


{"id":750,"date":"2011-07-16T19:32:00","date_gmt":"2011-07-16T17:32:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=750"},"modified":"2011-07-16T19:32:00","modified_gmt":"2011-07-16T17:32:00","slug":"cesena-un-deux-trois-soleil","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/cesena-un-deux-trois-soleil\/","title":{"rendered":"Cesena : un, deux, trois Soleil"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;<br \/>\n<em> <strong>Devant 2000 milles spectateurs, sur les 600 m2 du plateau, \u00e0 l\u2019abri de murs de plus de 30 m\u00e8tres de haut, Anne Teresa de Keersmaeker fait entrer Cesena dans la l\u00e9gende de la cour du Palais des Papes et l\u2019histoire des chor\u00e9graphes qui y ont \u00e9t\u00e9 produits. Dans le prolongement d\u2019En Atendant qui s\u2019achevait, Clo\u00eetre des C\u00e9lestins, dans la nuit ; Cesena commence quelques minutes seulement avant le lev\u00e9 du soleil. D\u2019une rare beaut\u00e9 li\u00e9e \u00e0 la gr\u00e2ce des corps et des voix, \u00e0 l\u2019\u00e9videmment de l\u2019espace et \u00e0 l\u2019\u00e9purement du mouvement, Cesena touche, \u00e0 \u00ab ce que dit la nuit profonde \u00bb comme il est \u00e9crit par Nietzsche, dans le chant de Zarathoustra.<\/strong> <\/em><br \/>\nA peine distincte de la nuit, dans un bruit de pas lourds et de sauts enlev\u00e9s, une ombre sombre lance un chant incantatoire mi r\u00e2le, mi articul\u00e9. Image presque chamanique qui dure une poign\u00e9e de minutes, et souligne le silence alentour : ce \u00ab personnage sublime \u00bb dont parlait Maeterlinck. En front de sc\u00e8ne, aux derniers souffles de ce cri presque animal, un ensemble de danseurs-chanteurs muets s\u2019aligne derri\u00e8re lui, serr\u00e9 et la ligne, comme la for\u00eat dans Macbeth, vient marcher d\u2019un pas cadenc\u00e9, surpris par quelques stations arr\u00eat\u00e9es qui ponctuent ces all\u00e9s et retours. Cesena commence l\u00e0, \u00e0 l\u2019endroit d\u2019une voix et d\u2019un mouvement, dans l\u2019obscurit\u00e9. D\u2019une voix rudoy\u00e9e par l\u2019\u00e9nergie qu\u2019elle doit exprimer. Et d\u2019un mouvement, sorte d\u2019exercice de marche et de stations synchronis\u00e9es. L\u00e0, o\u00f9 le groupe de Rosas et de Graindelavoix se mettent au diapason pour former un Ch\u0153ur\/un Ballet aux g\u00e9om\u00e9tries variables o\u00f9 l\u2019ars subtilior orchestre les d\u00e9placements du corps et de l\u2019esprit. Soit la formation d\u2019un po\u00e8me dans\u00e9 et chant\u00e9 au rythme des codex que convoque Cesena. Pi\u00e8ce qui, \u00e0 mesure que l\u2019obscurit\u00e9 qui enveloppe la cour se dissipe, porte les corps \u00e0 figurer les \u00e9tats de l\u2019\u00e2me. Ceux de la contemplation du ciel et de ces mythes lact\u00e9s, ceux du d\u00e9sir et l\u2019espoir d\u2019\u00eatre d\u00e9sir\u00e9, ceux de l\u2019amour courtois du XIV\u00e8me si\u00e8cle o\u00f9 le portrait de l\u2019\u00eatre aim\u00e9e se donne en des vers raffin\u00e9s, ceux des r\u00eaves moyen\u00e2geux o\u00f9 l\u2019esprit de l\u2019homme h\u00e9site d\u00e9sormais entre la raison qui dicterait les choses ou la croyance qui reconna\u00eetrait ces choses. Ceux encore d\u2019un hymne \u00e0 la nature qui ne se s\u00e9pare pas d\u2019une pens\u00e9e pour la mort.<br \/>\nCesena, en ces formes \u00e9nigmatiques o\u00f9 les trajectoires des danseurs entretiennent un rapport secret avec ces chants et ces textes anciens, ne s\u2019\u00e9clairera pas avec la lumi\u00e8re du jour, mais avec celle qui vient \u00e0 na\u00eetre en soi. C\u2019est-\u00e0-dire celle qui passe par le prisme des voix et des corps qui les \u00e9prouvent dans des courses, des poses, des \u00e9nergies et des forces qui convoquent une profondeur intense. Une entr\u00e9e en m\u00e9moire humaine prise dans l\u2019entrelacement des chants et des mouvements dans\u00e9s.<br \/>\nMaintenant, le jour a pouss\u00e9 la nuit hors de la Cour. Ce qui \u00e9tait sensible jusqu\u2019alors est aussi, et dor\u00e9navant, visible. De cette visibilit\u00e9 qui, dans la perception et l\u2019introspection, livre la sensation d\u2019\u00eatre devant le sublime. La gr\u00e2ce d\u2019un poignet au plus pr\u00e8s du sol est suspendue \u00e0 quelques rotations d\u00e9licates, \u00e0 un arr\u00eat musical, \u00e0 un silence architectural construisant un d\u00e9cor mental. L\u2019\u00e9tirement sym\u00e9trique d\u2019un bras et d\u2019une jambe n\u2019a d\u2019autre vocation que de rappeler un m\u00e9canisme que l\u2019on a oubli\u00e9 de penser. Une caresse du sable qui a \u00e9t\u00e9 balay\u00e9 par le pas rapide des danseurs fait entendre diff\u00e9remment le crissement de celui-ci. Le tactile est la mesure du subtile art.<br \/>\nAu soleil paru, les premiers piaillements des oiseaux r\u00e9pondent aux Codex de Chantilly et font entendre, pour ainsi dire, le dialogue entre les natures divines et humaines. Ce que donne la nature, Anne Teresa de Keersmaeker l\u2019offre \u00e0 l\u2019\u00e9coute, \u00e0 l\u2019oreille int\u00e9rieure, aux yeux, \u00e0 l\u2019\u0153il de l\u2019esprit. D\u00e9veloppant des solos, ou des duos, o\u00f9 s\u2019amalgamant dans un maul de finesse et d\u2019\u00e9quilibre, des figures apparaissent dans la r\u00e9v\u00e9lation de la lumi\u00e8re qui donne forme aux choses et \u00e9paisseur \u00e0 la mati\u00e8re.<br \/>\nEt de voir dans le rapprochement des corps qui s\u2019appuient les uns sur les autres, se tiennent et pour certains glissent, un retable en mouvement o\u00f9 si\u00e8ge un model\u00e9 de la mort. Et de regarder cet agglutinement de corps comme un mikado en \u00e9quilibre qui ne trouve celui-ci que dans la ma\u00eetrise de forces contraires, ou tractions et agrippements, permettent une stabilit\u00e9 suspensive. C\u2019est une danse que Cesena qui semble insinuer qu\u2019il n\u2019est de mouvement possible que si l\u2019entraide, le t\u00e2tonnement, l\u2019aide sont observ\u00e9s.<br \/>\nEt si la gravit\u00e9, celle de ces fresques charnelles comme celle qui est n\u00e9cessaire au lien du pied \u00e0 la terre pour la danse, est de mise, Cesena n\u2019est pas une pi\u00e8ce contemplative \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la vie terrestre. Aussi, Cesena est-elle pleine d\u2019une gaiet\u00e9 vive o\u00f9 les marches d\u2019un groupe font r\u00e9sonner les discussions et les conversations. Moments chant\u00e9s o\u00f9 le contrepoint complexe de l\u2019Ars Subtilior souligne les controverses discursives qui agitent ces grappes de p\u00e8lerins. Moment encore, o\u00f9 dans les travaux domestiques et agricoles, le chant est n\u00e9cessaire au mouvement de toute entreprise humaine. De la lumi\u00e8re du jour qui a gagn\u00e9 le plateau, alors que les danseurs passent, entre autres, par deux tout au long du front de sc\u00e8ne, dans un mouvement r\u00e9p\u00e9titif, l\u2019ombre n\u2019a pas disparu. Des deux danseurs, Keersmaeker fait de l\u2019un l\u2019ombre du second. Mati\u00e8re humaine que cette ombre-l\u00e0 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e au soleil naissant auquel fait \u00e9cho le chant de Joannes Ciconia Le Ray au soleil. Performance fabuleuse, en d\u00e9finitive, o\u00f9 l\u2019on mesure un travail de sym\u00e9trie, d\u2019accord et de coordination qui atteint la perfection.<br \/>\nAu Soleil, \u00e0 la lumi\u00e8re qui s\u2019affirme, au soleil qui ne conna\u00eet d\u2019autre mouvement que celui de la fusion et de la combustion de l\u2019organique, Anne Teresa de Keersmaeker rappelle ainsi qu\u2019il est douceur et violence, esp\u00e9r\u00e9 et redout\u00e9, g\u00e9niteur et tueur\u2026 Aussi, quand \u00e0 travers la m\u00eame image douce et violente, Un est pris \u00e0 partie par d\u2019autres (trois femmes\/danseuses), c\u2019est la figure de la Pi\u00e9ta qui vole en \u00e9clats. Et si parfois certains mouvements rappellent l\u2019enfance des jeux, les \u00ab un deux trois soleil \u00bb et ces arr\u00eats soudains, brusques et d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9s, Keersmaeker tient le mouvement dans Cesena dans une ambivalence o\u00f9 l\u2019h\u00e9sitation peut avoir pour double la percussion, la consolation pour s\u0153ur l\u2019agression, la retenue pour m\u00e8re l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration\u2026soit un monde conflictuel o\u00f9 la lumi\u00e8re qui \u00e9mane du Soleil rappelle qu\u2019il y a l\u00e0 un astre craint.<br \/>\nDu cercle de sable qui occupait le centre de la sc\u00e8ne, les grains ont \u00e9t\u00e9 projet\u00e9s aux quatre coins du plateau. L\u2019anneau solaire n\u2019a pas disparu. Il est \u00e0 l\u2019image de ses mouvements imp\u00e9tueux qui donnent le jour, et de ce noir qui nous fait croire \u00e0 la douce nuit. Lui a \u00e9t\u00e9 substitu\u00e9 un \u00e9clat de lumi\u00e8re capt\u00e9 par un miroir au haut d\u2019une tour. Un rayon jaune attendu. Un \u00e9clat, ou \u00ab un presque rien de lumi\u00e8re \u00bb comme l\u2019\u00e9crit Robert Misrahi. Et Cesena de faire vivre cet \u00e9clat au point que la pens\u00e9e de Roland Barthes, dans Le Plaisir du texte, suffira \u00e0 rendre ce qui est v\u00e9cu au contact de Cesena qui est un \u00ab moment o\u00f9 mon corps va suivre ses propres pens\u00e9es \u00bb. Ou la sensation certaine de vivre et d\u2019\u00e9prouver un moment extr\u00eamement rare.<br \/>\n<quote>les 17, 18, 19, \u00e0  4H30 du matin, Cour d&rsquo;Honneur du Palais des Papes<br \/>\nOn pense encore \u00e0 Castellucci lorsque l&rsquo;on \u00e9voque Cesena<\/quote><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212; Devant 2000 milles spectateurs, sur les 600 m2 du plateau, \u00e0 l\u2019abri de murs de plus de 30 m\u00e8tres de haut, Anne Teresa de Keersmaeker fait entrer Cesena dans la l\u00e9gende de la cour du Palais des Papes et l\u2019histoire des chor\u00e9graphes qui y ont \u00e9t\u00e9 produits. Dans le prolongement d\u2019En Atendant qui s\u2019achevait, Clo\u00eetre des C\u00e9lestins, dans la nuit ; Cesena commence quelques minutes seulement avant le lev\u00e9 du soleil. 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