


{"id":731,"date":"2011-07-22T19:12:00","date_gmt":"2011-07-22T17:12:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=731"},"modified":"2011-07-22T19:12:00","modified_gmt":"2011-07-22T17:12:00","slug":"not-ou-le-debut-dun-pas-vers-la-pensee","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/not-ou-le-debut-dun-pas-vers-la-pensee\/","title":{"rendered":"\u00ab Not \u00bb ou le d\u00e9but d\u2019un pas vers la pens\u00e9e."},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<p><em> <strong>Dans un grouillement de sons qui est tout d\u2019abord inarticul\u00e9 et indistinct, mais qui gagne en puissance sonore et s\u2019entend au final comme une parole aux mots presque audibles, commence Sur le Concept du visage du fils de Dieu de Romeo Castellucci. Dans une heure, deux personnes commenceront \u00e0 se bousculer dans l\u2019Op\u00e9ra-Th\u00e9\u00e2tre et il faudra les s\u00e9parer pendant qu\u2019un autre, \u00e0 l\u2019orchestre, gueulera son d\u00e9go\u00fbt contre cette cr\u00e9ation (\u00ab remboursez ! c\u2019est une honte \u00bb) et les applaudissements au salut des com\u00e9diens. Petit tumulte, \u00e0 Avignon, devant celui qui, en r\u00e9gie, regarde et aura pr\u00e9venu \u00ab Voici le d\u00e9but. Je veux rencontrer J\u00e9sus dans sa longue absence \u00bb\u2026<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>El\u00e9ments du dialogue au plateau :<\/em><br \/>\nOu une partition presque r\u00e9p\u00e9titive qui est donn\u00e9e dans le programme. Lecture,<br \/>\n<em>Gianni Plazzi (le p\u00e8re), Sergio Scarlatella (le fils)<br \/>\n<\/em><br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Papa ?<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Papa ?<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : \u00e7a va Papa ?<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : \u2026<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : comment vas-tu ce matin ? tu as bien dormi ? Qu\u2019est-ce que tu regardes ? Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 ?<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : \u2026les\u2026 les animaux<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Oh ! Un documentaire, c\u2019est bien. C\u2019est quoi ? Des pingoins ? Voil\u00e0, j\u2019ai pr\u00e9par\u00e9 tes \u00ab bonbons \u00bb\u2026<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : quel cochon ! eh\u2026eh\u2026eh\u2026<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Ok, papa. Je dois y aller. A plus tard<br \/>\nQu\u2019est-ce qu\u2019il y a ? Tu ne te sens pas bien ?<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : Non, c\u2019est que\u2026<br \/>\n\u2014\u00a0Le Fils : tu as fait ? Tu as fait ? Ok, c\u2019est bon. Je vais changer ta couche, si tu as fait.<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : \u2026<br \/>\nLe fils : Eh, c\u2019est pas grave. Papa. Viens ici, je vais te changer. Attends une minute. Je reviens tout de suite.<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : et voil\u00e0 !\u2026 Papa, les chaussons !!!! Allez, enl\u00e8ve le peignoir maintenant.<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : allez Papa, c\u2019est bon, assied-toi. Je vais chercher de l\u2019eau. Je reviens.<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : Pardon, pardon, je suis d\u00e9sol\u00e9, pardon\u2026 je suis d\u00e9sol\u00e9, c\u2019est juste que<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Regarde, tu n\u2019as pas \u00e0 t\u2019excuser, tu sais. Je te l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit. Allez Papa, on se l\u00e8ve&#8230;<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Tout va bien Papa.<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : Pardon.<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Tais-toi et aide moi plut\u00f4t \u00e0 te changer. Tourne-toi. Attends, je soul\u00e8ve ton maillot. Voil\u00e0\u2026 Tu sens mauvais, tu es vraiment un cochon, tu sais, Papa.<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : \u2026<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Mais non, je plaisante. Tu sais, on sent tous mauvais quand on le fait. \u00c7a va Papa ? Est- ce que l\u2019eau est trop froide ?<br \/>\n\u2014\u00a0Le P\u00e8re : Non.<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : c\u2019est bon, alors.<br \/>\n\u2014\u00a0Le P\u00e8re : Oui.<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : je vais chercher une serviette<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : allez Papa, assieds-toi maintenant. Ce soir Tata va venir nous voir.<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : mais je m\u2019en fous moi de Tata.<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Oh, mais o\u00f9 est-ce que tu as mis tes mains, Papa. ? Non !\u2026<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : fais voir tes mains\u2026 c\u2019est bon\u2026 on va les laver.<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : Pardon\u2026Je suis d\u00e9sol\u00e9\u2026 je suis d\u00e9sol\u00e9\u2026<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Arr\u00eate de t\u2019excuser. \u00c7a m\u2019\u00e9nerve\u2026 allez Papa.<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : c\u2019est bon. \u00c7a va\u2026<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : qu\u2019est-ce qu\u2019il y a Papa ? Tu te sens toujours pas bien ? tu as encore envie ?<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : non, c\u2019est juste que<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : mais qu\u2019est-ce que tu as mang\u00e9 ?<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : pardon, je suis d\u00e9sol\u00e9<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : ne t\u2019inqui\u00e8te pas. Papa\u2026l\u00e8ve-toi maintenant\u2026<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Putain, Papa, t\u2019arrives pas \u00e0 te retenir ?<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : D\u00e9sol\u00e9, je suis d\u00e9sol\u00e9\u2026<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : s\u2019il te pla\u00eet, arr\u00eate de t\u2019excuser, Papa ! \u00e7a suffit maintenant<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : non, d\u00e9sol\u00e9, je suis juste<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : peut-\u00eatre que tu es fatigu\u00e9 ? On va aller se coucher ? je vais chercher tes m\u00e9dicaments, je reviens\u2026<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : voil\u00e0 Papa, je les ai, j\u2019arrive !<br \/>\n\u2014\u00a0Le fils : Mais qu\u2019est-ce qui t\u2019est arriv\u00e9 Papa\u2026 Qu\u2019est-ce qui ne va pas\u2026 Papa\u2026 Papa\u2026Papa\u2026Papa..<br \/>\n\u2014\u00a0Le p\u00e8re : Pardon, je suis d\u00e9sol\u00e9, je suis d\u00e9sol\u00e9. Pardonne-moi\u2026 Pardonne-moi\u2026 Pardonne-moi\u2026<br \/>\n<em>L\u2019entretien<br \/>\n<\/em><br \/>\nEt l\u2019on se demande pourquoi alors que le programme pr\u00e9cise ce qui allait se produire sur le plateau. Alors que le programme aura donn\u00e9 toutes les cl\u00e9s et l\u2019ensemble des origines de ce projet. \u00ab Un tableau, le Salvator Mundi (Xv\u00e8me si\u00e8cle) peint par Antonello da Messina que j\u2019avais \u00e9tudi\u00e9 des ann\u00e9es auparavant aux Beaux-Arts m\u2019a litt\u00e9ralement saisi. Je suis tomb\u00e9 sur ce portrait de J\u00e9sus, sur ce regard qui plonge dans vos yeux\u2026 et j\u2019ai compris qu\u2019une rencontre s\u2019op\u00e9rait. Il y avait un appel dans ce regard. Montrer le visage du fils de Dieu, c\u2019est montrer le visage de l\u2019homme \u00bb lit-on dans l\u2019entretien de Castellucci avec Jean-Louis Perrier.<br \/>\nL\u2019origine de l\u2019\u0153uvre r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, Castellucci r\u00e9pond alors sur les autres motifs quand Perrier l\u2019interpelle sur la trivialit\u00e9 de la sc\u00e8ne de vie pr\u00e9sent\u00e9e sous ce regard : \u00ab l\u2019axe entre le portrait et le spectateur croise en effet celui trac\u00e9 entre un p\u00e8re, incontinent, et son fils qui doit partir au travail alors m\u00eame que son p\u00e8re est victime d\u2019une crise dysenterie. Le rapport entre le spectateur et le portrait du Christ, qui veille sur lui, est ainsi entra\u00een\u00e9 dans une turbulence provoqu\u00e9e par le d\u00e9bordement du p\u00e8re. Je voulais comprendre l\u2019amour et la lumi\u00e8re dans cette condition de perte. L\u2019incontinence du p\u00e8re est en effet une perte de substance, une perte de soi. Elle est \u00e0 mettre en regard avec le projet terrestre du Christ qui passe par la Kenosis \u2013 du verbe grec K\u00e9no\u00f4 : se vider -, c\u2019est-\u00e0-dire par l\u2019abandon de sa divinit\u00e9 pour int\u00e9grer pleinement se dimension humaine, au sens le plus concret du terme. C\u2019est le moment o\u00f9 le Christ entre dans la chair de l\u2019homme en mourant sur la croix. J\u00e9sus est depuis toujours le mod\u00e8le de l\u2019Homme. Depuis la crucifixion, Dieu s\u2019est abaiss\u00e9 jusque dans notre mis\u00e8re la plus triviale : il nous pr\u00e9c\u00e8de dans la souffrance en g\u00e9n\u00e9ral, et dans celle de la chair en particulier (\u2026) Le spectateur doit faire face aux sentiments qui animent le fils, c\u2019est-\u00e0-dire la patience, la piti\u00e9, l\u2019amour, mais aussi la col\u00e8re et la haine. Puis il y a une rupture dans la pi\u00e8ce : la dimension scatologique d\u00e9passe tout r\u00e9alisme et la situation devient m\u00e9taphysique. On passe de la scatologie \u00e0 l\u2019eschatologie : on bascule dans une dimension m\u00e9taphorique de l\u2019\u0153uvre (\u2026) Comme dans Purgatorio, la situation se d\u00e9ploie en un long plan-s\u00e9quence. Dans Sur le concept du visage du fils de Dieu, nous regardons l\u2019action th\u00e9\u00e2trale devant nous : un vieux p\u00e8re incontinent que son fils nettoie. Mais nous sommes en permanence regard\u00e9s par le Christ. Notre apparent voyeurisme se retourne par un inattendu jeu de miroir (\u2026) C\u2019est nous qui sommes sur le plateau \u00bb.<br \/>\nEt alors que Castellucci pr\u00e9vient qu\u2019il se distancie de toute mystique et mystification puisqu\u2019il r\u00e9alise l\u00e0 le portrait d\u2019un homme mis \u00e0 nu, il entend aussi pr\u00e9ciser son rapport \u00e0 l\u2019ineffable qui est la dimension, dans l\u2019\u0153uvre d\u2019art, qui prot\u00e8ge celle-ci de la communication, la m\u00e9diatisation ou le monde descriptif. Avant de r\u00e9pondre \u00e0 Perrier qui s\u2019interroge sur la sc\u00e8ne o\u00f9 les enfants lancent des \u00ab grenades \u00bb sur le portrait du Christ.<br \/>\n\u00ab Ce geste et sa signification peuvent \u00eatre mis en relation avec la tradition \u00e9vang\u00e9lique des gestes de la Passion. Il n\u2019est pas dans mon intention de d\u00e9sacraliser le visage de J\u00e9sus, bien au contraire : pour moi, il s\u2019agit d\u2019une forme de pri\u00e8re qui se fait \u00e0 travers l\u2019innocence d\u2019un geste d\u2019enfant (\u2026) Ces gestes d\u2019une apparente violence sont \u00e0 interpr\u00e9ter comme une pri\u00e8re de Dieu, de l\u2019Homme, une pri\u00e8re du rapport asym\u00e9trique entre l\u2019Homme et Dieu. Ils constituent un cri d\u2019amour d\u00e9finitif et portent une demande de prise en consid\u00e9ration. Si ces jouets heurtent le visage de J\u00e9sus, c\u2019est pour mieux le solliciter, l\u2019invoquer dans une nouvelle et n\u00e9cessaire Passion. L\u2019id\u00e9e de me servir de ces jouets m\u2019est venue d\u2019une photographie de Diane Arbus \u00bb explique le directeur de la Societas Raffaello Sanzio qui, pour clore l\u2019entretien et r\u00e9pondre au journaliste, pr\u00e9cise son rapport intime \u00e0 la religion.<br \/>\n\u00ab Je ne pense pas que ma conviction religieuse int\u00e9resse quiconque. D\u2019ailleurs, je ne parle pas de ces choses-l\u00e0 qui rel\u00e8vent selon moi de la sph\u00e8re de l\u2019intime. Les signes religieux (\u2026) cachent des consid\u00e9rations plus profondes, relatives \u00e0 la condition de l\u2019Homme, l\u2019Homme qui porte le Christ. A la fin du spectacle, un voile noir coule sur le portrait du fils de Dieu (\u2026) La toile est d\u00e9chir\u00e9e, cela ne constitue pas un geste iconoclaste. Ce geste nous indique au contraire un chemin, un passage \u00e0 accomplir \u00e0 travers la membrane d\u2019une image, un passage \u00e0 travers le Christ, une identification compl\u00e8te avec le Christ, un bain en lui, une mise au monde de lui en nous \u00bb. Et de conclure \u00e0 l\u2019\u00e9vocation d\u2019un \u00ab th\u00e9\u00e2tre qui approcherait le sacr\u00e9 \u00bb : \u00ab C\u2019est un sacr\u00e9 doctrinal. On ne peut pas vraiment le saisir. C\u2019est une \u00e9piphanie individuelle propre au spectateur. Mais il est bien l\u00e0, dans la rencontre entre l\u2019image qui n\u2019est jamais donn\u00e9e et celui qui la regarde. On se situe au-del\u00e0 du mysticisme. C\u2019est autre chose, car le r\u00f4le du th\u00e9\u00e2tre n\u2019est pas d\u2019offrir un quelconque salut \u00bb.<br \/>\nMise en sc\u00e8ne, images et r\u00e9ception<br \/>\nSur la sc\u00e8ne comme sur le stand d\u2019une enseigne de magasin de mobilier bon march\u00e9 : un canap\u00e9 blanc trois places, une table basse, un poste de t\u00e9l\u00e9vision regard\u00e9 par un vieillard que deux techniciens du th\u00e9\u00e2tre ont soutenu pour l\u2019installer devant un documentaire animalier. A une enjamb\u00e9e, laquelle se lit d\u00e9j\u00e0 comme un pas infranchissable, le d\u00e9ambulateur se regarde comme l\u2019\u00e9cho m\u00e9tallique de la plante grasse (sur sc\u00e8ne \u00e0 jardin) que l\u2019on trouve dans les salles d\u2019attente. A droite de la cage de sc\u00e8ne, un lit blanc. En surplomb, en fond de sc\u00e8ne, un immense portrait de le Salvator Mundi, son regard d\u00e9finitivement fixe et \u00e9ternellement insistant embrasse l\u2019ensemble de la sc\u00e8ne et de la salle.<br \/>\nDu d\u00e9cor, on pourrait simplement dire qu\u2019il ressemble \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des \u00ab studios \u00bb de certaines maisons de retraite ou qu\u2019il renvoie \u00e0 une chambre m\u00e9dicalis\u00e9e o\u00f9 l\u2019on retrouverait, \u00e0 une \u00e9chelle sup\u00e9rieure, agrandi plusieurs fois, l\u2019essentiel des choses qui viennent accompagner ceux qui sont en fin de vie. Ici, l\u2019\u00e9ternel crucifix a juste chang\u00e9 de formes, de formats\u2026 Plus pressant, plus omnipr\u00e9sent, plus visible\u2026 il annonce un rapport \u00e9troit au spirituel. Ce qui reste, \u00e9ventuellement, quand le corps fout le camp.<br \/>\nLe vieil homme, dans une robe de chambre qui couvre une tunique jetable comme celle que l\u2019on rev\u00eat \u00e0 la clinique, attend. Cheveu blanc coiff\u00e9, c\u2019est le seul signe de la dignit\u00e9 qui vient \u00e0 lui faire d\u00e9faut quand il se \u00ab fait dessus \u00bb. A plusieurs reprises, il se \u00ab fera dessus \u00bb. Et son fils, en costume gris, sur le d\u00e9part, doit \u00e0 chaque fois le laver, d\u00e9laissant le portable pour ne plus s\u2019occuper que du lavable. Gestes r\u00e9p\u00e9titifs o\u00f9 la cravate est renvoy\u00e9e en arri\u00e8re pour qu\u2019elle ne trempe pas dans la merde qui s\u2019installe un peu partout. Geste d\u2019essorage de l\u2019\u00e9ponge qui vient blanchir la peau maronn\u00e9e \u00e0 chaque d\u00e9jection. Geste d\u2019habillage et de d\u00e9shabillage sans fin. A cinq reprises, donc, aidant son p\u00e8re dans des d\u00e9placements qui tiennent de l\u2019\u00e9quilibre, il va nettoyer ce corps : les jambes, les pieds, l\u2019int\u00e9rieur des cuisses&#8230; La nudit\u00e9 est expos\u00e9e. La merde qui macule les jambes, les fesses, les mains et le visage\u2026est ainsi soigneusement enlev\u00e9e, avant de revenir \u00e0 l\u2019identique d\u2019un mouvement des mar\u00e9es. Flux et reflux de diarrh\u00e9es. Le geste est filial et clinique. La main du fils pourrait \u00eatre celle d\u2019une infirmier \u00e0 domicile, d\u2019une aide\u2026 mais c\u2019est la main du fils qui nettoie le p\u00e8re que l\u2019on regarde d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, conscient, malheureux. Et si le fils parle pour r\u00e9conforter, apaiser, caresser de la voix l\u2019esprit du p\u00e8re, le p\u00e8re lui g\u00e9mit, pleure, sanglote\u2026 se r\u00e9pand dans la vie du fils.<br \/>\nParoles aimantes contre pleurs de d\u00e9tresse, gestes prestes contre mobilit\u00e9 r\u00e9duite, propret\u00e9 contre merde\u2026 Ce temps-l\u00e0 du th\u00e9\u00e2tre est tout \u00e0 la fois d\u2019un r\u00e9alisme terrible et d\u2019une d\u00e9mesure po\u00e9tique sensible o\u00f9 la crudit\u00e9 visuelle, la violence picturale, la repr\u00e9sentation d\u2019un tragique ind\u00e9passable de la condition humaine\u2026 sont pos\u00e9es sans artifice, sans ornement, presque sans illusion et n\u00e9anmoins enti\u00e8rement th\u00e9\u00e2tralis\u00e9es, voire distanci\u00e9es. Et l\u2019on regarde ce combat du fils pour le p\u00e8re, cette lutte pour une dignit\u00e9 qu\u2019il faut t\u00e2cher de pr\u00e9server contre un corps qui n\u2019ob\u00e9it plus et qui s\u2019abandonne. Et l\u2019on regarde cette lutte humaine contre le corps qui se d\u00e9fait de son intimit\u00e9. Et l\u2019on \u00e9coute ce presque dialogue o\u00f9 la parole du fils ne trouve pratiquement aucun \u00e9cho dans celle du p\u00e8re, et o\u00f9 les excuses de l\u2019un \u00e9nerv\u00e9, ali\u00e9n\u00e9 et prisonnier ont pour seuls renvois, un \u00ab pardonne-moi \u00bb r\u00e9p\u00e9titif qui souligne moins un acte de parole qu\u2019une pens\u00e9e obsessionnelle, un sanglot articul\u00e9.<br \/>\nDeux hommes sont l\u00e0 qui partagent en d\u00e9finitive une mobilit\u00e9 r\u00e9duite. Et l\u2019on pourrait croire aux \u00e9carts du fils qui, petit \u00e0 petit c\u00e8de sous l\u2019\u00e9tat de son p\u00e8re, \u00e0 un chemin de croix du fils. Une peine \u00e9ternelle s\u2019esquisse qui montre le fils, tel Sisyphe, s\u2019occuper d\u2019un p\u00e8re (un temps il fut sans doute un rocher, un roc) qui est devenu un boulet. Peine qui pourrait compromettre l\u2019amour du fils, la d\u00e9vier de son amour de fils, de sa d\u00e9votion\u2026 et de sa vie d\u2019homme.<br \/>\nCastellucci le laisse poindre. Dans les \u00e9carts de voix, il fait entendre cet insupportable, cet inhumain, cette douleur de ne rien pouvoir contourner, d\u2019\u00eatre assi\u00e9g\u00e9. Il fait entendre, mais surtout il montre dans une des images les plus belles qui fut \u00e9crite au th\u00e9\u00e2tre, l\u2019\u00e9troitesse du lien qui unit le fils au p\u00e8re. Image fig\u00e9e, o\u00f9 de dos, l\u2019un nu, l\u2019autre \u00e0 genou, l\u2019un vo\u00fbt\u00e9, l\u2019autre le bras tendu en appui sur l\u2019\u00e9paule du p\u00e8re, tout deux face \u00e0 l\u2019immense toile qui repr\u00e9sente le Christ, semblent en pri\u00e8re, tourn\u00e9s vers quelque chose qui les guide, qui les aide, qui les unit\u2026La sc\u00e8ne se fige, l\u2019image, elle, ne fait plus \u00e9cran \u00e0 la chose qui l\u2019exc\u00e8de\u2026 Et qu\u2019il faut nommer \u00ab amour \u00bb.<br \/>\nAu cinqui\u00e8me \u00e9pisode de la merde qui a inond\u00e9 le lit, le fils se dirigera seul vers l\u2019immense portrait du Christ. Il l\u2019embrasse peut-\u00eatre et \u00e9tend ses bras en croix.<br \/>\nLe p\u00e8re est seul, assis sur le rebord du lit qui d\u00e9gouline de merde. L\u2019image du Christ s\u2019enflamme d\u2019une couleur rayonnante. Et bient\u00f4t, un enfant, puis une dizaine d\u2019enfants, une poign\u00e9e d\u2019\u00e9coliers, arrivent sur le plateau et sortent de leur sac \u00e0 dos des grenades qu\u2019ils lancent sur le visage immobile du Christ. Tonnerre d\u2019explosions sur fond de ch\u0153ur sacr\u00e9 qui chante aussi haut que les bruits explosifs. Au retour du silence, \u00e0 la disparition des enfants, apr\u00e8s un long temps, le visage du Christ d\u00e9gouline d\u2019un sang noir. Image du visage d\u2019un Christ ravag\u00e9 par un \u00e9coulement immense. Bient\u00f4t son visage se d\u00e9forme et se d\u00e9chire. Alors apparaissent en lettres d\u2019or des mots qui forment une phrase trou\u00e9e : \u00ab You are (not) my shepherd \u00bb, (Tu n\u2019es pas mon berger). Deux phrases en une seule, ou une phrase qui dirait un mouvement, le cheminement d\u2019une id\u00e9e, d\u2019une pens\u00e9e, d\u2019une conversion\u2026 sans que l\u2019on puisse se d\u00e9faire de l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle autorise le spectre d\u2019un rejet, d\u2019un refus\u2026<br \/>\nLe vieillard se l\u00e8ve pour la premi\u00e8re fois, prend un bidon de merde dans sa main, et part tout seul. Il marche. Noir sc\u00e9nique.<br \/>\nCe qui nous regarde<br \/>\nDes images na\u00eetront de tout cela. Images de la parole qui n\u2019est plus r\u00e9partie et o\u00f9 le dialogue est presque assur\u00e9 par celui qui est valide. \u00ab On ne parle pas \u00e0 un vivant comme on parle \u00e0 un mourant \u00bb a \u00e9crit Deleuze qui, ne poursuivant pas, ne dit pas que cette parole-l\u00e0 (celle adress\u00e9e au mourant), faite d\u2019une syntaxe et d\u2019un lexique attentif et doux, renvoie in fine celui qui parle \u00e0 une solitude, voire une parole sans destinataire. Soit une image qui pourrait \u00eatre celle de \u00ab parler dans le vide \u00bb. L\u2019image de la parole qui \u00e9vide \u00e0 mesure qu\u2019elle tente de combler le silence qui unit le parlant au mourant.<br \/>\nImages de la vieillesse en couche et des ann\u00e9es de la petite enfance. Conte ou histoire de la vie et de la mort comprises entre deux bornes : l\u2019enfant et le grabataire. Deux \u00e9tapes d\u2019un m\u00eame processus que l\u2019on fait. Voir l\u2019un sur sc\u00e8ne, c\u2019\u00e9tait voir l\u2019autre th\u00e9matis\u00e9 cette ann\u00e9e par les Directeurs du festival.<br \/>\nVisuel \u00e9piphanique o\u00f9 les images acoustiques r\u00e9v\u00e8lent quelques violences souterraines aussi, qu\u2019elles aient un lien avec l\u2019amour ou pas. Images mim\u00e9tiques ou repr\u00e9sentatives qui ne laissent aucune marge \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation, mais sont de purs espaces-temps d\u2019exposition. Images en boucle qui sont, dans l\u2019intervalle de leurs d\u00e9placements, le territoire d\u2019obsessions. Images passages qui, tel un goutte-\u00e0-goutte, initient le regard \u00e0 ce qui est au-del\u00e0 de la vue\u2026<br \/>\nEntre ces images mat\u00e9rielles et ces images mentales, entre le monde r\u00e9tinien et l\u2019espace visuel, quelques marges apparaissent o\u00f9 circulent les pens\u00e9es.<br \/>\nAu premier rang d\u2019entre elles, il y a celles, tr\u00e8s humaines (Ecce homo) qui ram\u00e8nent le spectateur \u00e0 l\u2019\u00e9ducation : piti\u00e9, compassion, amour\u2026 li\u00e9s \u00e0 un processus d\u2019identification, voire de communion. Soit la construction de soi \u00e0 travers l\u2019autre. Et simultan\u00e9ment \u00e0 cette image de soi, il y a parall\u00e8lement chez Castellucci, le questionnement de la pens\u00e9e, de ces pens\u00e9es. Car sous le regard du Christ, cette pr\u00e9sence incontournable du Christ sur sc\u00e8ne, le spectateur finit sans doute par comprendre que cette histoire n\u2019est pas seulement affaire d\u2019homme, mais bien celle de l\u2019homme qui croise celle du fils de Dieu. Celui qui est, sans doute pour une majorit\u00e9 du public, dans sa chair. Pour ceux-l\u00e0, Castellucci leur raconte peut-\u00eatre un mode de vie o\u00f9 la souffrance est la finitude de la vie. Mode de vie li\u00e9 au christianisme qui peut bien, \u00e0 un moment, devenir une exp\u00e9rience spirituelle.<br \/>\nMais pour les autres, pour \u00ab ceux qui n\u2019ont pas de Berger \u00bb, alors la vie est profond\u00e9ment grecque. Et Sur le concept de visage de Dieu les interpelle sur l\u2019essence m\u00eame de la vie d\u2019un point de vue plus esth\u00e9tique. Et peut-\u00eatre, regardant l\u2019un et l\u2019autre qui ont perdu leur autonomie (celle de leurs vies respectives, celle qui ne peut exister lorsque l\u2019on entre en croyance), peut-\u00eatre se demander \u00ab jusqu\u2019\u00e0 quel point la vie m\u00e9rite d\u2019\u00eatre v\u00e9cue ? \u00bb. Quand la fin du plaisir est d\u00e9finitive peut-\u00eatre que mettre fin \u00e0 cette vie est r\u00e9solument la seule fin.<br \/>\nDe toutes les images qui naissent, celle qui valent \u00e0 ces pens\u00e9es d\u2019appara\u00eetre ne sont pas sans int\u00e9r\u00eat.<br \/>\nEt de regarder d\u00e8s lors Sur le concept du visage de Dieu comme une cr\u00e9ation qui, d\u00e9dramatisant ces enjeux, permet de les sentir au th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nD\u00e9construisant les 40 premi\u00e8res minutes, au moment o\u00f9 le vieillard se l\u00e8ve seul, pour la premi\u00e8re fois, de son lit, on avait le choix d\u2019y voir un miracle ou un moment de th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nUn moment de th\u00e9\u00e2tre donc o\u00f9 le vieillard rappelle qu\u2019il est un acteur, qui montre que la \u00ab merde \u00bb est en bidon. Moment de th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 le r\u00e9el aura concern\u00e9 la pens\u00e9e, l\u2019acte de penser, toujours incertain au th\u00e9\u00e2tre. Le type qui hurle dans la salle s\u2019y sera laiss\u00e9 prendre.<br \/>\nEt de sortir en sachant que Dieu n\u2019est pas un concept, mais plut\u00f4t un affect\u2026 Et la sc\u00e8ne, elle, un \u00e9cran o\u00f9 se lisent les pens\u00e9es : \u00ab You are not my shepherd \u00bb. Dans cette curieuse phrase de lumi\u00e8re aveuglante, c\u2019est la n\u00e9gation \u00ab not \u00bb qui est bien la plus importante. La moins lisible, la moins lumineuse, et par cons\u00e9quent la plus visible, la plus soulign\u00e9e\u2026 \u00ab Not \u00bb ou le d\u00e9but d\u2019un pas vers la pens\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un grouillement de sons qui est tout d\u2019abord inarticul\u00e9 et indistinct, mais qui gagne en puissance sonore et s\u2019entend au final comme une parole aux mots presque audibles, commence Sur le Concept du visage du fils de Dieu de Romeo Castellucci. Dans une heure, deux personnes commenceront \u00e0 se bousculer dans l\u2019Op\u00e9ra-Th\u00e9\u00e2tre et il faudra les s\u00e9parer pendant qu\u2019un autre, \u00e0 l\u2019orchestre, gueulera son d\u00e9go\u00fbt contre cette cr\u00e9ation (\u00ab remboursez ! c\u2019est une honte \u00bb) et les applaudissements au<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-731","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/731","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=731"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=731"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}