


{"id":708,"date":"2012-07-08T12:07:00","date_gmt":"2012-07-08T10:07:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=708"},"modified":"2012-07-08T12:07:00","modified_gmt":"2012-07-08T10:07:00","slug":"du-fuseau-au-fusain-time-is-out-of-joint","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/du-fuseau-au-fusain-time-is-out-of-joint\/","title":{"rendered":"Du fuseau au fusain : Time is out of joint"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em> <strong>C\u2019est \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra-Th\u00e9\u00e2tre Avignon que William Kentridge pr\u00e9sente Refuse the Hour (\u00ab La N\u00e9gation du temps \u00bb est-il traduit). Et l\u2019on croirait presque \u00e0 une \u00ab private joke \u00bb quand on songe que c\u2019est sur la place de l\u2019Horloge que Kentridge fait la proposition d\u2019interroger le Temps, le Chronos, le Time, die Zeit\u2026 qui, avec l\u2019espace, est l\u2019une des cat\u00e9gories fondamentales de la pens\u00e9e et de la philosophie. Une proposition (souligne-t-on dans le programme) qui a tout \u00e0 voir avec la fantaisie, le journal intime comme, aussi, l\u2019autoportrait pour celui qui, en 2010, recevait le prix de Kyoto d\u2019Arts et Philosophie.<\/strong> <\/em>\n<\/p>\n<p><em>A l\u2019origine\u2026<\/em><br \/>\n\u00ab Je suis int\u00e9ress\u00e9 par les formes distantes de la soci\u00e9t\u00e9. Entre le nihilisme et l\u2019optimisme, j\u2019ai choisi le doute, l\u2019incertitude o\u00f9 le moyen de gagner la v\u00e9rit\u00e9 est dans le faire \u00bb r\u00e9pond William Kentridge \u00e0 Perrier lors des rencontres, dans le clo\u00eetre Saint Julien, qui pr\u00e9parent le public \u00e0 la rencontre avec les \u0153uvres. Le dipl\u00f4m\u00e9 de Sciences po et des beaux-arts de Johannesbourg, le chercheur en \u00e9tudes africaines, l\u2019\u00e9l\u00e8ve de Jacques Lecoq (qui avoue \u00ab \u00eatre un com\u00e9dien rat\u00e9 \u00bb) annonce donc la couleur de son travail en pr\u00e9f\u00e9rant l\u2019incertitude et le doute, aux v\u00e9rit\u00e9s \u00e9tablies et \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Mani\u00e8re pour lui d\u2019annoncer une origine ou une conscience de son geste artistique qui fonde sa pratique. \u00ab Ces pratiques \u00bb, devrait-on dire, tant Kentridge appartient \u00e0 cette famille des \u00ab touches-\u00e0-tout \u00bb qui le conduit \u00e0 \u00eatre aussi r\u00e9alisateur de t\u00e9l\u00e9films, de vid\u00e9o, metteur en sc\u00e8ne (de th\u00e9\u00e2tre et d\u2019op\u00e9ra) ou concepteur de films d\u2019animation, entre les ann\u00e9es 70 et 90, enclin \u00e0 l\u2019\u00e9clectisme et simultan\u00e9ment \u00e0 l\u2019excellence. Deux qualit\u00e9s (l\u2019une concerne l\u2019\u0153uvre et sa fabrication ; l\u2019autre sa r\u00e9ception) qui font de Kentridge un artiste aux \u0153uvres inattendues et impr\u00e9visibles.<br \/>\n De cet aveu, sans doute faut-il tirer tous les enseignements qui imposent que Kentridge a renonc\u00e9 aux syst\u00e8mes stables. Comprenons les histoires et autres fables, les personnages et autres incarnations psychologiques, les intrigues et autres fioritures du r\u00e9cit\u2026 soit, et c\u2019est ainsi que l\u2019on pourrait le d\u00e9finir, une entr\u00e9e dans la postmodernit\u00e9, ou disons-le de mani\u00e8re a priori moins th\u00e9orisante, une porte d\u2019entr\u00e9e vers la performance, l\u2019installation, le dispositif et autres formes hybrides qui valent \u00e0 leur g\u00e9nie-cr\u00e9ateur de cr\u00e9\u00e9r des \u0153uvres difficilement classables.<br \/>\nAussi, voir un Kentridge, comme regarder un croquis spatial de Dali, une machine m\u00e9canique et ethnologique de Max Ernst, une \u00e9quation insolite de Paul Klee, une danseuse aux jambi\u00e8res coniques et tub\u00e9es d\u2019Oskar Schlemmer\u2026 c\u2019est faire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un imaginaire o\u00f9 la forme qui est donn\u00e9e vient de plus loin, et peut-\u00eatre tout d\u2019abord pour avoir nomm\u00e9 des plasticiens, d\u2019un dessin. \u00ab Drawing \u00bb dit Kentridge qui n\u2019a de cesse de rappeler ce qu\u2019il doit au \u00ab dessiner \u00bb, \u00e0 l\u2019origine de ses premi\u00e8res \u0153uvres d\u2019animation (2nd greatest city after Paris, 1989) qui s\u2019inscrit dans la s\u00e9rie des Drawings for projection.<br \/>\nDessiner pour penser, dessiner pour prolonger, pour poursuivre, pour continuer\u2026 traduirait-on. Dessiner au fusain, au charbon, en noir sur fond blanc. Et W.K. de rappeler encore que \u00ab dessiner est une mani\u00e8re prolonger la pens\u00e9e \u00bb. Kentridge y aura mis l\u00e0 une intensit\u00e9 et y aura d\u00e9pos\u00e9 sa marque en empilant les traits, les uns sur les autres, les motifs d\u2019un dessin sur les pr\u00e9c\u00e9dents, sur une m\u00eame feuille, au point de se d\u00e9marquer et d\u2019inventer une pratique du dessin o\u00f9 la strate, le feuillet\u00e9, le mille-feuille\u2026 sont des couches de traits superpos\u00e9s qui, loin de cacher le dessin, en pr\u00e9sentent les \u00e9tapes successives. Ce qui se donne alors sous l\u2019aspect du confus, du brouillon, du satur\u00e9 comme du ratur\u00e9, n\u2019est en d\u00e9finitive que l\u2019expression d\u2019une pens\u00e9e en mouvement, une pens\u00e9e se reprenant, se d\u00e9clinant, s\u2019accomplissant. Le dessin est ainsi un processus qui, chez Kentridge, pourrait d\u2019apparenter au buvard d\u2019Holderlin : il est la m\u00e9moire o\u00f9 la trace participe de l\u2019\u0153uvre. Et l\u2019\u0153uvre ne saurait se donner sans cette origine, ces d\u00e9clinaisons.<br \/>\nEt Kentridge de dire, contrariant notre propos et notre analyse, que s\u2019il est mauvais dessinateur : \u00ab \u00e7a l\u2019oblige et \u00e7a le contraint \u00e0 recourir \u00e0 l\u2019imagination, \u00e0 puiser dans l\u2019imagination pour r\u00e9duire le foss\u00e9 entre ce qu\u2019il voit et pense et ce qu\u2019il dessine \u00bb.<br \/>\n<em>Refuse the Hour<\/em><br \/>\nEst auto-audio-biographique. Pi\u00e8ce performative s\u2019il en est, c\u2019est une \u0153uvre o\u00f9, comme pour ce \u00ab genre \u00bb multiple et sans d\u00e9finition arr\u00eat\u00e9e qu\u2019est la performance, l\u2019artiste et l\u2019\u0153uvre sont indissociables dans leur expression, manifestation, exposition. Aussi, Refuse the Hour proc\u00e8de, d\u2019une certaine mani\u00e8re, d\u2019un autoportrait qui est la somme \u00e9pique d\u2019un ensemble de performances, pr\u00e9sent\u00e9 ant\u00e9rieurement au Market th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 Johannesbourg, et qui s\u2019\u00e9laborera en diverses formes, \u00e0 commencer par Dancing with Dada. Une pi\u00e8ce g\u00e9n\u00e9tique, en quelque sorte, o\u00f9 il s\u2019agissait pour Kentridge de faire \u00e9merger un dialogue entre deux personnes : l\u2019une pouvant bouger par l\u2019imagination, l\u2019autre ne faisant l\u2019exp\u00e9rience d\u2019aucune mobilit\u00e9 parce qu\u2019elle est priv\u00e9e de cette imagition (between someone who can move fantastically well and someone who can\u2019t move at all). Avec Dancing with Dada, initialement pens\u00e9 pour une exposition d\u2019art contemporain, \u00e0 l\u2019invitation du Documenta 13 de Kassel, Kentridge tenait \u00e0 pr\u00e9senter un ensemble de performances en temps r\u00e9el. Accompagn\u00e9 par Philip Miler (musique et orchestration sonore) et Dada Masilo (mouvements chor\u00e9graphiques), il s\u2019agissait pour Kentridge de faire un travail r\u00e9trospectif  sur ce qu\u2019il a cr\u00e9\u00e9 depuis plusieurs ann\u00e9es, en faisant en sorte que les mat\u00e9riaux utilis\u00e9s, les \u00ab archives \u00bb, ne convoquent pas un sentiment nostalgique tourn\u00e9 vers le pass\u00e9, mais qu\u2019ils servent l\u2019\u0153uvre pour qu\u2019elle soit un commencement.<br \/>\nTrois semaines durant, en r\u00e9sidence au Arts studio du Main, puis trois semaines \u00e0 nouveau, suffiront alors \u00e0 Kentridge et Dada Masilo pour commencer un worshop \u00e0 l\u2019origine d\u2019une fresque qu\u2019ils baptiseront The Refusal of Time (le refus du temps, la r\u00e9sistance au temps, le d\u00e9fi au temps\u2026 comment traduire ?). Des semaines o\u00f9, travaill\u00e9s par une id\u00e9e obs\u00e9dante, ils explorent diff\u00e9rentes mati\u00e8res comme le souffle, le rythme (parce que \u00ab le rythme est commun \u00e0 tous, car tout le monde a un c\u0153ur \u00bb dira ult\u00e9rieurement le compositeur Philip Miler). Et aussi l\u2019angoisse du temps, l\u2019humus qui sert de poutre ma\u00eetresse et \u00e0 l\u2019architecture de Refusal of  Time. Des semaines o\u00f9 Kentridge convoque tous les m\u00e9diums dont il dispose : la vid\u00e9o, le dessin, l\u2019ensemble des multim\u00e9dias\u2026 et o\u00f9 il dessine des machines que r\u00e9aliseront Christoff Wolmarans et Louis Olivier. Des machines qui s\u2019adapteraient au corps des danseurs, des s\u00e9ries de leviers, de bras, de m\u00e9canismes \u00e0 crans qui tourneraient, mais aussi des objets h\u00e9t\u00e9roclytes convoquant des rouages, des cycles, des m\u00e9gaphones\u2026 Des machines qui r\u00e9sisteraient au temps racontera Wolmarans.<br \/>\nAu bout du compte, Refusal the Hour sera model\u00e9 sur plus de 15 ans de cr\u00e9ations\/animations qui ne sont d\u2019aucune mani\u00e8re \u00e9trang\u00e8res \u00e0 celles qu\u2019il a pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 travers le monde (Sobriety, obesity and growing old (1991), Felix in exile (1994), History of the main complaint (1996), stereoscope (1999), Shadow procession (1999)\u2026), \u00e0 Kassel en 1997, \u00e0 la 24\u00e8me biennale de S\u00e0o Paulo (1998), \u00e0 la bi\u00e9nnale de Venise (1999)\u2026plus tard, I am not me, the horse is not mine (2010), et aussi Le Nez de Chostakovitch, Carnets d\u2019Egypte, Telegrams from the nose\u2026  \u00e0 Londres, New York, Sydney, Kyoto\u2026 o\u00f9 l\u2019art contemporain performatif trouve une visibilit\u00e9.<br \/>\nEt c\u2019est, in fine, au bout de ce long temps, \u00e0 56 ans, que Kentridge, en 2012 avec le physicien Peter Galison, aura entrepris une nouvelle fois de questionner le temps. \u00ab Une nouvelle fois \u00bb dis-je, car le temps n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9tranger \u00e0 ses \u0153uvres (dessins comme animations) et l\u2019on ne peut pas regarder les Horses tapestries (s\u00e9rie de chevaux rong\u00e9s par la rouille o\u00f9 l\u2019aplat de noir semble d\u00e9chiquett\u00e9 et gagn\u00e9 par la l\u00e8pre) autrement que sous un temps \u00e0 l\u2019\u0153uvre. On ne peut pas s\u2019\u00e9pargner l\u2019id\u00e9e que Monument est peut-\u00eatre aussi un mausol\u00e9e o\u00f9 le temps a fait son ouvrage. Ne pas contempler les 35 minutes de Weighting\u2026and wanting de 1997 (et ce type que Kentridge dessine et enfourne dans une chambre froide) autrement que comme une variation \u00ab d\u2019avoir fait son temps \u00bb. S\u2019arr\u00eater devant Tide Table, sans se rapppeler qu\u2019un corps d\u2019enfant, contempl\u00e9 depuis celui de l\u2019adulte devenu, est toujours, plus ou moins, le corps d\u2019un deuil, non seulement des jeunes ann\u00e9es, mais aussi et surtout, des espoirs qu\u2019il incarnait\u2026 Histoire d\u2019un cadavre r\u00e9guli\u00e8rement f\u00eat\u00e9, \u00e0 l\u2019occasion des jours anniversaires qui sont autant d\u2019enterrements tus, o\u00f9 le cierge spectral se meut en bougie, et o\u00f9 la pelle \u00e0 tarte n\u2019est rien moins que celle qui appelle l\u2019outil principal des fossoyeurs.<br \/>\nLe temps \u00e0 l\u2019\u0153uvre aura \u00e9t\u00e9 variations de motifs, de techniques, de supports. M\u00e9taphores graphiques et images sonores, processions chor\u00e9graphiques et Requiem populaire\u2026 le Temps \u2013 Kentridge l\u2019aura sans cesse convoqu\u00e9, anatomis\u00e9, diss\u00e9qu\u00e9 \u2013 d\u2019\u00e9crire Refuse the Hour : une partition lyrique et visuelle, po\u00e9tique.<br \/>\n<em>Du fuseau au fusain\u2026 in less than two hours.<\/em><br \/>\nRefuse the Hour se regardera donc comme un autoportrait o\u00f9 Kentridge, indissociable de ses oeuvres parce que le \u00ab performer \u00bb est inclus dans le processus d\u2019expression de sa cr\u00e9ation, sera continuellement pr\u00e9sent sur sc\u00e8ne. Et o\u00f9, d\u00e8s la premi\u00e8re image, \u00e0 la mani\u00e8re de St\u00e9r\u00e9oscope (1999), Kentridge, \u00e0 sa table de travail, pencil en main, est comme un penseur \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Image d\u2019un sculpteur graphique aussi o\u00f9 le stylo (cet encrier des id\u00e9es) s\u2019aventure dans quelques traits qui sont autant de mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve. Moment chez l\u2019artiste qui le renvoie au \u00ab crayonn\u00e9 \u00bb : au brouillon, \u00e0 l\u2019esquisse, \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, au premier jet, \u00e0 la lettre form\u00e9e comme au dessin habit\u00e9 de l\u2019id\u00e9e\u2026 qui sont autant de formes du hors piste de la pens\u00e9e.<br \/>\nMoment o\u00f9 le fusain s\u2019empare du fuseau (horaire), du fuseau (honoraire) puisqu\u2019ici, Refuse the Hour, prendra le temps de questionner le TIMES en l\u2019extrayant de la gangue (aurait dit Baudelaire parlant de l\u2019horloge et du Spleen), dans laquelle les petits traders ne l\u2019\u00e9valuent qu\u2019en mesure Money.<br \/>\nC\u2019est donc cela <em>Refuse the Hour\u2026<\/em> une \u0153uvre prot\u00e9iforme, un espace hybride, une installation conceptuelle, une perf mise en cage de sc\u00e8ne\u2026 O\u00f9 les cornets \u00e0 piston greff\u00e9 \u00e0 quelques instruments \u00e0 coulisse sont les vagues parents et lointains anc\u00eatres du grammophone musical et du porte-voix des manifs sociales. Dans cette navigation entre l\u2019Art ( la vue) et le Social (la rue), <em>Refuse the Hour<\/em> est donc Manifestations, et par cons\u00e9quent, aussi, Manifeste. C\u2019est-\u00e0-dire, dans la tradition de cette forme qui ouvrira la modernit\u00e9, la volont\u00e9 de rompre avec le canal historique et bourgeois de la repr\u00e9sentation de la pens\u00e9e. Moment o\u00f9 son \u0153uvre peupl\u00e9e d\u2019une multitude de fragments s\u2019assemble en un Tout labyrinthique qui, pour autant qu\u2019il ne se donnera pas par le lin\u00e9aire, s\u2019incarnera dans le filaire. Ou comment filer une id\u00e9e, le d\u00e9velopper, la ficeler, la tisser\u2026 autrement qu\u2019en recourant \u00e0 une cascade de formes qui sont autant d\u2019id\u00e9es mont\u00e9es, d\u00e9mont\u00e9es, remont\u00e9es\u2026 O\u00f9, regardant cette m\u00e9canique qui tient du jeu de m\u00e9cano de l\u2019enfance, <em>Refuse the Hour<\/em> tiendrait du Cluedo artistique. Quelque chose est mort et l\u2019assassin court encore.<br \/>\n<em>Refuse the Hour<\/em> court donc en tous les sens, alerte l\u2019\u0153il et affole l\u2019oreille \u00e0 ne plus savoir que voir. Dans le reflet d\u2019une roue de v\u00e9lo aux rayons solaires, dans le mot \u00ab Anti-Entropy \u00bb qui fait de l\u2019\u00e9cran une banderole constructiviste aux slogans r\u00e9volutionnaires, dans l\u2019orchestre aux instruments imagin\u00e9s qui ouvrent sur un monde sonore, dans ces films d\u2019animation projet\u00e9s o\u00f9 la vitesse de d\u00e9filement de l\u2019image r\u00e9habitue l\u2019\u0153il \u00e0 une pulsion scopique, dans ces interpr\u00e8tes d\u2019un art \u00e9ph\u00e9m\u00e8re o\u00f9 le chant, la parole, le geste suivent des chemins pris entre l\u2019Ether c\u00e9leste et les voix terrestres\u2026 Kentridge compose, recompose et expose une \u0153uvre au  mouvement lyrique, \u00e0 l\u2019image fantastique, au road-movie chor\u00e9graphique, aux sons \u00e9lectro-acoustiques. Il \u0153uvre et pr\u00e9cis\u00e9ment il mixe les sonorit\u00e9s, les images ; les associe en maintenant leurs distinctions ; les fait entendre et voir jusque dans l\u2019amalgame de cette forme plurielle qu\u2019est Refuse the Hour.<br \/>\nMoins d\u00e9fil\u00e9 de sc\u00e8nes et d\u2019impromptus que d\u00e9filement d\u2019une pens\u00e9e, ici, comme dans le laboratoire du professeur Kentridge, ou son atelier, ou sa paillasse ou son \u00e9tabli, ou sa chambre obscure, ou sa camera obscura\u2026 il en va du r\u00e9flexe acoustique et r\u00e9tinien comme d\u2019un enjeu qui ferait passer, \u00e0 la mani\u00e8re de Roland Barthes, de la chambre noire (lieu de d\u00e9veloppement) \u00e0 la chambre claire (lieu d\u2019\u00e9claircissement) o\u00f9 la pens\u00e9e se r\u00e9v\u00e9lerait autant que la r\u00eaverie \u00e9leverait. L\u00e0 est la \u00ab fantaisie \u00bb, au sens o\u00f9 Breton comme Benjamin, la donnent pour mod\u00e8le de l\u2019imagination. O\u00f9 quand l\u2019activit\u00e9 mentale reprend ses droits sur l\u2019arsenal des jurisprudence de la raison.<br \/>\n\u00ab Atelier \u00bb, dis-je, o\u00f9 Kentridge fait le\u00e7on (fait le son) et, \u00e0 la mani\u00e8re de M\u00e9lies auquel il rendait hommage (Hommage to Georges M\u00e9lies, 2003), propulse son \u0153uvre vers les horizons imaginaires, au pays de l\u2019imagination, vers les mondes sans fronti\u00e8res. L\u00e0 o\u00f9 le travail vocal et pictural de Refuse the Hour se d\u00e9fait des dimensions raisonnables et rationnelles, des carcans de la logique, des prisons du logos\u2026 pour gagner la route c\u00e9leste, et les r\u00e9gions de l\u2019esprit sans limites de l\u2019UNSAY, L\u2019UNHAPPEN, L\u2019UNDO, L\u2019UNSAVE. Suite de mots au format gigantesque o\u00f9 la pens\u00e9e s\u00e9rielle vient \u00e0 changer d\u2019\u00e9chelle quand le privatif \u00ab Un \u00bb ne marque plus la fin, mais un recommencement \u00e9ternel, indiff\u00e9rent aux cartographies \u00e9tablies pour gagner les r\u00e9gions topiques du r\u00e9el \u00e0 conqu\u00e9rir.<br \/>\nKentridge professeur ou chercheur en \u00ab Archives Universelles \u00bb, comme d\u2019autres furent en qu\u00eate d\u2019un Graal ou d\u2019une pierre philosophale, travaille donc le regard comme d\u2019autres se plierait aux d\u00e9sirs magn\u00e9tiques d\u2019une boussole borg\u00e9sienne. Ce n\u2019est pas la direction, ni le but qui sont essentiels, ce sont les chemins qui y m\u00e9neront et les paysages qui seront d\u00e9couverts  qui recouvreront l\u2019int\u00e9r\u00eat qui, ici, se confondrait avec l\u2019essence.<br \/>\nMoins chercheur Kentridge, qu\u2019Arpenteur, il faut alors abandonner la pens\u00e9e que Kentridge se prom\u00e8ne en labyrinthe (trop organis\u00e9 et g\u00e9om\u00e9trique) et pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019id\u00e9e qu\u2019il est celui qui mesure le chaos et saisit le d\u00e9sordre du r\u00e9el. Celui-l\u00e0 m\u00eame dont Octavio Paz disait qu\u2019il est \u00ab naturellement d\u00e9lirant \u00bb.<br \/>\nAlors le temps ? Kentridge s\u2019y affronte. Mais comment ? Comment \u00ab refuser le temps \u00bb ? Comment se d\u00e9prendre de son embrassement ? Comment gagner du temps ou lui r\u00e9sister ? Comment, autrement que par la parole et le discours, rendre manifeste un gain de temps ou poser qu\u2019un grain de sable vient alt\u00e9rer l\u2019\u00e9coulement du sablier ?<br \/>\nC\u2019est \u00e0 cet endroit que doit s\u2019annuler le diff\u00e9rend entre la technique et le th\u00e9matique. C\u2019est l\u00e0 que les formes discursives qui prennent trop souvent le dessus doivent laisser place \u00e0 un ordre diff\u00e9rent. C\u2019est l\u00e0 que l\u2019\u00e9thique (un art du vivre ensemble) trouve un concurrent dans l\u2019esth\u00e9tique.<br \/>\nEt Kentridge alors, de recourir au mod\u00e8le de la Variation qui fait de Refuse the Hour, une forme o\u00f9 s\u2019orchestre le m\u00eame en sa diff\u00e9rence. O\u00f9 chaque \u00e9l\u00e9ment sc\u00e9nique est pour ainsi dire repris et, dans la reprise, organis\u00e9 d\u2019un plus ou d\u2019un moins. Ainsi, par soustraction d\u2019un fragment ou addition d\u2019un motif, par d\u00e9clinaison donc, Kentridge se met \u00e0 faire b\u00e9gayer le temps qui, sans faire r\u00e9ellement un \u00ab surplace \u00bb, se livre en infimes d\u00e9placements. C\u2019est dans ce rapport \u00e0 la Variation qui est dilatation, expansion, r\u00e9tension\u2026 que <em>Refuse the Hour<\/em> prend le pas sur le temps. C\u2019est dans l\u2019observation de la vitesse que <em>Refuse the Hour<\/em> d\u00e9veloppe un souffle, un pneuma qui rejoint le pneumatique des m\u00e9canismes qui le font entendre.<br \/>\nTechnique et th\u00e9matique, rendues d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre de cette \u00ab\u00a0proposition\u00a0\u00bb o\u00f9, \u00e0 la derni\u00e8re image et au dernier son, alors qu&rsquo;en fond d\u00e9filait le film d&rsquo;animation d&rsquo;un th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;ombres o\u00f9 une cohorte d&rsquo;interpr\u00e8tes dansait et mimait un choeur muet; sur le devant de la sc\u00e8ne, soudainement pris dans une lumi\u00e8re \u00e0 contre-jour, alors que la projection disparaissait, les interpr\u00e8tes semblaient avoir gliss\u00e9s de la pellicule, au plateau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra-Th\u00e9\u00e2tre Avignon que William Kentridge pr\u00e9sente Refuse the Hour (\u00ab La N\u00e9gation du temps \u00bb est-il traduit). Et l\u2019on croirait presque \u00e0 une \u00ab private joke \u00bb quand on songe que c\u2019est sur la place de l\u2019Horloge que Kentridge fait la proposition d\u2019interroger le Temps, le Chronos, le Time, die Zeit\u2026 qui, avec l\u2019espace, est l\u2019une des cat\u00e9gories fondamentales de la pens\u00e9e et de la philosophie. 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