


{"id":712,"date":"2012-02-22T12:19:00","date_gmt":"2012-02-22T11:19:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=712"},"modified":"2012-02-22T12:19:00","modified_gmt":"2012-02-22T11:19:00","slug":"onzieme-conversation-sur-la-montagne","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/onzieme-conversation-sur-la-montagne\/","title":{"rendered":"Onzi\u00e8me : conversation sur la montagne"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211;<br \/>\n<em> <strong>Install\u00e9 au Bois de l\u2019Aune \u2013 dont l\u2019\u00e9quipe met en place un programme r\u00e9solument tourn\u00e9 vers le th\u00e9\u00e2tre et les pratiques contemporaines qui fera de ce lieu un espace rare des arts de la sc\u00e8ne \u2013 le Radeau de Fran\u00e7ois Tanguy et Laurence Chable pr\u00e9sente Onzi\u00e8me[[ Spectacle soutenu par les ATP d\u2019Aix-en-Provence.]], en tourn\u00e9e depuis sa cr\u00e9ation le 3 novembre 2011, salle Gabily au TNB. Une nouvelle cr\u00e9ation en forme de parade fun\u00e8bre et grotesque, une sorte de vaudeville m\u00e9taphysique d\u2019une \u00e9l\u00e9gance tenue \u00e0 la gravit\u00e9. Avec Laurence Chable, Fosco Corliano, Claudie Douet, Muriel H\u00e9lary, Vincent Joly, Carole Paimpol, Karine Pierre, Jean Rochereau, Boris Sirdey&#8230; parmi les images d&rsquo;arbres qui sont r\u00e9currentes \u00e0 Onzi\u00e8me. Mani\u00e8re pour Tanguy, de convoquer l&rsquo;arbre d&rsquo;H\u00f6lderlin, l&rsquo;arbuste beckettien, l&rsquo;Olivier de Rilke, l&rsquo;arbre qui traverse la gueule d&rsquo;Artaud dans un autoportrait de 1947&#8230; ou quand l&rsquo;arbre, et bient\u00f4t, en nombre la for\u00eat, est une travers\u00e9e&#8230; ce qu&rsquo;est Onzi\u00e8me.<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>Exil\u00e9s en langage ou la onzi\u00e8me lettre<\/em><br \/>\nAu commencement il y a un po\u00e8me du nom de <em>Onzi\u00e8me<\/em> que signe Fran\u00e7ois Tanguy en guise d\u2019exergue Dalien ou de prolongement du geste qu\u2019il accomplit depuis longtemps. Un po\u00e8me qui a abandonn\u00e9 depuis longtemps les vers, \u00e0 moins que les assonances et autres rimes ne soient int\u00e9rieures aux phrases et qu\u2019elles mettent en \u00e9cho les pens\u00e9es sonores. Moins un po\u00e8me en d\u00e9finitive qu\u2019un regroupement de notes liminaires o\u00f9 les id\u00e9es viennent se fracasser dans une s\u00e9rie d\u2019images prises aux visages que supposent quelques noms propres de livres et livrets qui sont \u00e0 Tanguy comme les fils conducteurs de l\u2019arpenteur des id\u00e9es qu\u2019il est. \u00ab le d\u00e9saccord est la c\u00e9dille qu\u2019il y a entre ce que l\u2019on ne sait pas dire de ce qu\u2019on est en train de faire, et en quoi ce faire va rencontrer cet autre faire \u00e0 la venue \u00bb \u00e9crit Fran\u00e7ois Tanguy qui, pr\u00e9venant, parle en conscience de ce qui se passe \u00e0 l\u2019endroit de l\u2019art en formation. Et plus loin de poursuivre sur les \u00ab r\u00e9miniscences \u00bb qui fondent l\u2019esprit de celui qui, en cr\u00e9ation comme en toute chose, apprend du silence, de sa m\u00e9moire et des corps vivants que la forme na\u00eetra de la contagion de ces trois \u00e9tats. \u00ab <em>Onzi\u00e8me<\/em> c\u2019est entre dix et douze. C\u2019est un milieu \u2013un mitoyen- un m\u00e9ridien, le nombre d\u2019un quatuor\u2026 \u00bb \u00e9crit Tanguy qui donne au mot ses valeurs de temps et de mesure, communes \u00e0 la musique et aux chonologies. Rappelant, si besoin, que le milieu est encore l\u2019ind\u00e9cis, l\u2019inaccompli, ce qui est en voie de devenir, ni ici, ni l\u00e0, mais ailleurs. \u00ab Milieu \u00bb dit Tanguy ou, lui plait-il de l\u2019\u00e9voquer \u00e0 la fin de cette note, une mani\u00e8re de dire que le th\u00e9\u00e2tre n\u2019est pas ni une issue, ni une fin, mais une porte, une entre-ouverture, un espace \u00e0 mi-chemin de ce qui nous regarde et de ce que l\u2019on regarde. Fa\u00e7on, pour Fran\u00e7ois Tanguy de souligner que son geste \u00ab c\u00e9dille \u00bb (dit-il) nous fait l\u2019amiti\u00e9 (\u00e9crit-il, \u00e0 la fin) de nous inviter \u00e0 un d\u00e9placement. Fa\u00e7on de marquer un \u00ab respect \u00bb (\u00e9crit-il) pour celui qui s\u2019est d\u00e9plac\u00e9, avant de signer de son pr\u00e9nom puis de son nom et nous rappeler ainsi qu\u2019il est l\u00e0, au travail, en travail avec les mots, les sons et les pens\u00e9es, dans un rapport d\u2019invention qui ne s\u2019accorde plus des conventions. Tanguy qui est dans un rapport d\u2019intellection sensible o\u00f9 la raison est un guide, mais pas une cl\u00e9. Au milieu d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qui est l\u2019espace du ou\u00efr plus que du jouir\u2026 du voir, plus que du savoir\u2026 l\u00e0 o\u00f9 l\u2019oreille et l\u2019\u0153il entretiennent un entretien infini avec l\u2019esprit et peut-\u00eatre l\u2019inou\u00ef.<br \/>\nC\u2019est que les cr\u00e9ations de Tanguy, ou ses mises en sc\u00e8ne, s\u2019\u00e9cartent singuli\u00e8rement d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qu\u2019il serait ais\u00e9 de rapporter \u00e0 une fable. C\u2019est que le geste de Tanguy s\u2019accorde mal avec les r\u00e9sum\u00e9s d\u2019une certaine pratique critique, et autres exp\u00e9dients de commer\u00e7ants et communicants qui garantissent l\u2019\u00e9ternit\u00e9 d\u2019un th\u00e9\u00e2tre p\u00e9rissable.<br \/>\nDe fait, il n\u2019est pas ais\u00e9 de parler d\u2019une cr\u00e9ation de Tanguy. Pas plus qu\u2019il n\u2019est ais\u00e9 de parler d\u2019un motif solitaire chez Miro ou d\u2019un blanc de Mal\u00e9vitch. Pas \u00ab ais\u00e9 \u00bb, dis-je, tout le temps que l\u2019on a pas accept\u00e9 de faire l\u2019exp\u00e9rience majeure et sismique, explosive, de l\u2019\u00e9preuve du langage devant une \u0153uvre. Tout le temps que l\u2019on a pas perdu la foi dans le langage.<br \/>\nC\u2019est-\u00e0-dire, il faut ici le marteler, de l\u2019impossibilit\u00e9 de pouvoir nommer par le langage comme d\u2019aucuns qui, de Holderlin \u00e0 Benjamin, de Fiedler \u00e0 Artaud, en passant par Beckett l\u2019ont senti et th\u00e9oris\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 faire de leur \u0153uvre l\u2019\u00e9preuve des limites de la parole tout juste \u00e0 m\u00eame de s\u2019approcher de l\u2019innommable.<br \/>\nParler de <em>Onzi\u00e8me<\/em>, alors que nous affirmons, apr\u00e8s d\u2019autres, que le langage n\u2019est qu\u2019un m\u00e9dium sensible et non le lieu d\u2019un asservissement \u00e0 l\u2019intelligible, induit donc que la parole ne peut \u00eatre le lieu que d\u2019un diff\u00e9r\u00e9, d\u2019un \u00e9clat\u00e9, d\u2019une \u00e9tranget\u00e9, d\u2019une tentative\u2026plus proche du t\u00e2tonnement, du balbutiement, du pi\u00e9tinement\u2026 qui sont le mouvement pr\u00e9cis de la pens\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153uvre, relay\u00e9e par le langage, devant l\u2019\u0153uvre.<br \/>\nEt de voir <em>Onzi\u00e8me<\/em>, comme la trace et l\u2019empreinte de ce langage qui, volant en \u00e9clats et se retirant des contr\u00e9es du nomm\u00e9, dit son retrait et sa r\u00e9sistance aux espaces de d\u00e9finitions, aux territoires d\u2019exclusions. D\u00e8s lors, peut-\u00eatre peut-on regarder <em>Onzi\u00e8me<\/em> comme l\u2019architecture babelienne d\u2019un ensemble de faubourgs et de ruelles aglutinant les langues comme \u00e9tant celles parl\u00e9es par des minorit\u00e9s qui seraient toutes, ici, form\u00e9es par l\u2019exil qui est la condition des po\u00e8tes. Car ce qui vaut pour le langage auquel nous recourons commun\u00e9ment n\u2019est qu\u2019un usage de la parole qui, d\u00e8s lors qu\u2019elle gagne la po\u00e9sie et les m\u00e9ridiens po\u00ef\u00e9tiques, recouvrent une essence que le langage quotidien lui avait soustrait.<br \/>\nParler un soir avec Tanguy, c\u2019est se souvenir l\u2019\u00e9coutant, comme l\u2019a \u00e9crit Heidegger dans Die Rede, que \u00ab la parole est l\u2019abri de l\u2019\u00eatre \u00bb. Aussi, <em>Onzi\u00e8me<\/em>, s\u2019il est cette cr\u00e9ation qui avoue son lien \u00e0 la pr\u00e9sence dont parle Arnaud Ma\u00efsetti[[http:\/\/www.arnaudmaisetti.net\/spip\/spip.php?article806]], est \u00e0 part \u00e9gal, et tout autant, ce qui nous met au contact de la transparence du langage, l\u00e0 o\u00f9 le mouvement dialectique entre le langage \u00e0 l\u2019\u0153uvre et le langage de l\u2019\u0153uvre s\u2019\u00e9chappent infiniment. L\u00e0 o\u00f9 Le M\u00e9ridien de Celan revient comme l&rsquo;espace de cette langue \u00e0 trouver, loin du bavardage (das Gerede) trop souvent audible.<br \/>\nA moins que Fran\u00e7ois Tanguy, lecteur entre autres de Rilke qu\u2019il lisait un 1er juillet 2011 au Radeau, ait choisi d\u2019\u00e9crire <em>Onzi\u00e8me<\/em> en songeant \u00e0 ajouter une lettre : la onzi\u00e8me, au 10 lettres de Lettre \u00e0 un jeune po\u00e8te o\u00f9 Rilke s\u2019entretient de la solitude n\u00e9cessaire \u00e0 la cr\u00e9ation et de son accomplissement par la po\u00e9sie. Fa\u00e7on pour Tanguy d\u2019entretenir un dialogue avec ceux qui, morts, n\u2019en finissent pas de nous parler et de nous accompagner.<br \/>\n<em>Le geste du Surfer.<\/em><br \/>\nC\u2019est sans doute une r\u00e9f\u00e9rence inattendue que celle-l\u00e0 n\u00e9e, peut-\u00eatre, du souvenir que Celan ne croit plus dans la terre ou de la contemplation d\u2019une com\u00e9dienne en \u00e9quilibre sur une planche. Soit, \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, et en d\u00e9finitive, la m\u00e9taphore du com\u00e9dien toujours en \u00e9quilibre sur les planches. A moins que le Radeau, dans l\u2019inconscient mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de <em>Onzi\u00e8me<\/em>, ne nous rapproche des odes marines, des sir\u00e8nes lointaines et des chants odyss\u00e9ens\u2026 l\u00e0 o\u00f9 la fragilit\u00e9 et les profondeurs myst\u00e9rieuses, les luttes infernales et temp\u00e9tueuses, les instants de calmes inqui\u00e9tants, les travers\u00e9es infinies et \u00e9tranges\u2026 sont une ponctuation vivante de l\u2019\u00eatre mis au dehors du monde\u2026 <em>Onzi\u00e8me<\/em> pourrait figurer ainsi un chant ou un \u00e9pisode qui, dans son affranchissement \u00e0 l\u2019histoire des mythologies hell\u00e8nes, reconduirait le mythe d\u2019une qu\u00eate d\u2019aujourd\u2019hui qui commencerait \u00e0 m\u00eame la fin du si\u00e8cle dernier fait d\u2019utopies positives et n\u00e9gatives. Temps incertains ou espaces indistincts qui voient se m\u00ealer et se croiser toutes les \u00ab routes des Flandres \u00bb. Tanguy ou le geste du surfer, dis-je, qui comme les nouveaux jupiters des oc\u00e9ans cherchent moins la puissance de la vague, que l\u2019ar\u00eate de la lame. Ce lieu de l\u2019\u00e9pure des \u00e9cumes, l\u00e0 o\u00f9 la transparence unit fluide et liquide dans un intervalle a\u00e9rien. Geste de Surfer chez Tanguy, mais et aussi, et peut-\u00eatre ramen\u00e9 au logique du plateau, geste du shapers : le fa\u00e7onneur de planches. C\u2019est-\u00e0-dire celui qui, par son travail et les soins qu\u2019il apporte aux mat\u00e9riaux permet l\u2019\u00e9quilibre infini, la fuite interminable, l\u2019\u00e9chapp\u00e9e \u00e0 la dur\u00e9e improbable. Fa\u00e7onneur (ou la pr\u00e9sence dans ce mot d\u2019une c\u00e9dille d\u00e9crite par Tanguy) qui fait entendre, via les lois alchimiques du langage quand il n\u2019est plus digestif comme l\u2019\u00e9crivait Artaud, les d\u00e9saccords et tensions d\u2019un mot ou l\u2019art chez Tanguy d\u2019avoir une \u00ab fa\u00e7on, de fa\u00e7onner \u00e0 son heure \u00bb. De faire chanter \u00ab fa sonner \u00bb et vibrer <em>Onzi\u00e8me<\/em> comme une cl\u00e9 de fa qui est plus grave de gravit\u00e9.<br \/>\n<em>Onzi\u00e8me<\/em> paraissant, \u00e0 la mani\u00e8re de Claude Simon qui songeait en \u00e9crivant La Route des Flandres \u00e9crire \u00ab tout ce qui peut se passer en un instant, en fait de souvenirs, d\u2019images et d\u2019associations dans un esprit \u00bb, Tanguy et les com\u00e9diens du Radeau \u00e9criront le furtif des instants litt\u00e9raires et po\u00e9tiques, musicaux et symphoniques. Ils en restitueront \u00ab l\u2019ar\u00eate de la lame \u00bb qui, logiquement, n\u2019est que bri\u00e8vet\u00e9 et intensit\u00e9, raret\u00e9 et syncop\u00e9e. D\u00e9construit, ramass\u00e9, condens\u00e9 au point de figurer quelques pr\u00e9cipit\u00e9s, <em>Onzi\u00e8me<\/em> pr\u00e9sentera donc non pas une s\u00e9rie de tableaux suspendus dans un ordre de succession ind\u00e9chiffrable, mais tout au contraire ce qu\u2019il y a de commun dans une multitude \u00e9parse, ce qu\u2019il y a de r\u00e9current dans l\u2019\u00e9clectisme du bris\u00e9, l\u2019\u00e9ternel retour des formes sonores et visuelles dans ce qui est offert lin\u00e9airement.<br \/>\nEt d\u2019entendre la voix de Celan dire le po\u00e8me l\u2019Amende, en allemand, et peut-\u00eatre faire m\u00e9moire du vers qui dit \u00ab Et ton \u0153il, vers quoi se tient-il ton \u0153il ? \u00bb. Puis s\u2019inqui\u00e9ter d\u2019un \u00e9pisode de La Poule d\u2019eau et se souvenir que le meurtre voisine avec le th\u00e8me d\u2019une identit\u00e9 qu\u2019un homme tente de sauver. Recueillir plus loin un fragment du Chemin de Damas comme on cueille une pi\u00e8ce bris\u00e9e qui expose un monde de brouillages. Entendre un fragment du Journal de Kafka qui ne cessa de faire l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de soi. Se rappeler des Poss\u00e9d\u00e9s comme d\u2019une narration o\u00f9 la confession de Stavroguine demeure une plainte ind\u00e9chiffrable. Se laisser aller \u00e0 percevoir dans Artaud une langue \u00e0 fleur de peau. La m\u00eame qui dicte \u00e0 Richard II de r\u00e9gner autoritairement sur sa solitude\u2026 Quand quelqu\u2019extrait du Purgatoire de Dante esquisse l\u2019antichambre du bonheur diff\u00e9r\u00e9\u2026 jusqu\u2019au moment o\u00f9, au dernier mot d\u2019un po\u00e8me d\u2019Holderlin : \u00ab Fruhling \u00bb, on se rappelle un vers de f\u00eate de paix : \u00ab qu\u2019au retour du silence, une langue naisse \u00bb\u2026<br \/>\nEt saisir \u00e0 travers la biblioth\u00e8que qu\u2019offre Tanguy, non pas les motifs d\u2019histoires ou l\u2019inventaire d\u00e9construit d\u2019un r\u00e9cit \u00e0 recomposer, mais entendre dans ces langues, dans ces paroles couch\u00e9es, dans ces livres et po\u00e8mes pris dans l\u2019extension du temps, le m\u00eame accent mis sur ces \u0153uvres sculpt\u00e9es en langage. Le m\u00eame accent, dis-je, de la sinc\u00e9rit\u00e9. De la sinc\u00e9rit\u00e9 de la qu\u00eate d\u2019un \u00ab mieux \u00eatre \u00bb qui est la forme consensuelle d\u2019un \u00eatre qui fait d\u00e9faut. Un \u00ab mieux \u00bb ou un espoir de m\u00e9diocrit\u00e9 qui est le mot qui, \u00e9tymologiquement, fait entendre le \u00ab moyen \u00bb, le \u00ab milieu, le m\u00e9ridien \u00bb \u00e9crivait Tanguy dans son po\u00e8me liminaire.<br \/>\nPendant que tout au long de la <em>Onzi\u00e8me<\/em>, une bande son qui m\u00ealera la voix de la haine mussolinienne \u00e0 la musique de l\u2019opposant Verdi, etc\u2026 verra s\u2019affronter dans les cantates de Bach, les arias de Cerha, les \u00e9nigmes musicales de Boulez, les intr\u00e9pidit\u00e9s de Schoenberg, l\u2019engagement r\u00e9volutionnaire et communiste de Nono, la collusion de Dessau avec Brecht\u2026 la succession des sentiments et la vari\u00e9t\u00e9 des sensations que la musique porte. Cette mani\u00e8re qu\u2019a la Musique de produire des contretemps ou d\u2019\u00eatre une contremesure au mouvement f\u00e9tide de l\u2019histoire. Cette fa\u00e7on qu\u2019a la recherche musicale (concr\u00e8te, al\u00e9atoire, dod\u00e9caphonique, \u00e9lectronique, populaire\u2026) de prolonger les formes de l\u2019esp\u00e9rance tout en rendant l\u2019informe des existences et de l\u2019histoire.<br \/>\nDans <em>Onzi\u00e8me<\/em>, Tanguy n\u2019orchestrait pas un r\u00e9cit, une fable\u2026 il \u0153uvrait sur les ruines des discours, recourant aux langages des arts, comme \u00e0 une planche de salut. Ou une autre mani\u00e8re de surfer.<br \/>\n<em>La grande parade<\/em><br \/>\nLe geste du surfer, disions-nous, \u00e0 moins que l\u2019\u00e9quilibre dont il est question ici ne soit celui du funambule. T\u00eate de proue de la grande famille des saltimbanques et autres clowns familiers. Dans l\u2019espace qu\u2019a con\u00e7u Tanguy, fait de cadres m\u00e9talliques amovibles, de fen\u00eatres qui, \u00e0 la mani\u00e8re de Matisse sont sans issue, de tables de banquet rendues \u00e0 figurer celles qui soutiennent les cadavres autopsi\u00e9s\u2026 dans ce d\u00e9cor de panneaux blanch\u00e2tres parfois color\u00e9s de la vid\u00e9o de bois (de l\u2019Aune), dans ce d\u00e9cor mobile o\u00f9 tout s\u2019\u00e9carte pour laisser voir quelques profondeurs ou au contraire se chevauche pour faire \u00e9crans et peut-\u00eatre inviter \u00e0 l\u2019imagination\u2026 dans cet espace o\u00f9 le d\u00e9placement d\u2019un \u00e9l\u00e9ment ou d\u2019une lumi\u00e8re modifie les \u00e9chelles de perception qui travaillent \u00e0 rendre des ombres de pantins g\u00e9ants ou des spectres de militaires d\u2019une grande guerre\u2026 Dans <em>Onzi\u00e8me<\/em> o\u00f9 tout proc\u00e8de de la d\u00e9mesure parce que le changement d\u2019\u00e9chelle interdit l\u2019acc\u00e8s \u00e0 une sc\u00e8ne naturaliste, Tanguy pr\u00e9f\u00e9rant des images qui nous mettent au plus des r\u00e9gions sensibles du r\u00e9el\u2026 Sur ce plateau o\u00f9 le d\u00e9placement de l\u2019acteur, \u00e0 reculons, en grappe\u2026 r\u00e9fl\u00e9chit le geste d\u2019un travail en devenir et non l\u2019illusion th\u00e9\u00e2trale\u2026 Parmi ces artifices de bric et de broc o\u00f9 la fleur plastique, le fusil color\u00e9, le cercueil de petite taille, le fauteuil de contesse, les dessous gain\u00e9s, un chapeau improbable\u2026 les robes et autres costumes kitch n\u2019ont pas vocation \u00e0 faire vrai, mais seulement \u00e0 souligner un travestissement qui va avec un corps de m\u00e9tier\u2026 A m\u00eame cette bande de com\u00e9diens sortie et emprunt\u00e9e \u00e0 un monde de bande dessin\u00e9e\u2026 L\u00e0, dans la parent\u00e9 d\u2019un charivari \u00ab photographi\u00e9 \u00bb par Lautrec, dans le voisinage des couleurs aim\u00e9es de Chagall, dans le voisinage fig\u00e9 du Roi et l\u2019Oiseau, dans la proximit\u00e9 du cin\u00e9ma muet de Keaton, dans le prolongement des gueules cass\u00e9es de Dix\u2026 <em>Onzi\u00e8me<\/em> pr\u00e9sente des fragments de sc\u00e8nes qui forment un tout \u00e9clectique et baroque, une piste de cirque o\u00f9, une phrase se d\u00e9tache parfois \u00ab Vous avez d\u00e9j\u00e0 souffert dans la vie ? \u00bb.<br \/>\nEt ce petit monde de com\u00e9diens et de com\u00e9diennes qui navigue selon les lois du hors piste ressemble \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre aux restes de clowns en exil. Arlequin sans rapine, Pierrot sans lune, vieux saltimbanques \u00e9puis\u00e9s, pleurnichards et d\u00e9prim\u00e9s. Sorte de Crispin \u00e0 la Daumier, de clown tragique \u00e0 la Rouault, d\u2019autoportrait d\u2019Artaud en clown tum\u00e9fi\u00e9\u2026 de clowns aux bras lev\u00e9s, de clown militaire, de clown jaune de Buffet\u2026 C\u2019est un monde forain qui n\u2019a plus qu\u2019un lien distendu avec le monde du cirque. Une bande de pantins, presque, qui vit de la tension n\u00e9e de la contrainte d\u2019\u00eatre des amuseurs publics et d\u2019une souffrance int\u00e9rieure. Tous pourraient ainsi ressembler \u00e0 ces clowns m\u00e9taphysiques qu\u2019inventa Karl Valentin. Tous sont et figurent le \u00ab pitre ch\u00e2ti\u00e9 \u00bb de Mallarm\u00e9.<br \/>\nEt de regarder leur t\u00eate flanqu\u00e9e de couvre-chef en papier carton, leurs visages fard\u00e9s de maquillages qui les dissimulent, leurs gueules prises dans les bandelettes adh\u00e9sives\u2026 comme ce qui reste d\u2019un jeu qui aurait mal tourn\u00e9. Une parade en forme de foirade beckettienne\u2026<br \/>\n<em>Onzi\u00e8me<\/em> s\u2019ach\u00e8ve alors sur une cohorte de com\u00e9diens agglutin\u00e9s en pleine lumi\u00e8re\u2026une sorte de bouquet fan\u00e9, de tumeurs c\u00e9r\u00e9brales color\u00e9es, un ensemble de cancrelats (appel\u00e9s aussi cafards) qui ont chant\u00e9 leur d\u00e9sarroi et leur lassitude&#8230; une bande de com\u00e9diens comme autant de figures maladives, ayant finies de grimacer leur folie dans un th\u00e9\u00e2tre qui, loin de nous \u00e9carter de la salp\u00e9tri\u00e8re, nous ram\u00e8ne au plus proche de la douleur que produit l\u2019esprit en conversation avec les montagnes que sont l\u2019histoire et la m\u00e9moire.<br \/>\nAmiti\u00e9s et respect\u2026 puis-je t\u2019emprunter.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211; Install\u00e9 au Bois de l\u2019Aune \u2013 dont l\u2019\u00e9quipe met en place un programme r\u00e9solument tourn\u00e9 vers le th\u00e9\u00e2tre et les pratiques contemporaines qui fera de ce lieu un espace rare des arts de la sc\u00e8ne \u2013 le Radeau de Fran\u00e7ois Tanguy et Laurence Chable pr\u00e9sente Onzi\u00e8me[[ Spectacle soutenu par les ATP d\u2019Aix-en-Provence.]], en tourn\u00e9e depuis sa cr\u00e9ation le 3 novembre 2011, salle Gabily au TNB. Une nouvelle cr\u00e9ation en forme de parade fun\u00e8bre et grotesque, une sorte de vaudeville<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-712","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/712","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=712"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=712"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}