


{"id":753,"date":"2011-07-16T19:36:00","date_gmt":"2011-07-16T17:36:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=753"},"modified":"2011-07-16T19:36:00","modified_gmt":"2011-07-16T17:36:00","slug":"amnesia-piece-a-these","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/amnesia-piece-a-these\/","title":{"rendered":"Amnesia : pi\u00e8ce \u00e0 th\u00e8se"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-752\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2011\/07\/arton201.jpg\" width=\"640\" height=\"420\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p><em> <strong>Le printemps Tunisien qui s\u2019\u00e9ternise parce que la d\u00e9mocratie se gagne\u2026 le spectateur \u00e9tait confront\u00e9 \u00e0 Amnesia, des metteurs en sc\u00e8ne Jalila Baccar et Fadhel Ja\u00efbi, unis au th\u00e9\u00e2tre comme dans la vie pour le meilleur et pour le pire. Salle de Montfavet, c\u2019est une pi\u00e8ce \u00e0 th\u00e8se qui est donn\u00e9e\u2026 On la prend ou pas.<\/strong> <\/em><br \/>\nA l\u2019\u00e9poque, en 1973, Fadhel Ja\u00efbi est sollicit\u00e9 par le ministre afin qu\u2019il fonde une compagnie th\u00e9\u00e2trale publique dans la r\u00e9gion de Gafsa. Le ministre de la culture ayant opt\u00e9, au lendemain de l\u2019ind\u00e9pendance, pour la d\u00e9centralisation inspir\u00e9e du mod\u00e8le fran\u00e7ais (\u00e9galit\u00e9 devant la culture) et celui de l\u2019Union des R\u00e9publiques Socialistes Sovi\u00e9tiques (agit-prop persistante). Le Pr\u00e9sident Bourguiba d\u00e9veloppera alors le mod\u00e8le des Maisons de la Culture : cath\u00e9drale du patrimoine, de la cr\u00e9ation et du ciment national. L\u2019homo Tunisianus, pr\u00e9cipit\u00e9 de l\u2019homo sovieticus et de l\u2019homo gauloisus, \u00e9tait n\u00e9 dans le tumulte des heurts r\u00e9volutionnaires, plus ou moins proche des pays non-align\u00e9s. Dans le Sud Tunisien, Fadhel Ja\u00efbi et son groupe, dont sa femme qu\u2019il a rencontr\u00e9e lors de ses \u00e9tudes en France \u00e0 la Sorbonne et au Th\u00e9\u00e2tre de la cit\u00e9 universitaire, h\u00e9ritent d\u2019une terre \u00e0 \u00ab cultiver \u00bb et d\u00e9couvrent une r\u00e9alit\u00e9 aride. Avant de \u00ab cr\u00e9er \u00bb, il faudra \u00e9couter les populations, saisir leurs probl\u00e8mes, se familiariser avec les traditions artistiques locales, notamment la tradition orale et la tradition du conte pour les Berb\u00e8res. Une tradition qui privil\u00e9gie la po\u00e9sie et les joutes verbales. Temps d\u2019immersion et d\u2019\u00e9nergie, de projets renouvel\u00e9s, d\u2019un passage au Canada (pour jouer un Genet mis en sc\u00e8ne par R\u00e9gy, censur\u00e9)\u2026 Bient\u00f4t Directeur d\u2019un centre dramatique national d\u2019art dramatique, Fadhel Ja\u00efbi, riche d\u2019une exp\u00e9rience diverse, fonde alors Le Nouveau Th\u00e9\u00e2tre : la premi\u00e8re compagnie priv\u00e9e ind\u00e9pendante de l\u2019histoire de la Tunisie. Avec une id\u00e9e, une orientation, il fera du \u00ab th\u00e9\u00e2tre citoyen \u00bb ancr\u00e9 pour partie dans la Trag\u00e9die grecque o\u00f9 l\u2019histoire du collectif n\u2019est pas s\u00e9parable du destin individuel. L\u2019aventure va presque durer une vingtaine d\u2019ann\u00e9es jusqu\u2019en 1993 o\u00f9 la compagnie Familia na\u00eetra sur les cendres de la pr\u00e9c\u00e9dente. Le th\u00e9\u00e2tre citoyen de Fadhel Ja\u00efbi acc\u00e9l\u00e8re le pas, et fera d\u00e9sormais du Th\u00e9\u00e2tre politique. Les cr\u00e9ations s\u2019encha\u00eenent, jusqu\u2019au projet de faire une trilogie. Premier volet, Corps outrages ou une mani\u00e8re de revisiter l\u2019histoire et la m\u00e9moire de la Tunisie de 1956 \u00e0 2006. Une histoire du socialisme et de sa liquidation par Bourguiba, puis Ben Ali. Second volet, Amnesia\u2026 n\u00e9 au saut du lit, au r\u00e9veil \u00ab je veux faire le proc\u00e8s de Ben Ali \u00bb dit-il \u00e0 sa femme qui lui conseille imm\u00e9diatement de consulter un m\u00e9decin[1]. Toucher \u00e0 Ben Ali, au pouvoir, en d\u00e9montrer la m\u00e9canique oppressive, la corruption\u2026 C\u2019\u00e9tait faire du th\u00e9\u00e2tre le lien d\u2019examen d\u2019un corps politique rong\u00e9 par la compromission et ses alli\u00e9s puissants, s\u2019en prendre \u00e0 une dynastie autoritaire, s\u2019aventurer dans un proc\u00e8s p\u00e9rilleux\u2026. C\u2019\u00e9tait faire un th\u00e9\u00e2tre politique ou, pr\u00e9cis\u00e9ment, recourir \u00e0 une pratique politique du th\u00e9\u00e2tre. C\u2019\u00e9tait de fait un risque li\u00e9 \u00e0 une politisation de l\u2019art.<br \/>\nAmnesia\u2026 pas \u00e0 pas<br \/>\nQu\u2019on se le dise, les acteurs qui sont sur le plateau, apr\u00e8s qu\u2019ils sont venus de la salle en regardant longuement chaque spectateur qui la peuplait, s\u2019inscrivent dans une logique de la communaut\u00e9 qui exc\u00e8de la seule compagnie. Si l\u2019id\u00e9e de communaut\u00e9 th\u00e9\u00e2trale a encore du sens, alors disons que c\u2019est la sc\u00e8ne et la salle qui sont les noyaux durs de celle-ci. Dit autrement, on pourrait imaginer que le th\u00e9\u00e2tre, ses fictions, sa pratique nous concernent directement. Apr\u00e8s ce point, c\u2019est une pantomime burlesque qui poursuivre l\u2019entr\u00e9e en mati\u00e8re. Ou l\u2019art de la pantomime qui est de dire et faire passer du sens sans articuler un mot. Un art de l\u2019implicite en quelque sorte dont on sait l\u2019usage chez Hamlet qui ne peut dire ce qu\u2019il sait mais tient \u00e0 partager sa connaissance.<br \/>\nQuand la pantomime s\u2019ach\u00e8ve, une rang\u00e9e de fauteuil de jardin blanc est mis \u00e0 vue. Derri\u00e8re chaque fauteuil un acteur. Or le compte n\u2019y ait pas. Il y a un fauteuil vide. Erreur de calcul ? Non, il y a une personne en moins.<br \/>\nLa m\u00e9taphore parle encore sans d\u00e9tour. Et la question qui vient et qu\u2019Amnesia soul\u00e8vera, c\u2019est : \u00ab qui il manque ? \u00bb \u00ab qui a disparu ? \u00bb, \u00ab pourquoi ? \u00bb<br \/>\nEn soi, Amnesia, au moins sa conduite, est totalement brechtienne. Le th\u00e9\u00e2tre politique doit mener \u00e0 la r\u00e9flexion. Pas seulement parce que la th\u00e9matique est au rendez-vous. Mais parce que la pratique de la mise en sc\u00e8ne est elle aussi signifiante de l\u2019enjeu politique.<br \/>\nJeu, ici, qui repose exclusivement sur un jeu de l\u2019acteur qui est le point de la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, supportant le r\u00e9cit de l\u2019histoire, mais aussi son agencement \u00e0 travers des processus de mise en sc\u00e8ne renouvel\u00e9s et un jeu de lumi\u00e8re symboliques.<br \/>\nAu sol, la lumi\u00e8re dessine des cellules, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur desquelles des acteurs parlent distinctement (au sens de position politique distincte). Et d\u2019y voir la m\u00e9taphore d\u2019un \u00e9tat cellulaire. C\u2019est-\u00e0-dire : un \u00e9tat carc\u00e9ral.<br \/>\nAussi regarde-t-on autant que nous \u00e9coutons l\u2019histoire de Yahia, Ministre, dissident, d\u00e9chu, d\u00e9port\u00e9, trahit par son propre docteur Skolli\u2026 Aussi s\u2019amuse-t-on de l\u2019\u00e9nergie que le groupe d\u00e9ploie pour feindre toutes les situations, graves ou dr\u00f4les. Les unes, s\u2019embo\u00eetant dans les autres, et ob\u00e9issant ainsi \u00e0 un principe de distanciation qui ne permet pas l\u2019hypnose, mais d\u00e9veloppe la dialectique et la prise de conscience critique.<br \/>\nAu compte des sc\u00e8nes m\u00e9morables, les interrogatoires psychiatriques qui sont des interrogatoires politiques sont souvent r\u00e9ussies. La sc\u00e8ne de liasse populaire : sorte de d\u00e9ballage du magasin aux accessoires et elles aussi plaisantes. Celle d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui se surveille et s\u2019oppresse mutuellement rel\u00e8ve presque d\u2019un comique \u00e0 la Chaplin. Celle de l\u2019\u00e9meute du ballet des femme de m\u00e9nages\u2026 dit-elle la conscience politique.<br \/>\nFonctionnant aux sc\u00e8nes d\u00e9coup\u00e9es, \u00e0 une sorte d\u2019esth\u00e9tique du discontinu inspir\u00e9 de la technique du montage au cin\u00e9ma, Amnesia est un th\u00e9\u00e2tre politique o\u00f9 les sc\u00e8nes de lavage de cerveau et la figure du proc\u00e8s par des \u00ab blouses blanches \u00bb sont r\u00e9currentes \u00e0 la dynamique de jeu. Sur le mode du burlesque, souvent presque chor\u00e9graphi\u00e9 \u00e0 l\u2019exc\u00e8s, le propos est soulign\u00e9e, grossi, \u00e9paissi afin non pas qu\u2019il gagne en visibilit\u00e9, mais qu\u2019il puisse \u00eatre compris pour \u00ab faire parler \u00bb. Th\u00e9\u00e2tre all\u00e9gorique et symbolique aussi o\u00f9 la stylisation du jeu sert \u00e0 dire ce qui ne peut \u00eatre \u00e9nonc\u00e9.<br \/>\nAu sortir d\u2019Amnesia, ce long proc\u00e8s qui fait entendre des consciences, on est partag\u00e9 entre le sentiment d\u2019un th\u00e9\u00e2tre bavard et l\u2019id\u00e9e que le th\u00e9\u00e2tre doit coller \u00e0 ses contemporains. Entre les deux, Amnesia est de toutes les mani\u00e8res une pi\u00e8ce \u00e0 th\u00e8se que l&rsquo;on soutient totalement, m\u00eame si la \u00ab\u00a0soutenance\u00a0\u00bb est parfois p\u00e9rilleuse du seul fait, peut-\u00eatre, que le spectateur est depuis longtemps \u00e9tranger \u00e0 ces formes de proc\u00e8s, sous cette forme&#8230;<br \/>\n[1] Ces remarques et ces informations sur le parcours de Fadhel Ja\u00efbi sont en grande partie pr\u00e9lev\u00e9es dans l\u2019entretien r\u00e9alis\u00e9 par les Inrockuptibles, \u00e9dition sp\u00e9ciale, Avignon 2011, pp. 30-35. Nous prions les auteurs de nous pardonner les coupes et la reformulation.<br \/>\nA voir jusqu&rsquo;au 17 juillet, salle Monfavet, \u00c3 17H00 et 22 H00<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le printemps Tunisien qui s\u2019\u00e9ternise parce que la d\u00e9mocratie se gagne\u2026 le spectateur \u00e9tait confront\u00e9 \u00e0 Amnesia, des metteurs en sc\u00e8ne Jalila Baccar et Fadhel Ja\u00efbi, unis au th\u00e9\u00e2tre comme dans la vie pour le meilleur et pour le pire. Salle de Montfavet, c\u2019est une pi\u00e8ce \u00e0 th\u00e8se qui est donn\u00e9e\u2026 On la prend ou pas. A l\u2019\u00e9poque, en 1973, Fadhel Ja\u00efbi est sollicit\u00e9 par le ministre afin qu\u2019il fonde une compagnie th\u00e9\u00e2trale publique dans la r\u00e9gion de Gafsa. 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