


{"id":699,"date":"2012-07-11T17:57:00","date_gmt":"2012-07-11T15:57:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=699"},"modified":"2012-07-11T17:57:00","modified_gmt":"2012-07-11T15:57:00","slug":"la-marche-de-sebald-le-pas-a-pas-de-mitchell","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-marche-de-sebald-le-pas-a-pas-de-mitchell\/","title":{"rendered":"La marche de Sebald, le pas \u00e0 pas de Mitchell"},"content":{"rendered":"<p><em>&#8212;&#8211;<\/em><br \/>\n<em> <strong>Au gymnase Aubanel, Kathie Mitchell pr\u00e9sente Les anneaux de Saturne de Sebald. O\u00f9 une \u00e9pure rare et intense livr\u00e9e dans un geste humble et rigoureux. Une profondeur extr\u00eame fascinante. Dans la parent\u00e9 de l&rsquo;univers visuel de Tarkovski et des photos bris\u00e9es de Francesca Woodman.<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>De Saturne de Sebald<\/em><br \/>\n De la fen\u00eatre des trains, quand les paysages d\u00e9filent ; du bout d\u2019une jet\u00e9e, quand le regard ne rencontre plus aucun seuil que l\u2019horizon d\u00e9color\u00e9 ; d\u2019une table de caf\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, quand la langue est \u00e9trang\u00e8re et que la solitude se donne parmi le nombre ; du hublot d\u2019un avion, quand les nappes damass\u00e9es forment un \u00e9cran gris-blanc ; du fin fond d\u2019une for\u00eat, au pied d\u2019un arbre o\u00f9 la t\u00eate lev\u00e9e \u00e9coute murmurer les feuilles de la c\u00eeme ; du seuil d\u2019une porte, quand il faut se retourner ; du milieu de la nuit, quand le noir ne suffit pas \u00e0 rendre l\u2019ab\u00eeme ; du dernier chapitre, quand la derni\u00e8re phrase est la boucle de la premi\u00e8re.<br \/>\nDe Les anneaux de Saturne de W.G. Sebald, on dira que c\u2019est un livre de souvenirs qui entretient avec le genre qu\u2019est Les M\u00e9moires une parent\u00e9 feinte o\u00f9 le motif biographique est d\u00e9pass\u00e9 par une exp\u00e9rience \u00e9lev\u00e9e \u00e0 l\u2019universalit\u00e9. Ou quand l\u2019histoire singuli\u00e8re d\u2019un narrateur ne souligne pas une vie particuli\u00e8re, mais donne \u00e0 entendre une respiration famili\u00e8re, un regard partag\u00e9. De Les anneaux de Saturne, on dira ainsi qu\u2019il est un souffle commun o\u00f9 une exp\u00e9rience, m\u00eame lointaine pour celui qui n\u2019en est que le t\u00e9moin \u00e9loign\u00e9, est un territoire sans fronti\u00e8re. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019\u00e9criture et lecture, dans un accord toujours fragile qui tient \u00e0 l\u2019exigence de l\u2019un et \u00e0 l\u2019attention de l\u2019autre, se donnent rendez-vous pour, un temps qui est le temps du livre, marcher ensemble dans un mouvement d\u2019\u00e9tranget\u00e9 rare o\u00f9 l\u2019un parle et l\u2019autre \u00e9coute. Instant rare de la mutualit\u00e9, au creux de laquelle se nourrissent l\u2019intensit\u00e9 et l\u2019intimit\u00e9 sensibles.<br \/>\nAu commencement des Anneaux de Saturne, quand Sebald prend alors la parole, c\u2019est cela qui vient \u00e0 para\u00eetre dans la premi\u00e8re phrase. \u00ab En ao\u00fbt 1992, comme les journ\u00e9es du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage \u00e0 pied dans l\u2019Est de l\u2019Angleterre, \u00e0 travers le comt\u00e9 de Suffolk, esp\u00e9rant parvenir ainsi \u00e0 me soustraire au vide qui grandissait en moi\u2026 \u00bb. Et de comprendre et se rappeler que le \u00ab voyage \u00bb marquera non plus une intiation puisque la vie a pass\u00e9, mais une dur\u00e9e. Une Dur\u00e9e ou un temps autant qu\u2019un espace \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel se \u00ab soustraire au vide \u00bb tient de la volont\u00e9 de trouver le moyen d\u2019\u00eatre enti\u00e8rement. A la premi\u00e8re phrase, Les anneaux de Saturne s\u2019apparentera donc au r\u00e9cit des retournements si, par ce mot, on saisit que \u00ab le retournement \u00bb est le moyen de regarder en soi afin d\u2019\u00e9viter le d\u00e9tournement de soi : le \u00ab d\u00e9rout\u00e9 \u00bb ou le d\u00e9routement de soi, comme Sebald l\u2019\u00e9crit dans la derni\u00e8re phrase qui avoue \u00ab l\u2019ultime voyage \u00bb. Chacun des dix chapitres qui forme l\u2019architecture du r\u00e9cit, et des quatre-vingt-onze sections arch\u00e9ologiques d\u2019une existence, sont alors les portes d\u2019entr\u00e9e d\u2019une m\u00e9moire o\u00f9 un monde de d\u00e9tails historiques, g\u00e9ographiques, biographiques, philosophiques\u2026 courant sur plusieurs si\u00e8cles, constitue la masse c\u00e9r\u00e9brale du corps d\u2019une vie. Chacune des quatre-vingt-onze sections se lit ainsi comme une Histoire. Celle que l\u2019on finit par avoir \u00e9crite en vivant sa vie.<br \/>\nC\u2019est ainsi le roman d\u2019un arpenteur, le roman de celui qui mesure une vie au regard de la m\u00e9moire qu\u2019il a de l\u2019Histoire qui s\u2019est donn\u00e9e sous le format de la fresque et du mouvement \u00e9pique, mais aussi \u00e0 des \u00e9chelles plus r\u00e9duites o\u00f9 le pli et le recoin d\u2019une exp\u00e9rience purement subjective ne valent pas moins que l\u2019\u00e9v\u00e9nement identifi\u00e9.<br \/>\nEntre plis et recoins, et \u00e9v\u00e9nement historiques, Sebald fait alors le r\u00e9cit d\u2019une marche. Celle de l\u2019Histoire, celle d\u2019une promenade, celle du temps o\u00f9 : l\u2019agonie des harengs, le bruit de l\u2019autorail diesel, la redingote jaune canari et le manteau de deuil de Monsieur Le Strange, les escadrilles de bombardiers au-dessus de Wurzburg\u2026, le village de Lowesoft et ses unemployment blackspots, le nom de Thatcher, les pens\u00e9es de Browne dans une dissertation de 1658, le parc de Somerleyton, La bataille navale de Sole Bay, la cath\u00e9drale de Cologne, l\u2019op\u00e9ra de Marseille, le clairon de Francis Browne, 1914, l\u2019assassinat de l\u2019archi-duc, le ressac marin\u2026 sont autant de regards port\u00e9s \u00e0 l\u2019entour, d\u2019\u00e9gards et de marques d\u2019un amour d\u00e9crit pour la vie qui ne m\u00e9rite pas qu\u2019on en oublie la moindre des ombres et des \u00e9clats.<br \/>\nC\u2019est ainsi un r\u00e9cit : une marche pas-\u00e0-pas dans ce qui a \u00e9t\u00e9 la vie et un monde de tr\u00e9pas.<br \/>\nTels les manipulateurs de marionnettes, les interpr\u00e8tes, de noir v\u00eatu, organisent les fils du r\u00e9cit des anneaux de Saturne. Au milieu d\u2019un d\u00e9cor \u00e0 la multitude d&rsquo;objets patin\u00e9s, dans la p\u00e9nombre profonde et le presque rien de lumi\u00e8re des images projet\u00e9es contre un mur l\u00e9preux, recourant \u00e0 un Deus ex machina pos\u00e9 \u00e0 vue\u2026 dit en langue allemande, dans la mati\u00e8re po\u00e9tique et linguistique originelle, ils \u00e9noncent et montrent Les anneaux de Saturne. Ils le ponctuent, en restituent le son et la m\u00e9lodie, en d\u00e9ploient les images, en convoquent les d\u00e9tails. Ils en inventent \u00e0 peine les formes quand l\u2019iconographie (pr\u00e9sente dans l\u2019\u00e9dition Folio) est plaqu\u00e9e au mur. Tenu \u00e0 la rigueur des lecteurs dont la voix se tient au service de l\u2019\u0153uvre, aucun effet ne vient troubler cette musique de chambre, ce requiem qui, \u00e9crit par Sebald, s\u2019apparente \u00e0 un mouvement De Profondis. Au limite d\u2019un espace litt\u00e9raire qui convoque l\u2019asc\u00e8se, leur lecture \u00e0 plusieurs voix, n\u2019autorise aucun \u00e9cart, aucune approximation, aucun effet. La rigueur est l\u2019\u00e2me de la chaleur d\u2019un r\u00e9cit qui trouble l\u2019esprit de l\u2019auditeur que je suis. Ambassadeur d\u2019un rythme, passeur d\u2019images, rapporteur d\u2019une Ode fun\u00e8bre\u2026 \u00e0 la main la partition de Sebald, devant chacun des micros, le texte sort de ces bouches d\u2019ombres. C\u2019est hypnotique, et fantastique.<br \/>\nEt de regarder dans l\u2019\u0153il du vieillard alit\u00e9, dans les rides de son visage, \u00e0 m\u00eame son corps objet des m\u00e9tamorphoses litt\u00e9raires, une vie incorpor\u00e9e. Dans ce corps presque inerte, dans cette chair prise dans le trauma du coma, l&rsquo;oeil du vieillard qui pourrait \u00eatre Sebald est la surface des fondus enchain\u00e9s. C&rsquo;est le passage tunnel entre une image et un souvenir. C&rsquo;est l&rsquo;espace r\u00e9tininen o\u00f9 les mots de Sebald sont aussi ceux de l&rsquo;historien\u2026 Au mur, l\u2019encre noire d\u2019une date frapp\u00e9e par la touche d\u2019un clavier de machine \u00e0 \u00e9crire, ou la lourde porte coulissante qui donne sur une chambre, ou le montage de photos, ou le travail vid\u00e9o qui ouvre sur une chambre d\u2019h\u00f4pital (premi\u00e8re section, du premier chapitre&#8230; sont comme une mani\u00e8re d\u2019entrer, sans forcer, dans le r\u00e9cit et l\u2019\u00e9crit&#8230; et forment une mosa\u00efque \u00e9pique o\u00f9 les images et les sons du littoral se prolongent dans le mouvement du litt\u00e9ral.<br \/>\nKatie Mitchell n&rsquo;interpr\u00e8te pas Les anneaux de Saturne. Elle y est au plus proche. Elle en restitue les accents infimes dans une langue lente, dans les bruits sourds d&rsquo;un pas qui organise le fr\u00e9missement des graviers, dans le mouvement d&rsquo;une eau trembl\u00e9e, dans le vol a\u00e9rien d&rsquo;un bout de corde qui tournoie dans l&rsquo;air. Au pr\u00e9texte des motifs plurielles qui forment le r\u00e9cit, elle convoque un univers sonore o\u00f9 paroles et bruits s&rsquo;entrem\u00ealent, o\u00f9 le bruissement de la langue se prolonge dans le froissement des sons et l&rsquo;aplat d&rsquo;images en noir et blanc.<br \/>\nMitchell lit, et lisant, elle \u00e9crit au point que si l&rsquo;on doit parler ici de cr\u00e9ation (le mot enfin n&rsquo;est plus galvaud\u00e9), c&rsquo;est que son \u00e9criture fait entendre une voix int\u00e9rieure qui recoupe, dans le r\u00e9cit de Sebald, celle que l&rsquo;on peut appeler \u00ab\u00a0la voix de l&rsquo;encre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211; Au gymnase Aubanel, Kathie Mitchell pr\u00e9sente Les anneaux de Saturne de Sebald. O\u00f9 une \u00e9pure rare et intense livr\u00e9e dans un geste humble et rigoureux. Une profondeur extr\u00eame fascinante. 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