


{"id":732,"date":"2011-07-22T19:13:00","date_gmt":"2011-07-22T17:13:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=732"},"modified":"2011-07-22T19:13:00","modified_gmt":"2011-07-22T17:13:00","slug":"mademoiselle-julie-un-contemporain-classique","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/mademoiselle-julie-un-contemporain-classique\/","title":{"rendered":"Mademoiselle Julie, un contemporain classique"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<p><em> <strong>Gymnase Aubanel, Fr\u00e9d\u00e9ric Fisbach pr\u00e9sente sa derni\u00e8re cr\u00e9ation, Mademoiselle Julie d\u2019August Strindberg, avec dans les r\u00f4les titre Juliette Binoche, Nicolas Bouchaud et B\u00e9n\u00e9dicte Cerutti. Avec la complicit\u00e9 de Laurent P. Berger \u00e0 la sc\u00e9nographie, Fisbach signe une mise en sc\u00e8ne volontairement actualis\u00e9e et contemporaine de cette trag\u00e9die naturaliste, selon les propres mots de l\u2019auteur. Histoire d\u2019une passion amoureuse se d\u00e9roulant le temps de la nuit de la Saint Jean, la pi\u00e8ce \u00e9crite en 1888 se pr\u00e9sente comme un champ de bataille entre guerre des sexes et lutte des classes dans lequel des \u00eatres complexes s\u2019affrontent non pas avec des armes mais des mots.<\/strong> <\/em><br \/>\nUn cube sc\u00e9nique blanc en lieu et place de la sc\u00e8ne enferme d\u2019embl\u00e9e les personnages. Divis\u00e9 en deux espaces, une cuisine et un salon \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne cl\u00f4tur\u00e9s par des baies vitr\u00e9es coulissantes laissent apercevoir, au fond, l\u2019ext\u00e9rieur de la demeure signifi\u00e9 par des bouleaux, comme plant\u00e9s dans cette sc\u00e9nographie volontairement aseptis\u00e9e. Cette blancheur clinique rev\u00eat une valeur polys\u00e9mique \u00e9voquant tour \u00e0 tour la white box des arts visuels, un laboratoire scientifique et la cage d\u2019un zoo arpent\u00e9e par des \u00eatres au d\u00e9sir animal. Les caract\u00e8res strindbergiens nous sont alors expos\u00e9s, soumis \u00e0 notre regard entomologiste \u00e0 travers lequel la blancheur raconte \u00e0 la fois notre monde sans asp\u00e9rit\u00e9 et celui d\u2019une apparence immacul\u00e9e o\u00f9 le d\u00e9sir pourrait \u00eatre amour. Tout cela n\u2019est pourtant qu\u2019une illusion car point d\u2019amour dans ce qui nous est montr\u00e9 mais des d\u00e9sirs dessinant une lutte de pouvoir jusqu\u2019\u00e0 la mort. Cette illusion est aussi un renvoi direct \u00e0 l\u2019art du th\u00e9\u00e2tre, dont l\u2019av\u00e8nement de la mise en sc\u00e8ne est coalescent de la dramaturgie de Strindberg. La sc\u00e8ne rappelle en effet l\u2019aventure d\u2019Andr\u00e9 Antoine avec le Th\u00e9\u00e2tre Libre \u2013 exp\u00e9rience qui voit la suppression des toiles peintes par l\u2019implantation de v\u00e9ritables mobiliers et accessoires et surtout l\u2019instauration d\u2019un quatri\u00e8me mur virtuel pour les com\u00e9diens, transparent pour les spectateurs. Dans la mise en sc\u00e8ne de Fr\u00e9d\u00e9ric Fisbach, cet historique quatri\u00e8me mur est mat\u00e9rialis\u00e9 par des parois vitr\u00e9es coulissantes et renforc\u00e9 par l\u2019utilisation de micros HF qui rejettent les com\u00e9diens dans un monde cl\u00f4t et sans issus o\u00f9 les sons du quotidien sont exacerb\u00e9s. Avec Andr\u00e9 Antoine, \u00e0 la convention d\u2019un th\u00e9\u00e2tre d\u00e9clamatoire et emphatique succ\u00e8de une convention qui recherche la reproduction de la vie quotidienne et aujourd\u2019hui Fisbach, \u00e0 la suite d\u2019autres metteurs en sc\u00e8ne, s\u2019amuse \u00e0 conjuguer cette description du milieu avec une adresse face public, dialectisant la part mat\u00e9rielle et immat\u00e9rielle de la pi\u00e8ce de Strindberg.<br \/>\nA cette tension provoqu\u00e9e par l\u2019architecture s\u2019ajoutent les lumi\u00e8res qui participent non pas au d\u00e9coupage de l\u2019espace mais \u00e0 la scansion du temps qui passe. Les jeux d\u2019\u00e9clairage, rythm\u00e9s par les noirs cr\u00e9ent d\u2019abord une progression d\u2019une certaine continuit\u00e9 dans la premi\u00e8re partie (avant que Mademoiselle Julie et Jean n\u2019aient fait l\u2019amour), puis servent un s\u00e9quen\u00e7age heurt\u00e9 soulignant les diff\u00e9rentes \u00e9tapes de la lutte \u00e0 laquelle se livrent les deux amants. Quant \u00e0 l\u2019\u00e9clairage aux n\u00e9ons \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du cube, il donne au jardin des allures de dance floor, v\u00e9ritable bo\u00eete de nuit o\u00f9 les cadavres de bouteilles, \u00e0 cour, viennent moquer les arbres longilignes, \u00e0 jardin. Cela contribue aux relations interpersonnages, renfor\u00e7ant les rapports de force avec les jeux de volumes et de lignes bris\u00e9s, en derni\u00e8re instance, par un soleil qui vient br\u00fbler les protagonistes au sortir de leur nuit blanche. D\u2019ailleurs, \u00e0 ce moment-l\u00e0, une lumi\u00e8re rouge inonde le plateau, Julie et Jean sont aux deux extr\u00e9mit\u00e9s du plateau, \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne, face public, d\u00e9livrant leurs derni\u00e8res injonctions, ultime n\u00e9gociation \u00e0 l\u2019issue fatale.<br \/>\nAu final, face \u00e0 ce drame intime qui se joue entre les trois personnages (Mademoiselle Julie, Jean le valet et Kristin la cuisini\u00e8re), la sc\u00e9nographie fait \u00e9clater la sph\u00e8re priv\u00e9e, brisant toute fronti\u00e8re entre espace int\u00e9rieur et espace ext\u00e9rieur. Sous le double regard des spectateurs (nous public et les danseurs de la nuit de la Saint Jean), l\u2019intime explose, d\u00e9couvrant la col\u00e8re de Strindberg, \u00ab Si ma trag\u00e9die semble triste \u00e0 la multitude, c\u2019est la faute de la multitude. Quand nous serons aussi forts que les hommes de la premi\u00e8re r\u00e9volution fran\u00e7aise, nous \u00e9prouverons du plaisir et de la joie \u00e0 voir la for\u00eat domaniale d\u00e9barrass\u00e9e de ses vieux arbres pourris qui ont trop longtemps emp\u00each\u00e9 les autres de pousser et d\u2019accomplir leur cycle de vue.[1] \u00bb<br \/>\nSi selon Fr\u00e9d\u00e9ric Fisbach, Mademoiselle Julie est \u00ab l\u2019expression d\u2019une \u00e9poque charni\u00e8re pour l\u2019histoire des id\u00e9es en Occident[2] \u00bb, en opposant le monde ancien et le monde moderne \u00e0 travers une s\u00e9rie de th\u00e8me qui va de l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les \u00eatres, \u00e0 la lutte entre riche et pauvre, homme et femme, en passant par le poids des conventions et l\u2019importance grandissante de l\u2019inconscient dans les relations sociales, la pi\u00e8ce permet aussi une actualisation qui rend compte du monde d\u2019aujourd\u2019hui. Outre la sc\u00e9nographie, les costumes et la musique soit le cadre \u00e9nonciatif, c\u2019est sans doute dans le traitement des personnages que se manifeste le plus cette volont\u00e9 d\u2019actualisation. Kristin, interpr\u00e9t\u00e9e par B\u00e9n\u00e9dicte Cerutti n\u2019est pas le personnage secondaire d\u00e9crit par Strindberg dans sa pr\u00e9face de la pi\u00e8ce. Elle n\u2019est pas un personnage \u00e0 peine esquiss\u00e9, mais celle qui pr\u00e9cipite le drame vers son d\u00e9nouement mortif\u00e8re. Et Jean (Nicolas Bouchaud) n\u2019est plus un laquais mais un homme conscient de son pouvoir. L\u2019\u00e9nergie avec laquelle Nicolas Bouchaud retourne les reproches de Mademoiselle Julie contre elle-m\u00eame conf\u00e8re au personnage une dimension tragique. Dans la mise en sc\u00e8ne de Fisbach, Jean n\u2019est pas sup\u00e9rieur \u00e0 Mademoiselle Julie, m\u00eame en tant qu\u2019homme (contrairement \u00e0 ce qu\u2019affirme l\u2019auteur), car il porte en lui sa mal\u00e9diction, nous assistons \u00e0 sa propre r\u00e9ification. Quant \u00e0 Mademoiselle Julie, interpr\u00e9t\u00e9e par Juliette Binoche, dont le retour sur les planches apr\u00e8s plus de vingt ans d\u2019absence a \u00e9t\u00e9 largement soulign\u00e9 par la presse, elle appara\u00eet comme la victime volontaire de sa propre chute. Selon le souhait de Strindberg, elle est un type tragique, \u00ab offrant le spectacle d\u2019une d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e contre la nature, [le type] est tragique en tant qu\u2019h\u00e9ritage romantique dissip\u00e9 aujourd\u2019hui par le naturalisme, qui ne veut que le bonheur ; et le bonheur exige des esp\u00e8ces fortes et bonnes.[3] \u00bb<br \/>\nAinsi, si le metteur en sc\u00e8ne fran\u00e7ais fait une lecture contemporaine des personnages, sur le plateau, cela se traduit avant tout par un engagement des corps dans les relations entre les personnages. Les acteurs se touchent, se s\u00e9duisent, se respirent, s\u2019embrassent, se repoussent, se contraignent, se font violence. L\u2019acte interpr\u00e9tatif rel\u00e8ve lui davantage de l\u2019incarnation que de la distance critique, voire historique, conf\u00e9rant au jeu un certain classicisme.<br \/>\nA rebours d\u2019un cadre sc\u00e9nique r\u00e9solument contemporain qui rejette l\u2019espace priv\u00e9 dans la sph\u00e8re publique, \u00ab un dedans dont la vocation serait de se retourner vers le dehors[4] \u00bb dirait Jean-Pierre Sarrazac, le jeu des com\u00e9diens se distingue par la lutte des corps d\u00e9sireux et d\u00e9sir\u00e9s, laissant les personnages entre eux, soumis \u00e0 leur propre enfermement.<br \/>\nCe d\u00e9calage est d\u2019autant plus surprenant que Fr\u00e9d\u00e9ric Fisbach avait habitu\u00e9 le spectateur \u00e0 une direction d\u2019acteur qui refusait la psychologie pour rechercher un ancrage de la parole hors de toute vraisemblance. L\u2019art de l\u2019acteur passait par diff\u00e9rentes m\u00e9diations. On se souvient de B\u00e9r\u00e9nice, co-mise en sc\u00e8ne avec le chor\u00e9graphe Bernardo Montet, o\u00f9 les langues d\u2019origine des diff\u00e9rents interpr\u00e8tes s\u2019unissaient pour dire la trag\u00e9die de cette reine de Palestine. On se rem\u00e9more Les Paravents, magnifique hommage au Bunraku, avec, entre autres, Christophe Brault pour r\u00e9citant, et plus r\u00e9cemment L\u2019Illusion comique o\u00f9 les acteurs ayant appris tous les r\u00f4les se les \u00e9changeaient chaque soir. L\u2019exp\u00e9rimentation et l\u2019actualisation se traduisait alors sur sc\u00e8ne aussi avec le corps et la voix des acteurs et non pas seulement par la sc\u00e9nographie. Fisbach se r\u00e9appropriait les techniques de l\u2019acteur pour d\u00e9livrer des lectures exigeantes des \u0153uvres dont il s\u2019\u00e9tait saisi. L\u2019\u00e9cart avec Mademoiselle Julie n\u2019en est que plus creus\u00e9, comme si la trag\u00e9die naturaliste de Strindberg avait gagn\u00e9 la bataille. Nous le disions plus haut, ce drame est un combat, une lutte entre l\u2019ancien et le moderne. Il est question de pouvoir, pouvoir sur soi, pouvoir sur les autres, pouvoir sur le monde dans lequel les personnages \u00e9voluent. Et dans cette mise en sc\u00e8ne, il semble bien que ce soit l\u2019auteur qui ait eu le dernier mot.<br \/>\n[1] August Strindberg, pr\u00e9face \u00e0 Mademoiselle Julie, traduction de Terje Sinding, Belval, Circ\u00e9\/Th\u00e9\u00e2tre, 2006, p. 10.<br \/>\n[2] Fr\u00e9d\u00e9ric Fisbach, entretien avec Jean-Fran\u00e7ois Perrier, publi\u00e9 dans le programme de salle de Mademoiselle Julie lors des repr\u00e9sentations au Festival d\u2019Avignon, au Gymnase Aubanel, du 8 au 26 juillet 2011.<br \/>\n[3] August Strindberg, op. cit., p. 14.<br \/>\n[4] Jean-Pierre Sarrazac, Th\u00e9\u00e2tres intimes, Arles, Actes Sud, coll. Le Temps du th\u00e9\u00e2tre, 1989, p. 166.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gymnase Aubanel, Fr\u00e9d\u00e9ric Fisbach pr\u00e9sente sa derni\u00e8re cr\u00e9ation, Mademoiselle Julie d\u2019August Strindberg, avec dans les r\u00f4les titre Juliette Binoche, Nicolas Bouchaud et B\u00e9n\u00e9dicte Cerutti. 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