


{"id":726,"date":"2011-07-26T15:47:00","date_gmt":"2011-07-26T13:47:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=726"},"modified":"2011-07-26T15:47:00","modified_gmt":"2011-07-26T13:47:00","slug":"des-femmes-une-tragedie-musicale","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/des-femmes-une-tragedie-musicale\/","title":{"rendered":"Des Femmes, une trag\u00e9die musicale"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-725\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2011\/07\/arton180.png\" width=\"601\" height=\"423\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p><em> <strong>A la carri\u00e8re Boulbon se joue sans doute l\u2019un des \u00e9v\u00e9nements de ce Festival d\u2019Avignon, \u00e0 savoir la derni\u00e8re cr\u00e9ation de Wajdi Mouawad. Spectacle somme, Des femmes n\u2019est pas moins que trois trag\u00e9dies de Sophocle : Les Trachiniennes, Antigone et Electre. Cette cr\u00e9ation s\u2019inscrit dans un vaste projet du metteur en sc\u00e8ne de monter l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des trag\u00e9dies de l\u2019auteur grec qui nous sont parvenues. Apr\u00e8s la trilogie des Femmes suivront le duo des H\u00e9ros, puis celui des Mourants, regroupant respectivement Ajax et \u0152dipe roi, Philoct\u00e8te et \u0152dipe \u00e0 Colone. Des Femmes est marqu\u00e9 par le sceau d\u2019une nouvelle traduction r\u00e9alis\u00e9e par le po\u00e8te Robert Davreu et la musique compos\u00e9e par Bertrand Cantat, grand absent des repr\u00e9sentations d\u2019Avignon. Durant une nuit (la travers\u00e9e dure plus de six heures), Wajdi Mouawad propose une trag\u00e9die musicale o\u00f9 se c\u00f4toient spectaculaire et d\u00e9mesure, confirmant son go\u00fbt pour le tragique et une certaine esth\u00e9tique du kitsch.<\/strong> <\/em><br \/>\nPour ceux qui sont familiers du travail th\u00e9\u00e2tral de Wajdi Mouawad, il n\u2019est pas surprenant de le voir mettre en sc\u00e8ne aujourd\u2019hui Sophocle. Le metteur en sc\u00e8ne et dramaturge revendique sa filiation avec l\u2019auteur depuis ses d\u00e9buts, cherchant \u00e0 explorer le tragique de nos soci\u00e9t\u00e9s contemporaines. \u00ab Apr\u00e8s l\u2019\u00e9criture de Littoral, Incendies, For\u00eats, Seuls, Ciels et tout r\u00e9cemment Temps, j\u2019ai eu envie de donner corps \u00e0 un d\u00e9sir qui ne m\u2019a jamais quitt\u00e9 depuis mes vingt-quatre ans : retourner \u00e0 l\u2019auteur qui m\u2019a donn\u00e9 envie d\u2019\u00e9crire, Sophocle \u00bb peut-on lire dans le programme distribu\u00e9 lors des repr\u00e9sentations Des Femmes. Dans cette entreprise, il est aid\u00e9 par le po\u00e8te Robert Davreu qui propose une nouvelle traduction des diff\u00e9rentes trag\u00e9dies, manifestant la volont\u00e9 de poss\u00e9der une m\u00eame langue pour toutes les pi\u00e8ces. Ici, point de modernisation outranci\u00e8re, mais le choix d\u2019une langue que l\u2019on pourrait qualifier de classique, privil\u00e9giant la dimension po\u00e9tique et musicale des textes dramatiques. A ce titre, les paroles de Robert Davreu sont tr\u00e8s claires, \u00ab Si mon souci premier a \u00e9t\u00e9 de po\u00e9sie et de musicalit\u00e9, il a aussi \u00e9t\u00e9, tout en \u00e9tant le moins explicatif possible, de fournir le maximum d\u2019\u00e9l\u00e9ments susceptibles de multiples lectures \u00e0 diff\u00e9rents niveaux.[[Robert Davreu, \u00ab Traduire Sophocle ? \u00bb, in Wajdi Mouawad, Robert Davreu, Traduire Sophocle, Arles, Actes Sud-Papiers, coll. Apprendre, 2011, p. 25-26.]] \u00bb Et force est de constater que le pari est tenu, la parole et le chant s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent donnant \u00e0 entendre une partition sonore qui rapproche le texte d\u2019un livret d\u2019op\u00e9ra, le po\u00e8te-traducteur n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 abandonner \u00ab l\u2019argumentation ou [le] r\u00e9cit pour l\u2019expression nue des sentiments[[Idem, p. 26.]] \u00bb. Privil\u00e9giant ainsi le lyrisme, Davreu fait ressortir la place essentielle qu\u2019occupe le ch\u0153ur dans le th\u00e9\u00e2tre de Sophocle, en particulier dans Les Trachiniennes o\u00f9, par l\u2019interm\u00e9diaire du coryph\u00e9e, et le traitement propos\u00e9 par Mouawad, il devient un personnage tragique \u00e0 part enti\u00e8re. A travers sa mise en sc\u00e8ne, Mouawad a cherch\u00e9 \u00e0 retrouver cette place essentielle du ch\u0153ur par un syst\u00e8me de correspondance presque baudelairien. Comment aujourd\u2019hui rendre compte de cette parole chorale, de l\u2019importance qu\u2019elle rev\u00eatait dans la trag\u00e9die antique ? La musique rock s\u2019est alors impos\u00e9e au metteur en sc\u00e8ne. L\u2019histoire est d\u00e9sormais connue, il d\u00e9cide de faire appel \u00e0 Bertrand Cantat, figure de proue tragique s\u2019il en est du rock fran\u00e7ais, pour composer la musique du spectacle, en compagnie de Bernard Falaise, Pascal Humbert et Alexander MacSween. Si le postulat pouvait laisser sceptique, il faut reconna\u00eetre \u00e0 Mouawad que c\u2019est l\u00e0 l\u2019autre r\u00e9ussite de cette mise en sc\u00e8ne, bien qu\u2019elle soit paradoxale.<br \/>\nR\u00e9ussite troublante, car la voix de Bertrand Cantat qui rev\u00eat plusieurs registres, entre plainte, m\u00e9lop\u00e9e et cri tragique, personnalise le ch\u0153ur plus qu\u2019elle n\u2019en fait le repr\u00e9sentant de la voix populaire. La parole collective dispara\u00eet au profit d\u2019une singularit\u00e9 d\u2019autant plus ambigu\u00eb que, pour les raisons que l\u2019on sait, Bertrand Cantat est absent des repr\u00e9sentations avignonnaises et que seule sa voix souffle sur le plateau. L\u2019interpr\u00e9tation des mots du tragique grec par le musicien impose une pr\u00e9sence-absence qui d\u00e9fie la pr\u00e9sence charnelle des autres com\u00e9diens. La puissance de la voix, dans la douceur comme dans l\u2019emportement, transperce la nuit de la carri\u00e8re Boulbon et transforme le ch\u0153ur en un personnage tragique qui par son allure immat\u00e9rielle vient questionner les h\u00e9ros des trag\u00e9dies de Sophocle dans un dialogue avec les puissances divines. Comme le souligne justement Robert Davreu, avec le chant, \u00ab au lyrisme de l\u2019illusion lyrique vient donc se superposer un lyrisme du d\u00e9senchantement, comme si d\u00e9j\u00e0, du temps de Sophocle, la t\u00e2che po\u00e9tique \u00e9tait de sauver ce qui reste [&#8230;] une fois consomm\u00e9 le d\u00e9sastre.[[Idem, p. 37.]] \u00bb<br \/>\nAinsi, \u00e9trange paradoxe, le tragique contemporain qu\u2019explore sans cesse Mouawad \u00e0 travers des fables \u00e9piques port\u00e9es par une communaut\u00e9 artistique se cristallise autour du ch\u0153ur qui se trouve, ici, individualis\u00e9 et valoris\u00e9 par la voix de Bertrand Cantat. D\u2019ailleurs, cette inversion du collectif et du singulier se lit en filigrane dans l\u2019ensemble de la mise en sc\u00e8ne Des Femmes. Les h\u00e9ros tragiques n\u2019apparaissent plus comme exemplaires aux yeux de la communaut\u00e9 venue assist\u00e9e \u00e0 la repr\u00e9sentation mais davantage comme des individus pris avec leur destin, avec leur propre conscience. Dans cette faille, un glissement de sens \u00e9merge qui au lieu de tendre \u00e0 l\u2019universel traduit une actualisation peut-\u00eatre involontaire, celle de mettre en sc\u00e8ne un monde moderne o\u00f9 les h\u00e9ros sont absents. Cette affirmation reste une hypoth\u00e8se car Mouawad, en choisissant de mettre en sc\u00e8ne Sophocle, a conscience de repr\u00e9senter une telle transition \u00e9voquant la chute des innocences et la fin des h\u00e9ros comme matrices du th\u00e9\u00e2tre de sophocl\u00e9en. En outre, le doute sur cette volont\u00e9 d\u2019actualisation est \u00e9galement \u00e9veill\u00e9 par certains choix dramaturgiques. Si le metteur en sc\u00e8ne sait construire des images fortes et saisissantes (l\u2019arriv\u00e9e des com\u00e9diens au d\u00e9but des Trachiniennes, s\u2019asseyant sur des chaises sous une b\u00e2che martel\u00e9e par la pluie ou la mise \u00e0 mort d\u2019un cadavre de terre par Electre), il opte cependant pour un jeu d\u00e9clamatoire, souvent face public. Cette emphase rel\u00e8gue l\u2019interpr\u00e9tation des com\u00e9diens dans une dimension ostentatoire parfois p\u00e9nible par le manque de nuance (\u00e0 l\u2019exception de Patrick Le Mauff dans le r\u00f4le de Cr\u00e9on). Et comme pour bien souligner cet exc\u00e8s dramatique, les acteurs n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 s\u2019\u00e9poumoner dans des cris tragiques, psalmodies grandiloquentes, ou s\u2019\u00e9battent avec les \u00e9l\u00e9ments, voir les sc\u00e8nes o\u00f9 l\u2019eau se d\u00e9verse sur eux (qu\u2019il s\u2019agisse de pluie ou de seaux d\u2019eau) et les jeux avec la terre (Antigone s\u2019enduisant de la terre qui va servir de s\u00e9pulture \u00e0 son fr\u00e8re Polynice ou Electre se recouvrant des cendres suppos\u00e9es d\u2019Oreste, jusqu\u2019\u00e0 les enfouir dans sa culotte&#8230;).<br \/>\nCe jeu avec les \u00e9l\u00e9ments laisse dubitatif. Au d\u00e9but, on pense \u00e0 une d\u00e9clinaison des quatre \u00e9l\u00e9ments constitutifs de notre univers, comme une force immanente de la nature sur ces \u00eatres, mais il n\u2019en est rien. La pluie revient, accompagn\u00e9e au fur et \u00e0 mesure par des jets de peinture qui viennent \u00e9clabousser les corps et les \u00e9l\u00e9ments spartiates du d\u00e9cor, comme si Mouawad rendait litt\u00e9ral l\u2019accablement des personnages. Quant au reste de la sc\u00e9nographie, elle laisse tout aussi perplexe : une grande arche avec des b\u00e2ches en plastique signifie explicitement les portes du palais, permettant surtout aux com\u00e9diens d\u2019entrer et de sortir de sc\u00e8ne \u2013 d\u00e9cor usinier, industriel qui cache la carri\u00e8re Boulbon. A vouloir privil\u00e9gier l\u2019expressivit\u00e9 au profit de la suggestion, ces choix de mises en sc\u00e8ne tendent \u00e0 intercepter le noyau tragique des pi\u00e8ces de Sophocle.<br \/>\nConscient des pouvoirs de la sc\u00e8ne, ce jusqu\u2019au-boutisme de Mouawad semble \u00e0 plusieurs moments se retourner contre lui, donnant \u00e0 certaines sc\u00e8nes une dimension caricaturale plut\u00f4t que tragique, comme lorsque le corps d\u2019H\u00e9racl\u00e8s est repr\u00e9sent\u00e9 telle une momie tout droit sortie d\u2019un mauvais film de genre. L\u2019intuition int\u00e9ressante du metteur en sc\u00e8ne de faire jouer le h\u00e9ros grec par la m\u00eame actrice qui interpr\u00e8te D\u00e9janire est court-circuit\u00e9e par cet effet grand-guignolesque. Il en est de m\u00eame dans Electre avec l\u2019assassinat de Clytemnestre qui perd toute violence au profit d\u2019une r\u00e9bellion adolescente, ou des retrouvailles d\u2019Electre et d\u2019Oreste autour d\u2019un baril d\u2019eau (image publicitaire plus que po\u00e9tique).<br \/>\nDepuis ses d\u00e9buts, Wajdi Mouawad explore un th\u00e9\u00e2tre des perceptions et des sensations, cherchant \u00e0 \u00e9mouvoir le spectateur. Son travail plastique r\u00e9v\u00e8le un sens du plateau peu commun o\u00f9 le spectaculaire surgit par la construction d\u2019images saisissantes. Cependant, l\u2019\u00e9nergie avec laquelle le metteur en sc\u00e8ne entre dans les textes laisse souvent le spectateur sur sa faim. Refusant le \u00ab retour \u00e0 l\u2019intellect de fa\u00e7on trop pr\u00e9gnante ou trop r\u00e9guli\u00e8re chez le spectateur[[Wajdi Mouawad cit\u00e9 par Georges Banu dans \u00ab Wajdi Mouawad, un th\u00e9\u00e2tre sous haute tension \u00bb, in Wajdi Mouawad, Robert Davreu, Traduire Sophocle, op. cit., p. 46.]]\u00bb, la mise en sc\u00e8ne de Des Femmes privil\u00e9gie le symbolique en lieu et place du signe, fabriquant des images plus qu\u2019elle ne parle du monde.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A la carri\u00e8re Boulbon se joue sans doute l\u2019un des \u00e9v\u00e9nements de ce Festival d\u2019Avignon, \u00e0 savoir la derni\u00e8re cr\u00e9ation de Wajdi Mouawad. Spectacle somme, Des femmes n\u2019est pas moins que trois trag\u00e9dies de Sophocle : Les Trachiniennes, Antigone et Electre. 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