre invisible, \u00e0 \u00eatre insaisissable, \u00e0 se m\u00e9fier des murs (Stanislavski fera du th\u00e9\u00e2tre sur le toit du MHAT), \u00e0 utiliser le bon vocabulaire, \u00e0 parler pour ne rien dire, \u00e0 dire sans penser, \u00e0 penser sans s\u2019inqui\u00e9ter\u2026 Vivre en URSS, disons survivre en URSS, c\u2019\u00e9tait apprendre une chose \u00e0 laquelle on ne croyait pas et vivre avec comme si on en \u00e9tait le gardien.<br \/>\nEn guise d\u2019utopie, \u00e0 mes fr\u00e8res (pardon \u00e0 mes camarades), il restait le saucisson, la vodka et les champignons. \u00ab\u00a0Spassiba Tovarich Staline !\u00a0\u00bb Clown dans le printemps communiste. A Buda, \u00e0 Prague, \u00e0 Berlin\u2026 un spectre finit d\u2019hanter l\u2019Europe.<br \/>\nEt vive le Coca-Cola \u00e9crira Heiner Muller qui ne ratera pas de pr\u00e9venir que cet itin\u00e9raire bis, c\u2019\u00e9tait encore La Route des Chars, apr\u00e8s celle des Flandres.<br \/>\nBoulgakov, dans l\u2019invention qu\u2019est Le Ma\u00eetre et Marguerite, fera la preuve d\u2019une imagination faustienne o\u00f9 le pacte avec le diable rel\u00e8ve de la grande tradition litt\u00e9raire qui, d\u2019Orph\u00e9e \u00e0 Shakespeare, est le lieu des bouleversements entre la vie et la mort. Dans Le Ma\u00eetre et Marguerite, alors, c\u2019est un peuple de la nuit qui sort de la clandestinit\u00e9 sous une forme travestie. Car le travestissement est la r\u00e8gle pour Boulgakov qui, sous surveillance depuis les ann\u00e9es vingt, est oblig\u00e9 de transposer le quotidien stalinien.<br \/>\nPilate sera Staline. Marguerite l\u2019\u00e9pouse de Boulgakov. Le Ma\u00eetre, le po\u00e8te d\u00e9port\u00e9. Le lien des uns aux autres passant par le diable, le belz\u00e9buth : Woland. Le r\u00e9cit du Ma\u00eetre et Marguerite d\u00e9veloppe alors un monde fantastique o\u00f9 la Magie noire, \u00e0 l\u2019\u00e9gale du spectre rouge, est un espace de tous les possibles inimaginables. Irrationnelles, impossibles, m\u00e9taphoriques et fantastiques, merveilleux et cauchemardesques\u2026la mutlitude des motifs du Ma\u00eetre et Marguerite tient de la farce, du tragique, du cabaret\u2026 sans que l\u2019une ou l\u2019autre de ces formes ne puissent \u00eatre privil\u00e9gi\u00e9es.<br \/>\nMcBurney, oh Mc, ah Burney<br \/>\nLa mise en sc\u00e8ne de McBurney sera, pour chacun de ces points, fid\u00e8le \u00e0 l\u2019ouvrage de Boulgakov. Et pour autant qu\u2019il est impossible de restituer le r\u00e9cit, chacune des articulations du roman, sur sc\u00e8ne, sera pr\u00e9sent\u00e9e et repr\u00e9sent\u00e9e.<br \/>\nLe moment du th\u00e9\u00e2tre, le monde asilaire de l\u2019h\u00f4pital qui est aussi carc\u00e9ral, la r\u00e9demption d\u2019entre les morts, l\u2019omnipr\u00e9sence du chat, l\u2019amour fou de Marguerite, le po\u00e8te meurtri, le docteur en punition, le policier antique, Staline\/Pilate l\u2019endeuill\u00e9, le disparu vivant, le mutil\u00e9 magique\u2026le tout prenant forme dans les instants inattendus chez Mcburney. A l\u2019endroit m\u00eame d\u2019un imaginaire qui, jouant des artifices les plus travaill\u00e9s ou les plus simples et na\u00effs, s\u2019inqui\u00e9te de donner \u00e0 l\u2019espace sc\u00e9nique la dimension po\u00e9tique que m\u00e9rite ce texte.<br \/>\nAlors, la l\u00e9gion de com\u00e9diens au service de cette \u0153uvre est \u00e0 la mesure des exigences du plateau. Alors la masse de com\u00e9diens, concentr\u00e9e sur le plateau, fait entendre la partition Boulgakov.<br \/>\nEn rang serr\u00e9, au long d\u2019un couloir de chaise ; en rang d\u2019oignons parfois, d\u00e9volus \u00e0 n\u2019\u00eatre qu\u2019un pat\u00e9 de sardine dans un bus, en une queue quand ils pointent devant une gu\u00e9rite, en ombres chinoises derri\u00e8re un paravant quand ils ne sont que les spectres d\u2019eux-m\u00eames ou \u00e0 comploter interminablement\u2026 tour \u00e0 tour foules anonymes, prisonniers surpris, policiers d\u2019eux-m\u00eames\u2026 Les com\u00e9diens, chez McBurney, ont plusieurs vies et ressemblent, in fine, \u00e0 ce chat (marionnette port\u00e9e) aux yeux de braise. Ils sont polymorphes, tour \u00e0 tour gardes, foules anonymes, flics, menu fretins, zombies de circonstances, tra\u00eetres en incomp\u00e9tences, b\u00eates de zoo ignor\u00e9,<br \/>\nEt parmi tous, Josie Dexter (Marguerite) qui ressemble \u00e0 une h\u00e9ro\u00efne de Gatsby le Magnifique, \u00e0 une Louise Brooks pr\u00eate \u00e0 tout, \u00e0 une reine de Saba des bordels orientaux, \u00e0 une poup\u00e9e de bordel aux charmes d\u00e9voil\u00e9s, \u00e0 une jeune femme ne sachant plus \u00e0 quel diable se vouer, \u00e0 une Alice fragile ou quelqu\u2019h\u00e9ro\u00efne joycienne en perdition\u2026 porte haut les couleurs des voix qui tra\u00eenent dans une \u0153uvre aux motifs \u00e9clectiques. Elle n\u2019est rien moins qu\u2019une actrice rare qui, sur la grande sc\u00e8ne de la cour d\u2019Honneur, est un relief brillant qui tient t\u00eate \u00e0 Woland aux dents d\u2019argent : cette silhouette noire de Satan lequel, avec sa canne-baguette, fait tourner le monde \u00e0 l\u2019envers.<br \/>\nDans l\u2019entreprise de McBurney, tout entier \u00e0 l\u2019ouvrage sur l\u2019\u0153uvre de Boulgakov, c\u2019est un monde visuel et r\u00e9tinien qui prend place en face de la parole. C\u2019est un univers de bande dessin\u00e9e qui, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019Enki Bilal, s\u2019incarne sur sc\u00e8ne et fait du plateau un Bunker-palace, une s\u00e9rie de vignettes et de bulles sataniques, en lieu papal, une succession de motifs daliens qui s\u2019inventent sans discontinuer au rythme d\u2019une folie d\u2019images, loin des sentiers battus du champ visuel. Une toile de Francis Bacon o\u00f9 la d\u00e9formation est reformulation. McBurney, ainsi, ne lit pas Le Ma\u00eetre et Marguerite, m\u00eame s\u2019il faut saluer la vitalit\u00e9 des com\u00e9diens qui ne manquent pas \u00ab de cran \u00bb comme de cr\u00e2ne. Le livre, ici, n\u2019est pas le seul lieu du donner \u00e0 entendre ou \u00e0 lire. Il faut oublier les noms d\u2019adaptation, de lecture\u2026 de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre.<br \/>\nNon, bien plus que cela, ce Ma\u00eetre et Marguerite est avant tout, chez McBurney, un espace pictural qui renvoie \u00e0 l\u2019entretien qu\u2019il aura eu avec l\u2019espace litt\u00e9ral.<br \/>\nEntre l\u2019un et l\u2019autre, le livre de Boulgakov a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 chez McBurney, sa propre \u0153uvre. Et ce n\u2019est pas qu\u2019elle soit \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la premi\u00e8re, mais elle en est l\u2019extension inimaginable, l\u2019empreinte impr\u00e9visible, la trace inattendue. Elle en est l\u2019une des formes essentielles, l\u2019une des formes vives et transgressives.<br \/>\nDes images resteront pour longtemps dans cette cour d\u2019honneur transfigur\u00e9e. Celle d\u2019un Christ nu pris \u00e0 Boulgakov qui deviendra chez McBurney un Saint S\u00e9bastien bris\u00e9 perc\u00e9 de part en part par quelques traits ; celle des po\u00e8tes tra\u00eetres qu\u2019un coup de scratch vestimentaire r\u00e9v\u00e8le dans leur ambiguit\u00e9 ; celle de Staline\/Pilate en veste de costume blanc comme sorti d\u2019une f\u00eate qui permet d\u2019y voir un \u00ab lendemain qui d\u00e9chante \u00bb, celles d\u2019une Saga o\u00f9 la figure a\u00e9rienne d\u2019un couple amoureux se perd en univers\u2026 Celles enfin, d\u2019une cour qui, objet d\u2019un arsenal vid\u00e9o surpuissant, se transforme, s\u2019agrandit, se meut en galaxie, en champ de ruines qui se fissure et s\u2019\u00e9croule dans un amas de pierres\u2026 Cour d\u2019Honneur et murs qui deviennent les \u00e9crans g\u00e9ants o\u00f9 sont projet\u00e9s les spectres d\u2019un XX\u00e8me si\u00e8cle domin\u00e9 par les fascismes meurtriers. Cour mappemonde qui, sur l\u2019emplacement de toutes les papaut\u00e9s, r\u00e9v\u00e8le que l\u2019\u00eatre de l\u2019homme est d\u00e9volu \u00e0 ne jamais faire carri\u00e8re.<br \/>\nCe qui descendait, dans la cour d\u2019Honneur, n\u2019\u00e9tait rien moins que la lie d\u2019un monde et d\u2019une plan\u00e8te bleue sanguinaire. Et de regarder ainsi, projet\u00e9 contre le mur, les villes \u00e9cras\u00e9es, un temps la terre \u00e9norme suspendue sur le plateau, les ruelles et les \u00e9difices de Moscou comme vues du hublot d\u2019un bombardier ou d\u2019un satellite, nous rappelant qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9chelle humaine, \u00ab Nous Autres \u00bb (dirait Zamiatine) nous ne sommes toujours que des \u00ab hommes \u00bb, brutaux, tra\u00eetres, vindicatifs, etc\u2026 Et aussi, toujours, amoureux, tout \u00e0 la fois esp\u00e9rant et d\u00e9sesp\u00e9rant.<br \/>\nEt de voir dans le geste de McBurney ce que l\u2019on pourrait appeler \u00ab un monde \u00e0 l\u2019envers \u00bb qui d\u00e9signe tout autant un carnaval qu\u2019un monde mort.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rarement la Cour d\u2019Honneur du Palais des Papes aura \u00e9t\u00e9 l\u2019endroit, pris dans toutes ses dimensions, de l\u2019attention d\u2019un metteur en sc\u00e8ne qui, en recourant \u00e0 une techonologie mise au service d\u2019une \u0153uvre, vient bouleverser l\u2019architecture patrimoniale de cet espace si symbolique. McBurney et son \u00ab Ma\u00eetre et Marguerite \u00bb s\u2019y livrent dans une d\u00e9ambulation fantastique o\u00f9 le roman de Boulgakov, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9boussolant, trouve une dimension a\u00e9rienne. 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