


{"id":702,"date":"2012-07-10T18:02:00","date_gmt":"2012-07-10T16:02:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=702"},"modified":"2012-07-10T18:02:00","modified_gmt":"2012-07-10T16:02:00","slug":"de-a-a-x","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/de-a-a-x\/","title":{"rendered":"De A \u00e0 X"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<p><em> <strong>Artiste invit\u00e9 au c\u00f4t\u00e9 de son ami Simon Mac Burney, John Berger propose sous forme de lettres un brillant pamphlet o\u00f9 la voix de la lutte et celle de l\u2019amour s\u2019unissent et se confondent. C\u2019est entre les hauts murs du Palais des Papes, trou\u00e9s de fen\u00eatres \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une prison, que Juliette Binoche et Mac Burney se livrent \u00e0 une formidable correspondance \u00e9pistolaire o\u00f9 s\u2019entrem\u00ealent douceur et gravit\u00e9.<\/strong> <\/em><br \/>\n Auteur britannique, John Berger a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 peintre avant de se lancer dans une \u00e9criture que l\u2019on pourrait qualifi\u00e9e de r\u00e9volte optimiste. Soucieux de l\u2019art et de l\u2019engagement politique, \u00ab De A \u00e0 X \u00bb s\u2019attache \u00e0 dire les maux de Xavier, un prisonnier condamn\u00e9 \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 pour acte terroriste et d\u2019A\u00efda son amante qui priv\u00e9 de visite lui \u00e9crit.<br \/>\nSous les applaudissements du public mis sur \u00e9coute, dans le cadre de la transmission de la lecture sur Arte, nos trois lecteurs s\u2019avancent \u00e0 leurs micros. John Berger d\u00e9bute par un court prologue peignant avec insistance la taille de la cellule dans laquelle Xavier est enferm\u00e9 ainsi que la d\u00e9couverte des lettres d\u2019A\u00efda. L\u2019\u00e9change se d\u00e9roula dans l\u2019ordre dans lequel  les lettres ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9es cach\u00e9es sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re du prisonnier en paquet de cigarettes.  Le ton donn\u00e9 s\u2019annonce l\u00e9ger mais s\u00e9rieux.<br \/>\nUne \u00e9criture du r\u00e9el.<br \/>\nSimon Mac Burney prend place sur un banc au jardin. Juliette Binoche s\u2019assied \u00e0 une table voisine. L\u2019auteur se retire au fond de la cour. Tous douch\u00e9s par une lumi\u00e8re froide.  Apr\u00e8s une courte attente, Xavier rompt le silence d\u2019une prose simple, virulente, f\u00e9roce voir moqueuse, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un J\u2019accuse ! de Zola. L\u2019homme d\u00e9voile ses notes figurants \u2018toujours au recto des lettres d\u2019A\u00efda\u2019. Celles-ci \u00e9num\u00e8rent, avec une pr\u00e9cision des chiffres, les abus et les injustices d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 humaine gonfl\u00e9e de l\u00e2chet\u00e9. La voix rase et sans \u00e9paisseur de l\u2019homme contre balance avec la vivacit\u00e9 et le dynamisme d\u2019A\u00efda. Lui plut\u00f4t concis, elle abondante, lui fait part de son amour que l\u2019on retrouve dans chaque surnom affectueux, chaque anecdote l\u00e9g\u00e8re racont\u00e9e. Par le d\u00e9tail de son quotidien, les mots d\u2019A\u00efda donnent \u00e0 voir \u00e0 Xavier le monde de l\u2019ext\u00e9rieur et agissent comme des ponts : pont d\u2019amour qu\u2019\u00e9voque le titre De A. \u00e0 X.<br \/>\nLa premi\u00e8re lecture de la femme se fait en adresse direct sur X. Elle le regarde, lui \u00e9coute, yeux baiss\u00e9s caressants le sol. D\u2019embl\u00e9e la femme appara\u00eet en contraste \u00e0 l\u2019homme. Elle parle d\u2019une voix pleine de couleurs et d\u2019\u00e9motions. Son souffle s\u2019accompagne de sourires, de larmes et d\u2019alarmes. Juliette Binoche incarne avec facilit\u00e9 et brio les diff\u00e9rents personnages de ses r\u00e9cits ; transformant sa voix et sa posture. Presque toutes les personnes mentionn\u00e9es sont tenues dans l\u2019anonymat. Au cours de ces lettres A\u00efda se d\u00e9voile \u00eatre aussi une activiste r\u00e9volutionnaire. Sa langue plus tendre n\u2019\u00e9pargne pas les discours d\u2019indignation et de catastrophe, comme en t\u00e9moigne son histoire face aux blind\u00e9s qui ne sont pas intervenus alors qu\u2019elle se joignait \u00e0 un groupe de femme menac\u00e9 par des oppresseurs.<br \/>\nA tour de r\u00f4le les deux amants s\u2019\u00e9changent la parole. Certains relais se font par la r\u00e9p\u00e9tition de mot en canon entre A. et X. Cette reprise agit comme un effet de mise en sc\u00e8ne un peu facile et r\u00e9barbatif. Avant chaque intervention de Xavier, un bruit de fermeture de barreaux nous ram\u00e8ne \u00e0 la prison. Cette r\u00e9partition syst\u00e9matique des textes endommage la qualit\u00e9 du propos. Les musiques elles aussi ternissent l\u2019\u00e9coute car elles couvrent les voix d\u00e9j\u00e0 tellement nourris de plainte et d\u2019amour. Tels sont les \u00e9l\u00e9ments sonores qui ont pu \u00f4ter \u00e0 l\u2019\u00e9change amoureux de sa sinc\u00e9rit\u00e9.<br \/>\nL\u2019\u00e9cho du silence.<br \/>\nFace au silence de Xavier, qui ne peut r\u00e9pondre de son amour autrement que seul dans sa cellule, A\u00efda s\u2019ex\u00e9cute \u00e0 une \u00e9criture vivante ponctu\u00e9e d\u2019interjections (h\u00e9 ! non ? tu comprends ?),  o\u00f9 les raccourcis de langue tels que \u2018s\u2019cach\u00e9\u2019 rendent compte d\u2019une oralit\u00e9. La spontan\u00e9it\u00e9 de l\u2019\u00e9criture provoque souvent chez la com\u00e9dienne une sorte de b\u00e9gaiement dans la voix. Certains mots butent, d\u2019autres sont dits par erreur puis rattrap\u00e9 par le bon. Cet engouement \u00e0 parler vient du flux parfois obsessionnel du texte. A\u00efda reprend plusieurs fois  les mots \u00ab r\u00e9cemment \u00bb ou \u00ab limpide \u00bb qui r\u00e9sonne \u00e0 pr\u00e9sent pour elle avec violence.  Par cette r\u00e9p\u00e9tition, le spectateur fait l\u2019exp\u00e9rience cruelle du langage ; qui en fonction de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 laquelle il se confronte, retentit diff\u00e9remment.  Ce texte nous renvoie \u00e0 l\u2019\u00e9cart dans lequel la langue nous tient au monde. \u00ab Les mots manquent toujours \u00bb r\u00e9torque A\u00efda d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e ; comme si les mots, porteur d\u2019espoir, \u00e9chouaient \u00e0 rompre le silence.<br \/>\nPourtant avec fid\u00e9lit\u00e9 elle \u00e9crit \u00e0 Xavier \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un vrai dialogue.  Elle lui parle et se parle \u00e0 elle-m\u00eame comme si l\u2019homme \u00e9tait en face d\u2019elle, pr\u00eat \u00e0 lui r\u00e9pondre. Malgr\u00e9 la distance, le tutoiement agit tel un rem\u00e8de d\u2019amour face au silence. L\u2019\u00e9criture est un outil pour A\u00efda de consolation, de survie et de lutte \u00ab Aujourd\u2019hui,  il se passe tant de choses dans le silence qu\u2019il est important de savoir \u00e9crire \u00bb  \u00ab Toute forme d\u2019amour se r\u00e9p\u00e8te d\u00e9fiant ainsi le temps \u00bbconfie-t-elle. Parler appara\u00eet \u00eatre un d\u00e9fi, un acte de r\u00e9sistance devant l\u2019oubli.<br \/>\nCes lettres sont \u00e9touff\u00e9es d\u2019une promesse d\u2019ardeur et d\u2019un d\u00e9sir de libert\u00e9. Le cri de l\u2019amour r\u00e9sonne dans le cri de la lutte. \u00ab Le d\u00e9sir n\u2019a jamais trait \u00e0 la simple possession d\u2019une chose, mais \u00e0 la volont\u00e9 de changer quelque chose. Le d\u00e9sir est un manque \u00e0 combler, \u00e0 combler maintenant. La libert\u00e9 ne comble pas ce manque, mais en reconna\u00eet la pr\u00e9\u00e9minence. \u00bb J.Berger dans un article paru au 50\u00e8me anniversaire du Monde Diplomatique. Ce texte, v\u00e9ritable ode \u00e0 la libert\u00e9, nous d\u00e9voile les manques \u2018\u00e0 combler\u2019 d\u2019un monde qui se dit libre. Mais c\u2019est clo\u00eetrer entre les barreaux, que Xavier \u00e9num\u00e8re pourtant une liste angoissante de murs : mur d\u2019argent entre riche et pauvre, mur nationaliste\u2026<br \/>\nJohn Berger d\u00e9peint ainsi avec sensibilit\u00e9, une g\u00e9ographie humaine fractur\u00e9e, isol\u00e9e par ces murs \u00e9conomiques et politiques, invisibles. La port\u00e9e politique de ces textes de fiction est justement engag\u00e9e car ils se concr\u00e9tisent par des exemples du r\u00e9el.  C\u2019est l\u00e0 que se tient toute la force des \u00e9crits de Berger qui s\u2019attachant \u00e0 raconter les anonymes, les oubli\u00e9s et les faiblesses de l\u2019histoire en fait notre intimit\u00e9. Le silence devant tant de r\u00e9volte ne peut que se rompre. \u00ab L\u2019histoire humaine n\u2019est jamais muette \u00bbproclame Xavier \u00ab l\u2019humanit\u00e9 ne fermera jamais sa gueule \u00bb. Et \u00e0 l\u2019auteur de conclure \u00ab Que Dieu prot\u00e8ge leurs ombres \u00bb, brisant ainsi le silence. Par cette lecture, John Berger incite \u00e0 rester \u00e0 l\u2019\u00e9coute du monde, car comme le dit A\u00efda \u00ab on touche \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 en tendant l\u2019oreille \u00e0 une rumeur qui vient de la rue \u00bb.<br \/>\nLa lecture muscle l\u2019imagination.<br \/>\nAccorder 1h20 de spectacle \u00e0 la lecture d\u2019un texte est une formidable confiance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019imagination du public. La pr\u00e9carit\u00e9 de la forme n\u2019emp\u00eache aucune action, aucune sensation d\u2019exister. L\u2019efficacit\u00e9 du texte et la qualit\u00e9 des lecteurs d\u00e9clenchent une profusion d\u2019images qui battues au son de leurs voix sait maintenir en \u00e9moi le spectateur. Ce l\u00e9ger dispositif est ad\u00e9quat \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 du texte de John Berger. La lecture compl\u00e8tement incarn\u00e9e par les com\u00e9diens rend compte de la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 dire, \u00e0 donner chair au langage.<br \/>\n\ufeff<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Artiste invit\u00e9 au c\u00f4t\u00e9 de son ami Simon Mac Burney, John Berger propose sous forme de lettres un brillant pamphlet o\u00f9 la voix de la lutte et celle de l\u2019amour s\u2019unissent et se confondent. 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