


{"id":723,"date":"2011-07-26T15:45:00","date_gmt":"2011-07-26T13:45:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=723"},"modified":"2011-07-26T15:45:00","modified_gmt":"2011-07-26T13:45:00","slug":"sul-concetto-di-volto-nel-figlio-di-dio","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/sul-concetto-di-volto-nel-figlio-di-dio\/","title":{"rendered":"Sul concetto di volto nel Figlio di Dio"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;<br \/>\n<em> <strong>Th\u00e9\u00e2tre ? Performance ? Le dernier spectacle de Romeo Castellucci pose \u00e0 nouveau la question de la d\u00e9nomination des pratiques du spectacle vivant. Sul concetto di volto nel Figlio di Dio, cr\u00e9ation pr\u00e9sent\u00e9e cette ann\u00e9e en Avignon, est une forme o\u00f9 le drame n\u2019a pas la place centrale qu\u2019on lui attribue habituellement. Une construction pourtant tr\u00e8s ordonn\u00e9e et pr\u00e9cise, qui ne laisse pas de place \u00e0 l\u2019improvisation.<\/strong> <\/em><br \/>\nCertaines caract\u00e9ristiques de la d\u00e9marche artistique de Romeo Castellucci prennent ici le statut de pierres angulaires. A commencer par la pr\u00e9sence du public : plus qu\u2019aucun autre spectacle, Sul concetto di volto est incomplet sans l\u2019instance des spectateurs dont l\u2019assembl\u00e9e semble parfaitement incluse dans un dispositif qui ne se limite pas au cadre de sc\u00e8ne. Les spectateurs sont au c\u0153ur d\u2019une installation \u00e0 laquelle ils prennent part. Ce dispositif comprend deux \u00e9l\u00e9ments fixes plac\u00e9s face \u00e0 face : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le public, de l\u2019autre le portrait du Christ par Antonello da Messina, agrandi et recadr\u00e9 sur le visage. Ce qui appara\u00eetra entre ces deux instances modifiera leur statut.<br \/>\nDu point de vue de la temporalit\u00e9, le spectacle forme un triptyque, suite de trois tableaux h\u00e9t\u00e9roclites dont les liens ne rel\u00e8vent ni de la vraisemblance, ni de l\u2019esth\u00e9tique, ni du rythme. Le premier tableau pr\u00e9sente une situation coh\u00e9rente entre un p\u00e8re et un fils, avec des dialogues et un d\u00e9cor naturaliste. La seconde situation met en sc\u00e8ne des enfants, mais sans paroles, sans naturalisme ni coh\u00e9rence narrative. La troisi\u00e8me est une sc\u00e8ne d\u2019ordre plastique sans acteurs visibles (ou presque). Les trois tableaux se posent sur la sc\u00e8ne et dans la m\u00e9moire du spectateur comme des couches qui se superposent, dont certains \u00e9l\u00e9ments restent visibles.<br \/>\nEntre le regard du Christ et celui du public, un d\u00e9cor d\u2019appartement contemporain. Un vieil homme malade victime d\u2019une crise de dysenterie se vide sur le canap\u00e9, puis sur la chaise, puis sur le lit. Alors son fils le d\u00e9shabille, le nettoie et une fois le travail accompli le vieil homme se vide de nouveau. Son fils lui r\u00e9p\u00e8te \u00ab Tiens-toi bien droit, tiens-toi bien droit \u00bb de peur qu\u2019il ne tombe. Ou qu\u2019il ne s\u2019\u00e9croule sur lui-m\u00eame comme une enveloppe vid\u00e9e d\u2019une dignit\u00e9 qui fout le camp. Situation de crise triviale, et surtout banale : deux personnes souffrent de la mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des rapports d\u2019humanit\u00e9 qui les lient.<br \/>\nIl s\u2019agit de l\u2019Homme, face \u00e0 des probl\u00e9matiques de dignit\u00e9 et d\u2019humiliation. De l\u2019humanit\u00e9 et du fait d\u2019\u00eatre ensemble entre humains. Castellucci d\u00e9pose le probl\u00e8me au centre d\u2019une crois\u00e9e de centaines de regards, dont celui du portrait d\u2019Antonello da Messina, qui n\u2019est en somme rien d\u2019autre que le visage d\u2019un humain. Le visage du Christ comme repr\u00e9sentation de l\u2019Homme par lui-m\u00eame, \u00e9rig\u00e9e en mod\u00e8le. Un visage comme surface de l\u2019humanit\u00e9. M\u00e8tre-\u00e9talon de ce que doit \u00eatre un Homme. Visible de tous et semblant examiner l\u2019humanit\u00e9 de chacun, son regard rencontre tous les regards, eux-m\u00eames se croisant \u00e0 l\u2019infini.<br \/>\nDans la salle r\u00e8gne une terrible odeur de merde. Les gens s\u2019interrogent du regard puis r\u00e9agissent \u00e0 la mauvaise odeur, s\u2019\u00e9ventent, se couvrent le nez, pouffent de rire. L\u2019architecture du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019italienne retrouve toute sa raison d\u2019\u00eatre : la salle n\u2019est pas si obscure, les spectateurs se savent regard\u00e9s et se positionnent \u00e0 travers leurs r\u00e9actions. Cet \u00e9v\u00e9nement instaure une communaut\u00e9 entre les spectateurs ; d\u00e9sormais, ils regardent le spectacle ensemble.<br \/>\nA travers une exp\u00e9rience \u00e0 la fois commune et solitaire, Castellucci expose aux spectateurs un sujet \u00e0 vif de notre soci\u00e9t\u00e9 contemporaine : la nature des rapports entres les Hommes, la dignit\u00e9, l\u2019humiliation.<br \/>\nLe tableau s\u2019arr\u00eate en pleine crise, avant que l\u2019un ou l\u2019autre des personnages trouve une issue \u00e0 la situation.<br \/>\nDeuxi\u00e8me tableau : le d\u00e9cor du salon a disparu. Il n\u2019en reste que le sol blanc encore tach\u00e9, le lit tremp\u00e9 et le vieil homme, assis immobile face au public, la t\u00eate entre les mains et le regard tourn\u00e9 vers le sol. Des \u00e9coliers entrent, les uns apr\u00e8s les autres, avec leurs cartables remplis comme des petites carapaces, pareils \u00e0 ceux que l\u2019on croise dans la rue. Le vieil homme demeure immobile, comme devenu image, m\u00e9moire du tableau qui vient de s\u2019achever. Les enfants vident leur sac sur le sol et en sortent des grenades en plastique qu\u2019ils d\u00e9goupillent et jettent sur le portrait du Christ. Au moment o\u00f9 les grenades touchent le visage, on entend le son d\u2019une d\u00e9flagration. Comme gris\u00e9s par le grondement des explosions, les enfant jettent toutes leurs grenades puis s\u2019asseyent et observent le visage demeur\u00e9 intact.<br \/>\nDans ce second tableau, les spectateurs se regardent moins les uns les autres, ils semblent plus \u00e0 l\u2019aise, plus \u00ab spectateurs \u00bb. Face \u00e0 l\u2019expression impassible du Christ.<br \/>\nLes enfants -nos enfants-, ou bien -nous\/enfants- attaquent la construction monumentale qu\u2019est le visage du Christ-homme. Castellucci parle d\u2019une \u00ab demande de prise en consid\u00e9ration \u00bb, d\u2019une \u00ab pri\u00e8re du rapport asym\u00e9trique entre l\u2019Homme et Dieu \u00bb. On peut \u00e9galement y voir des enfants qui n\u2019ont pas encore conscience de cette humanit\u00e9 qu\u2019ils vivent brutalement et qu\u2019ils ne ma\u00eetrisent pas. R\u00e9volte des enfants qui ne veulent pas apprendre \u00e0 \u00eatre des Hommes, qui ne veulent pas prendre part au jeu des Hommes, des visages et des regards. On appr\u00e9cie le talent de Castellucci pour la construction d\u2019images sc\u00e9niques fortes, quand il place c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te les enfants et le vieil homme immobile et prostr\u00e9.<br \/>\nLes enfants s\u2019en vont, le vieil homme sort. Restent les grenades d\u00e9goupill\u00e9es, le lit souill\u00e9 et le visage du Christ toujours intact, tel une image du temps des mortels qui s\u2019\u00e9coule sous les yeux d\u2019un temps immuable. L\u2019image du temps des sujets vivants qui passent sans alt\u00e9rer les id\u00e9es et les concepts. Le visage comme concept fabriqu\u00e9 par les humains pour g\u00e9rer la communaut\u00e9 de leur existence.<br \/>\nLe troisi\u00e8me tableau est une manifestation essentiellement plastique, accompagn\u00e9e de la cr\u00e9ation sonore de Scott Gibbons. A ce moment du spectacle, il n\u2019y a plus d\u2019acteur sur sc\u00e8ne entre le portrait du Christ et les spectateurs. Le face \u00e0 face est direct. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, le visage du Christ \u00e9tait visible comme un mur : d\u2019abord un mur de fond puis un mur contre lequel rebondissaient les grenades. Soudain une silhouette humaine appara\u00eet derri\u00e8re le visage, comme gliss\u00e9e sous sa peau, et le portrait devient surface. Par ses mouvements la silhouette d\u00e9forme les traits du visage et le d\u00e9figure. Son statut de concept immuable et son expression impassible sont perdus. Un liquide fonc\u00e9 coule sur le visage et le masque partiellement, comme si le visage d\u00e9bordait, comme si les s\u00e9cr\u00e9tions ne sortaient plus pas les orifices habituels.<br \/>\nCet \u00e9v\u00e9nement entache le portrait du Christ mais il le ram\u00e8ne \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 qu\u2019il a choisie : un humain dont le corps est plein de liquides, d\u2019humeurs, de sang, qui coulent et qui d\u00e9bordent. On touche \u00e0 pr\u00e9sent la question du d\u00e9calage inou\u00ef entre notre corps et notre humanit\u00e9. Entre ce corps plein \u00e0 exploser et la dignit\u00e9, la culture et la civilisation chr\u00e9tienne qui rendent ce corps tabou et ces humeurs indignes.<br \/>\nOn dit commun\u00e9ment que dans la religion, le Christ prend en charge le sang. Ce troisi\u00e8me tableau en est la d\u00e9monstration : des plaies qui ressemblent aux stigmates de la couronne d\u2019\u00e9pines mais d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9coule un liquide brun et \u00e9pais. On pense \u00e0 Jan Fabre, c\u2019\u00e9tait il y a six ans en Avignon :<br \/>\nMon corps mouill\u00e9 veut sortir \/ \u00e0 certains endroits \/ je vois ma peau se transformer \/ en une membrane transparente.[[<em> Je suis sang<\/em>, Jan Fabre, L&rsquo;Arche, 2001 ]]<br \/>\nLe visage du Christ devient membrane transparente, et cette surface qui se voulait opaque, \u00e9rig\u00e9e par les Hommes comme surface opaque, laisse \u00e0 pr\u00e9sent transpara\u00eetre son int\u00e9rieur. La surface du visage finit par se d\u00e9chirer sous les mouvements de la silhouette et elle tombe en lambeaux comme une mue.<br \/>\nDerri\u00e8re le visage appara\u00eet une phrase lumineuse \u00ab You are my shepherd \u00bb (tu es mon berger) dont un mot demeure dans l\u2019obscurit\u00e9, un \u00ab not \u00bb qui transforme la phrase en n\u00e9gative \u00ab You are not my shepherd \u00bb. Une fin ouverte qui laisse place au doute, une de ces zones vides constitutives de la pratique de Romeo Castellucci. Le spectateur est laiss\u00e9 seul avec son exp\u00e9rience et ses possibilit\u00e9s de choix. Par cette phrase double, le metteur en sc\u00e8ne s\u2019\u00e9loigne \u00e0 la fois du pamphlet et de la louange. Il propose une r\u00e9flexion, une d\u00e9marche euristique qui heurte peut-\u00eatre l\u2019habitude ancienne du spectateur d\u2019interpr\u00e9ter une \u0153uvre toute donn\u00e9e. Ces types de pratiques suscitent toutefois d\u00e9sir et int\u00e9r\u00eat. Esp\u00e9rons qu\u2019elles continuent \u00e0 \u00eatre propos\u00e9es dans les th\u00e9\u00e2tres : elles permettent de se confronter \u00e0 soi-m\u00eame et aux autres, m\u00eame si parfois, certains en viennent aux mains.<br \/>\nSul concetto di volto nel Figlio di Dio, conception et mise en sc\u00e8ne de Romeo Castellucci, Op\u00e9ra-th\u00e9\u00e2tre d\u2019Avignon, 23 juillet 2011.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212; Th\u00e9\u00e2tre ? Performance ? Le dernier spectacle de Romeo Castellucci pose \u00e0 nouveau la question de la d\u00e9nomination des pratiques du spectacle vivant. Sul concetto di volto nel Figlio di Dio, cr\u00e9ation pr\u00e9sent\u00e9e cette ann\u00e9e en Avignon, est une forme o\u00f9 le drame n\u2019a pas la place centrale qu\u2019on lui attribue habituellement. Une construction pourtant tr\u00e8s ordonn\u00e9e et pr\u00e9cise, qui ne laisse pas de place \u00e0 l\u2019improvisation. 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