


{"id":727,"date":"2011-07-24T15:49:00","date_gmt":"2011-07-24T13:49:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=727"},"modified":"2011-07-24T15:49:00","modified_gmt":"2011-07-24T13:49:00","slug":"de-la-scatologie-a-leschatologie","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/de-la-scatologie-a-leschatologie\/","title":{"rendered":"De la scatologie \u00e0 l\u2019eschatologie"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>Romeo Castellucci revient \u00e0 Avignon avec une nouvelle cr\u00e9ation, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 l\u2019un des artistes associ\u00e9s de l\u2019\u00e9dition 2008 du festival, qui accueillit trois de ses pi\u00e8ces inspir\u00e9s par La Divine Com\u00e9die de Dante : \u00ab Inferno \u00bb dans la Cour d\u2019honneur, \u00ab Purgatorio \u00bb \u00e0 Ch\u00e2teaublanc et Paradisio \u00e0 l\u2019Eglise des C\u00e9lestins. Pour la premi\u00e8re repr\u00e9sentation fran\u00e7aise de son dernier spectacle \u00ab Sur le concept du visage du fils de dieu \u00bb, le metteur en sc\u00e8ne italien investit l\u2019Op\u00e9ra-th\u00e9\u00e2tre qui domine la place de l\u2019horloge, un joli th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019italienne avec ses balcons d\u2019\u00e9poque et son plafond peint. Le faste du lieu va rapidement contraster avec l\u2019atmosph\u00e8re du spectacle. Dans l\u2019orchestre \u00e7a s\u2019agite fi\u00e9vreusement avant le d\u00e9but de la repr\u00e9sentation, la musique de Scott Gibbons avec lequel s\u2019est associ\u00e9 le metteur en sc\u00e8ne, cr\u00e9e une ambiance inqui\u00e9tante, bruits m\u00e9talliques dissonants se m\u00ealent aux inqui\u00e9tudes des spectateurs qui s\u2019\u00e9changent \u00e0 demi-voix des anecdotes, des bruits de couloirs. On entend quelques vagues rumeurs au parfum de scandale \u00e9non\u00e7ant des hu\u00e9es d\u2019int\u00e9gristes.<\/strong> <\/em><br \/>\nMemento quia pulvis es<br \/>\nSur le concept du visage du fils de dieu est le premier volet d\u2019un projet sur le th\u00e8me du visage sous forme de dytique, auquel s\u2019ajoutera un autre spectacle encore en cours de cr\u00e9ation intitul\u00e9 Le voile noir du pasteur. Romeo Castellucci poursuit son exploration du th\u00e8me religieux d\u00e9j\u00e0 abord\u00e9 dans sa trilogie inspir\u00e9e de Dante. Cependant, il s\u2019\u00e9loigne dans ce spectacle de l\u2019univers all\u00e9gorique que constituait l\u2019\u0153uvre de l\u2019\u00e9crivain italien, pour se rapprocher ici de la sph\u00e8re de l\u2019intime. La pi\u00e8ce dessine sur un long plan s\u00e9quence une relation p\u00e8re-fils, boulevers\u00e9e par la d\u00e9cr\u00e9pitude de la vieillesse et rattrap\u00e9e par le d\u00e9vouement d\u2019un fils en pleine fleur de l\u2019\u00e2ge. Le trac\u00e9 quotidien de cette relation, entre un p\u00e8re incontinent victime d\u2019une crise violente de dysenterie, et son fils qui nettoie vainement, croise l\u2019axe parabolique du tableau gigantesque qui domine la sc\u00e8ne, le Salvator Mundi d\u2019Antonello de Messine, repr\u00e9sentant le visage du Christ au regard plein de piti\u00e9.<br \/>\nLe spectacle traverse la formule de Ch\u00e2teaubriand qui affirme que \u00ab la vieillesse est un naufrage \u00bb. La sc\u00e9nographie domin\u00e9e par la blancheur \u00e9clatante du d\u00e9cor repr\u00e9sentant un salon moderne, est souill\u00e9e par l\u2019incontinence du vieillard souffreteux. L\u2019extr\u00eame d\u00e9nuement dans lequel est plong\u00e9 le p\u00e8re confront\u00e9 \u00e0 l\u2019impuissance, est contrebalanc\u00e9 par l\u2019action du fils qui tout le long de la pi\u00e8ce, nettoie vainement ses excr\u00e9ments pour lui rendre un peu de dignit\u00e9. Les divers composants du spectacle nous confrontent \u00e0 cette simplicit\u00e9 angoissante et monstrueuse qui compose la vie humaine, notre propre finitude. La simplicit\u00e9 et le calme aust\u00e8re \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la pi\u00e8ce, marqu\u00e9s par des voix basses, une lumi\u00e8re peu imposante, et un jeu d\u2019acteur r\u00e9duit \u00e0 une gestuelle quotidienne tr\u00e8s mince, r\u00e9duisent l\u2019action \u00e0 une dimension brute pour mieux exprimer l\u2019ineffable.<br \/>\nLa m\u00e9canique de l\u2019action est simple et r\u00e9p\u00e9titive, elle se r\u00e9duit \u00e0 la souillure et  \u00e0 l\u2019assainissement, et se r\u00e9v\u00e8le inutile puisque domin\u00e9e par un corps destin\u00e9 \u00e0 p\u00e9rir. Les gestes quasi millim\u00e9tr\u00e9s prennent la forme d\u2019un rituel : alors que la t\u00e2che brune impr\u00e8gne le v\u00eatement blanc du p\u00e8re, c\u2019est le signe de la souillure, le fils le d\u00e9v\u00eatit scrupuleusement avant d\u2019aller chercher du linge pour s\u2019adonner \u00e0 une toilette compl\u00e8te, quasi \u00ab post-op\u00e9ratoire \u00bb avant que l\u2019action ne se r\u00e9p\u00e8te une deuxi\u00e8me puis une troisi\u00e8me fois en crescendo. Avec pour contrepoint humoristique, le geste de la cravate machinalement relev\u00e9e sur l\u2019\u00e9paule, petit tic involontaire, seul espace restreint de libert\u00e9 qui \u00e9chappe \u00e0 la cruelle m\u00e9canique de l\u2019action-r\u00e9action.<br \/>\nCette tranche de vie d\u00e9rangeante pour le spectateur, confront\u00e9 au tabou de la merde qui d\u00e9gouline sur le plateau, est contrast\u00e9e par le visage bienveillant du Christ, soulevant ainsi le paradoxe de la dimension sacr\u00e9e de la vie humaine, et la r\u00e9alit\u00e9 de la chair destin\u00e9e \u00e0 s\u2019agr\u00e9ger. La premi\u00e8re partie du spectacle nous fait traverser par l\u2019exp\u00e9rience du corps la d\u00e9ch\u00e9ance que constitue la vieillesse. En effet, les excr\u00e9ments ne cessent de d\u00e9gouliner dans une accumulation de l\u2019image qui tend presque vers l\u2019absurde, il faut ajouter \u00e0 cela l\u2019odeur naus\u00e9abonde des selles qui envahit la salle, faisant fuir au passage les spectateurs les plus sensibles.  La parabole religieuse prend alors de son ampleur lorsque que la musique sacr\u00e9e laisse \u00e9chapper dans un chuchotement le nom du fils de dieu comme une piq\u00fbre de rappel, mais dans cette premi\u00e8re partie du spectacle, elle ne se destine pas tant \u00e0 une vision mystique qu\u2019\u00e0 une compr\u00e9hension m\u00e9taphysique.<br \/>\nVanit\u00e9 des vanit\u00e9s, tout est vanit\u00e9.<br \/>\n          Le metteur en sc\u00e8ne dipl\u00f4m\u00e9 des Beaux-Arts en sc\u00e9nographie et en peinture, cr\u00e9e un espace ultrar\u00e9aliste qui va progressivement se d\u00e9sagr\u00e9ger pour prendre une dimension m\u00e9taphorique.  L\u2019action est pr\u00e9cipit\u00e9e par la r\u00e9p\u00e9tition, la chor\u00e9graphie jusque l\u00e0 lin\u00e9aire s\u2019acc\u00e9l\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 l\u2019exc\u00e8s, les nerfs l\u00e2chent, l\u2019action s\u2019interrompt, pour laisser place \u00e0 un instant photographique, les acteurs qui semblent enlac\u00e9s gardent la pause, avant que le fils ne s\u2019en aille embrasser les l\u00e8vres du Christ comme pour l\u2019implorer. On retrouve \u00e0 l\u2019instant les bribes des images qui bordent l\u2019univers du metteur en sc\u00e8ne, peupl\u00e9 d\u2019onirisme et d\u2019images baroques.<br \/>\nL\u2019accent est d\u00e9sormais port\u00e9 sur le tableau du Christ dont le regard affronte le spectateur. La pr\u00e9sence du tableau joue un r\u00f4le important dans le spectacle, il esquisse en effet au cours de la pi\u00e8ce un effet de miroir complexe. La premi\u00e8re partie du spectacle domin\u00e9e par la corpor\u00e9it\u00e9 (nudit\u00e9, s\u00e9cr\u00e9tions corporelles\u2026), instaure un rapport sensible avec le spectateur. Ce rapport va \u00eatre mis au travail dans la deuxi\u00e8me partie de la pi\u00e8ce. Le point de bascule pourrait \u00eatre le baiser dont nous avons parl\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment. Suite \u00e0 ce dernier, la sc\u00e8ne est d\u00e9barrass\u00e9e \u00e0 vue par les techniciens de tout son d\u00e9corum r\u00e9aliste. On entre alors dans un nouvel espace, un univers m\u00e9taphorique domin\u00e9 par l\u2019image. Il subsiste cependant quelques restes de l\u2019univers r\u00e9aliste mat\u00e9rialis\u00e9 par la pr\u00e9sence immobile de l\u2019acteur, \u00e0 titre de rappel. A ces bribes de cette image d\u2019un espace r\u00e9aliste d\u00e9sormais r\u00e9volu,  vient se greffer une nouvelle image.<br \/>\n             Une dizaine d\u2019enfants entrent en sc\u00e8ne, et sortent de leurs cartables des grenades jet\u00e9es au visage du Christ. L\u2019ambiance sonore laisse pr\u00e9sager le d\u00e9sastre. Le visage soudain s\u2019obscurcit, se creuse, la peau fl\u00e9trit, se boursoufle. Des techniciens s\u2019affairent \u00e0 lac\u00e9rer le visage, \u00e0 le maculer. Le visage du Christ dispara\u00eet sous de longues coulures de sang, pour laisser appara\u00eetre une inscription lumineuse en anglais, qui se d\u00e9cline aussi \u00e0 la n\u00e9gative :  \u00ab You are (not) my sheperd \u00bb, de sorte que l\u2019on puisse lire simultan\u00e9ment les deux propositions \u00ab Tu es mon berger \u00bb ou \u00ab Tu n\u2019es pas mon berger \u00bb. L\u2019image est simple, efficace, Castellucci continue de semer le doute,  dieu ou pas ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Romeo Castellucci revient \u00e0 Avignon avec une nouvelle cr\u00e9ation, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 l\u2019un des artistes associ\u00e9s de l\u2019\u00e9dition 2008 du festival, qui accueillit trois de ses pi\u00e8ces inspir\u00e9s par La Divine Com\u00e9die de Dante : \u00ab Inferno \u00bb dans la Cour d\u2019honneur, \u00ab Purgatorio \u00bb \u00e0 Ch\u00e2teaublanc et Paradisio \u00e0 l\u2019Eglise des C\u00e9lestins. 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