


{"id":721,"date":"2011-07-26T15:43:00","date_gmt":"2011-07-26T13:43:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=721"},"modified":"2011-07-26T15:43:00","modified_gmt":"2011-07-26T13:43:00","slug":"sang-et-roses-le-chant-de-jeanne-et-gilles","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/sang-et-roses-le-chant-de-jeanne-et-gilles\/","title":{"rendered":"Sang et Roses. Le chant de Jeanne et Gilles"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;<br \/>\n<em> <strong>Un vent froid s\u2019engouffre dans la Cour d\u2019Honneur du Palais des Papes en ce soir de juillet. Derni\u00e8re cr\u00e9ation \u00e0 occuper le lieu pour cette \u00e9dition 2011, Sang et Roses. Le chant de Jeanne et Gilles de Tom Lanoye, mis en sc\u00e8ne par Guy Cassiers -directeur du Toneelhuis d\u2019Anvers- est sur le point de commencer. Les chanteurs du Collegium Vocale de Gent qui prennent place donnent la note pour le d\u00e9but du spectacle.<\/strong> <\/em><br \/>\nL\u2019usage de la vid\u00e9o est l\u2019\u00e9l\u00e9ment qui caract\u00e9rise la pratique th\u00e9\u00e2trale de Guy Cassiers et lui donne sa r\u00e9putation internationale. D\u00e8s les premiers instants du spectacle, les cam\u00e9ras se mettent en route et zooment sur le visage d\u2019Abke Haring, interpr\u00e8te de Jeanne d\u2019Arc.<br \/>\nSang et Roses commence avec la visite de la pucelle \u00e0 la cour du Dauphin. Les acteurs portent des costumes qui m\u00ealent de fa\u00e7on remarquable les \u00e9poques m\u00e9di\u00e9vale et contemporaine. Sur le corps des acteurs, de fausses mains semblent compl\u00e9ter leurs figures : une main sur le sein de la reine, m\u00e8re du dauphin, connue pour sa frivolit\u00e9, des mains jointes pour Jeanne d\u2019Arc.<br \/>\nL\u2019espace sc\u00e9nique de la Cour d\u2019Honneur n\u2019est pas utilis\u00e9 dans sa totalit\u00e9, seule la partie centrale de la sc\u00e8ne est \u00e9clair\u00e9e. Les c\u00f4t\u00e9s, dans l\u2019obscurit\u00e9, sont investis par les techniciens. Pas d\u2019\u00e9l\u00e9ments sc\u00e9niques sinon un \u00e9chafaud noir et des \u00e9crans blancs amovibles. Install\u00e9s sur des structures qui permettent de les placer dans diff\u00e9rentes positions, les \u00e9crans sont bien souvent dispos\u00e9s derri\u00e8re les acteurs. On y projette des prises de vues tourn\u00e9es dans la Cour d\u2019Honneur et dans l\u2019int\u00e9rieur du Palais des Papes lors de la cr\u00e9ation du spectacle au mois de juin. Ce sont des vues de l\u2019architecture du lieu &#8211; murs, fen\u00eatres et couloirs-, film\u00e9es de jour comme de nuit. Lorsqu\u2019on d\u00e9couvre ces images au d\u00e9but du spectacle, l\u2019id\u00e9e para\u00eet int\u00e9ressante et amusante mais leur r\u00e9p\u00e9tition prend un caract\u00e8re syst\u00e9matique au risque de lasser les spectateurs. Les acteurs jouent devant les \u00e9crans qui fonctionnent comme des toiles de fond.<br \/>\nLe dispositif mis en place pour Sang et Roses semble tr\u00e8s complexe et manipul\u00e9 avec une dext\u00e9rit\u00e9 certaine : jamais un retard d\u2019image ni une erreur perceptible depuis le public. Les cam\u00e9ras sont invisibles, sans doute tr\u00e8s petites, et surtout \u00e9tonnement puissantes.<br \/>\nCe d\u00e9ploiement de moyens techniques peut amener le spectateur \u00e0 s\u2019interroger sur la pertinence de l\u2019usage de la vid\u00e9o dans Sang et Roses. Nous l\u2019avons dit, la performance technique est indiscutable et procure du plaisir \u00e0 qui observe son effectuation. Mais quel traitement de l\u2019espace entra\u00eene-t-elle ? Les prises de vues du Palais des Papes pourraient \u00eatre celles d\u2019un documentaire. Elles ne sont pas modifi\u00e9es d\u2019un point de vue esth\u00e9tique et prennent dans le cadre de la repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale un caract\u00e8re in\u00e9vitablement naturaliste. Le parti pris naturaliste peut \u00eatre tr\u00e8s pertinent et int\u00e9ressant s\u2019il est articul\u00e9 d\u2019un point de vue dramaturgique \u00e0 un autre aspect qui vient l\u2019interroger et lui donner une dimension diff\u00e9rente. La question est : le fait que ces prises de vues soient projet\u00e9es en direct sur sc\u00e8ne donne-t-il au naturalisme des images une dimension particuli\u00e8re ? En quoi le dispositif mis en place pour Sang est Roses est-il diff\u00e9rent des toiles peintes du XVII\u00e8me si\u00e8cle ? Il s\u2019agit dans les deux cas de l\u2019utilisation d\u2019une technique de pointe pour l\u2019\u00e9poque (les dispositifs de d\u00e9placement des toiles et la peinture au XVII\u00e8me et les moyens techniques de la vid\u00e9o et de la projection de nos jours).<br \/>\nIl est indispensable de soutenir les pratiques transdisciplinaires sur les sc\u00e8nes th\u00e9\u00e2trales. Elles t\u00e9moignent d\u2019une contemporan\u00e9it\u00e9 des pr\u00e9occupations artistiques et d\u2019une remise en question n\u00e9cessaire de notions telles que celle de disciplines. La pens\u00e9e propos\u00e9e dans Sang et Roses, d\u2019une part vis-\u00e0-vis du caract\u00e8re sp\u00e9cifique de la sc\u00e8ne th\u00e9\u00e2trale et de la notion de spectacle vivant, d\u2019autre part vis-\u00e0-vis de la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9senter ce spectacle devant un public, n\u2019appara\u00eet pas clairement.<br \/>\nDans les gradins, la majorit\u00e9 des spectateurs regarde le grand \u00e9cran install\u00e9 sur la fa\u00e7ade face \u00e0 eux, sans le quitter des yeux. On les comprend : la pi\u00e8ce est en flamand et les surtitres (ou plut\u00f4t sous-titres) sont projet\u00e9s sur l\u2019\u00e9cran, comme au cin\u00e9ma. Au regard de la r\u00e9action et du mode de perception choisi par cette partie du public, quelle est la n\u00e9cessit\u00e9 de faire jouer les com\u00e9diens sur sc\u00e8ne ? Sans doute pour le plaisir de savoir que les sc\u00e8nes que l\u2019on regarde sur l\u2019\u00e9cran sont jou\u00e9es en direct ? Il serait int\u00e9ressant d\u2019\u00e9tudier plus longuement ce mode de r\u00e9ception du th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nL\u2019ensemble des acteurs produit une performance : leur jeu para\u00eet tr\u00e8s juste et ils sont souvent dr\u00f4les. La double pr\u00e9sence du public et de la cam\u00e9ra complique leur travail. Pour la plupart d\u2019entre eux, l\u2019attention semble dirig\u00e9e en premier lieu vers la cam\u00e9ra, qu\u2019ils feignent d\u2019ignorer. Les micros HF qu\u2019ils portent devant leur bouche leur permettent de parler \u00e0 voix tr\u00e8s basse, c\u2019est le cas pour Jeanne. Dans son jeu \u2013plut\u00f4t probant \u00e0 l\u2019\u00e9cran-, la pr\u00e9sence du public est imperceptible.<br \/>\nA travers l\u2019objectif de la cam\u00e9ra, les acteurs interpr\u00e8tent leurs r\u00f4les avec un r\u00e9el brio. Reste que lorsqu\u2019on regarde directement la sc\u00e8ne, les corps sont quasiment invisibles, lointains, sans \u00e9paisseur. Semblables aux corps de passants. Souvent, alors qu\u2019on voit les acteurs \u00e0 l\u2019\u00e9cran, on se surprend \u00e0 les chercher sur le plateau. Il arrive qu\u2019on ne les trouve pas, malgr\u00e9 la recherche combin\u00e9e de plusieurs paires d\u2019yeux : sans doute certaines images sont-elles pr\u00e9-enregistr\u00e9es ?<br \/>\nJohan Leysen, qui interpr\u00e8te Gilles de Rais, et Katelijne Damen &#8211; la reine -, d\u00e9passent bien souvent les limites de la cam\u00e9ra et occupent le plateau avec aisance. Dans le cas de la reine, c\u2019est peut-\u00eatre la d\u00e9mesure de sa robe longue de plusieurs m\u00e8tres qui l\u2019oblige \u00e0 une corporalit\u00e9 forte et pr\u00e9sente qui d\u00e9tone avec celle des autres acteurs.<br \/>\nIl arrive toutefois que les \u00e9crans soient moins exploit\u00e9s et que notre regard les quitte pour se poser sur les acteurs r\u00e9els. Ces moments sont de qualit\u00e9 et n\u2019ont rien \u00e0 envier \u00e0 ceux o\u00f9 la vid\u00e9o est en marche. Les sc\u00e8nes des tribunaux, par exemple, avec l\u2019\u00e9chafaud du juge et l\u2019accus\u00e9 \u00e0 son pied, ou encore les sc\u00e8nes qui cl\u00f4turent les deux parties, o\u00f9 Gilles de Rais s\u2019adresse directement au public.<br \/>\nIl semblerait que l\u2019enjeu de cette proposition soit de pr\u00e9senter en parall\u00e8le Jeanne d\u2019Arc et Gilles de Rais comme deux jouets du pouvoir politique et judiciaire. Guy Cassiers et Tom Lanoye ont annonc\u00e9 avant la premi\u00e8re que ce spectacle ferait sans doute \u00e9cho dans l\u2019esprit du spectateur \u00e0 l\u2019Europe d\u2019aujourd\u2019hui. Il peut cependant para\u00eetre une \u00e9vidence que des individus isol\u00e9s soient victimes d\u2019institutions qui les d\u00e9passent, tels que les Etats, l\u2019Eglise ou les syst\u00e8mes judiciaires. Cela ne pourrait-il pas s\u2019appliquer \u00e0 n\u2019importe quelle \u00e9poque ?<br \/>\nSang et Roses semble vouloir souligner l\u2019\u00e9cart entre la puret\u00e9 et la sinc\u00e9rit\u00e9 de la foi chr\u00e9tienne d\u2019un individu comme Jeanne D\u2019Arc et le caract\u00e8re impitoyable des enjeux politiques qui r\u00e9gissent des d\u00e9cisions de l\u2019Eglise \u00e0 cette \u00e9poque. Cela ne surprend personne. Mais quels \u00e9l\u00e9ments le metteur en sc\u00e8ne et l\u2019auteur apportent-ils \u00e0 cette probl\u00e9matique ?<br \/>\nQuant \u00e0 Gilles de Rais, il est pr\u00e9sent\u00e9 comme un personnage plut\u00f4t sensible, qui r\u00e9fl\u00e9chit sur l\u2019horreur de la guerre et tombe amoureux de Jeanne d\u2019Arc. L\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle ce serait la cruaut\u00e9 de l\u2019ex\u00e9cution de la pucelle qui aurait pouss\u00e9 Gilles de Rais \u00e0 atteindre des sommets de violence (meurtres et viols par centaines) est laiss\u00e9e ouverte.<br \/>\n\u00ab Gilles de Rais : -Apr\u00e8s elle, aucun homme ne m\u00e9rite r\u00e9pit. \/ Quant \u00e0 moi, mar\u00e9chal, c\u2019est vraiment trop petit, \/ je vous d\u00e9passerai tous dans l\u2019ignominie. \u00bb [[<em>Sang et Roses<\/em>, Tom Lanoye, Actes Sud Papiers, 2011]]<br \/>\nLes chanteurs du Collegium Vocale de Gent donnent au spectacle une densit\u00e9 remarquable. On se surprend \u00e0 attendre avec impatience \u2013comme Jeanne d\u2019Arc !- que les voix reviennent. Pures et magnifiques, elles r\u00e9sonnent dans la cour et habitent les lieux. Le spectacle re\u00e7oit un tonnerre d\u2019applaudissements, les spectateurs enchant\u00e9s sont debout, seuls quelques-uns ont quitt\u00e9 la salle pr\u00e9matur\u00e9ment. Avec Sang et Roses, la programmation parvient en cette fin de festival \u00e0 satisfaire ceux pour qui le th\u00e9\u00e2tre manquait. Une attente qui explique peut-\u00eatre cet enthousiasme.<br \/>\nSang et Roses. Le chant de Jeanne et Gilles, texte de Tom Lanoye, mise en sc\u00e8ne de Guy Cassiers, Cour d\u2019Honneur du Palais des Papes, 24 juillet 2011.<br \/>\nSang et Roses, Tom Lanoye, Actes Sud Papiers, 2011<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212; Un vent froid s\u2019engouffre dans la Cour d\u2019Honneur du Palais des Papes en ce soir de juillet. Derni\u00e8re cr\u00e9ation \u00e0 occuper le lieu pour cette \u00e9dition 2011, Sang et Roses. Le chant de Jeanne et Gilles de Tom Lanoye, mis en sc\u00e8ne par Guy Cassiers -directeur du Toneelhuis d\u2019Anvers- est sur le point de commencer. Les chanteurs du Collegium Vocale de Gent qui prennent place donnent la note pour le d\u00e9but du spectacle. 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