


{"id":757,"date":"2011-07-15T19:40:00","date_gmt":"2011-07-15T17:40:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=757"},"modified":"2011-07-15T19:40:00","modified_gmt":"2011-07-15T17:40:00","slug":"la-levee-de-gourdins","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-levee-de-gourdins\/","title":{"rendered":"La lev\u00e9e de gourdins"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;&#8211;<br \/>\n<em> <strong>Serr\u00e9s sur le gradin du gymnase du lyc\u00e9e Mistral, nous \u00e9tions nombreux hier soir \u00e0 assister \u00e0 la derni\u00e8re pi\u00e8ce du duo fracassant Sophie Perez \/ Xavier Boussiron, au titre aussi \u00e9vocateur que myst\u00e9rieux : \u00ab Oncle Gourdin \u00bb. Treizi\u00e8me cr\u00e9ation de la compagnie du Zerep, c\u2019est pourtant pour la premi\u00e8re fois qu\u2019elle est accueillie au festival d\u2019Avignon. \u00c0 croire que ces enfants terribles du th\u00e9\u00e2tre et des arts plastiques ont longtemps inqui\u00e9t\u00e9 par leur pr\u00e9dilection pour le mauvais go\u00fbt et la mise en pi\u00e8ce des codes du spectacle, avant de pouvoir se creuser un nid au sein du \u00ab prestigieux festival \u00bb. Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant qu\u2019\u00ab Oncle Gourdin \u00bb soit une pi\u00e8ce sur mesure, o\u00f9 une bande de lutins graveleux \u00ab jouent au th\u00e9\u00e2tre \u00bb pour rompre l\u2019ennui, taillant de beaux costards tout au long du chemin.<\/strong> <\/em><br \/>\nSophie Perez et Xavier Boussiron sont venus au th\u00e9\u00e2tre par le biais des arts plastiques. Form\u00e9s respectivement \u00e0 l\u2019Ensat et aux Beaux Arts, leur premi\u00e8re collaboration date de 1997. Depuis, en toute insolence et dans la plus grande joie, le couple infernal ne se lasse pas de recouvrir les sc\u00e8nes de d\u00e9cors extravagants, de frictionner le noble et le vulgaire pour en sortir des \u00e9tincelles, de composer avec une \u00e9nergie foutraque loin des modes et des attentes, le tout en offrant une critique acerbe et irreverentieuse de l\u2019art vivant.<br \/>\nLeurs pr\u00e9c\u00e9dentes cr\u00e9ations font feu de tout bois : l\u2019adaptation d\u2019une m\u00e9thode pour apprendre \u00e0 nager sans eau datant de 1930 (Mais o\u00f9 est donc pass\u00e9e Esther Williams ?),  une conf\u00e9rence psycho-m\u00e9dicale (Leutti), les affres d\u2019un cabaret pass\u00e9 \u00e0 la moulinette (Le coup du cric andalou), une version baroque et exp\u00e9rimentale du Lorenzaccio d\u2019Alfred de Musset (Laisse les gondoles \u00e0 Venise), ou encore une pi\u00e8ce p\u00e9dagogique pour les critiques (Deux masques et la plume).<br \/>\nIls s\u2019entourent d\u2019une \u00e9quipe de com\u00e9diens fid\u00e8les que Sophie Perez qualifie de \u00ab 4&#215;4 humains \u00bb. Ces acteurs ont dans leur sac des outils issus de cursus vari\u00e9s allant de la formation d\u2019acteur des plus classiques au cabaret, de la performance aux claquettes, en passant par l\u2019athl\u00e9tisme. Leur savoir faire, alli\u00e9 \u00e0 une \u00e9nergie et une inventivit\u00e9 d\u00e9bordante, leur permet de passer d\u2019un registre \u00e0 l\u2019autre, et de pouvoir rire de codes qu\u2019ils ma\u00eetrisent sur le bout des doigts.<br \/>\nLorsque Sophie Perez et Xavier Boussiron imaginent un nouveau projet, le d\u00e9cor est g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019\u00e9l\u00e9ment qui arrive en premier, et sur lequel ils prendront appui, avec les com\u00e9diens, pour construire la pi\u00e8ce. Pour \u00ab Oncle Gourdin \u00bb, ce sont les  arcades de pierre du clo\u00eetre des C\u00e9lestins qui ont \u00e9t\u00e9 construites en carton p\u00e2te, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle 1\/3. Les mythiques platanes sont \u00e9galement reproduits, et les champignons qui en recouvrent l\u2019\u00e9corce donnent des allures de sous bois. En effet il s\u2019agirait presque d\u2019un demi sous sol, nous sommes proportionnellement un peu plus bas que ce que devrait \u00eatre la v\u00e9ritable sc\u00e8ne des C\u00e9lestins, comme en dessous. Que va t on trouver dans les bas fonds du th\u00e9\u00e2tre ? Une petite famille de lutins, et un amoncellement d\u2019objets disparates, chaises, animaux empaill\u00e9s, bassines, peluches, projet\u00e9s sur sc\u00e8ne comme autant d\u2019accessoires oubli\u00e9s par le \u00ab th\u00e9\u00e2tre d\u2019en haut \u00bb.<br \/>\nCette tribu vit l\u00e0, dans ce qui semble \u00eatre la routine d\u2019un joyeux bordel organis\u00e9 (\u00ab il faut mettre un peu d\u2019ordre dans le d\u00e9sordre ! \u00bb s\u2019exclame l\u2019un d\u2019entre eux). On bricole \u00e0 coup de hache, on nettoie \u00e0 la brosse wc, on montre l\u2019air de rien ses fesses \u00e0 son voisin et on part \u00e0 la chasse quand il n\u2019y a plus rien \u00e0 manger. Le tout sur fond de musique d\u2019ascenseur qui n\u2019est pas sans rappeler le sublime mauvais go\u00fbt de certains sketchs des Deschiens. On comprend  alors, d\u00e8s les premiers minutes, que l\u2019entreprise de la compagnie Zerep est ici de pi\u00e9tiner pour transformer, et de partir, armes lourdes \u00e0 l\u2019\u00e9paule, trouver de quoi se mettre sous la dent avant de d\u00e9p\u00e9rir, bref de \u00ab faire que le th\u00e9\u00e2tre reste un chose vivante \u00bb comme le dit tr\u00e8s simplement Sophie Perez.<br \/>\nCar ces lutins sont tout \u00e0 notre image, ils s\u2019ennuient et s\u2019endorment quand on leur serine du th\u00e9\u00e2tre \u00ab\u00a0bourgeois\u00a0\u00bb. Un des leur commence \u00e0 lire Claudel et paf ! instantan\u00e9ment, les nains plongent dans un sommeil profond \u00e0 en faire p\u00e2lir la belle au bois dormant. Un autre essai est fait avec \u00ab l\u2019\u00e9p\u00eetre aux jeunes acteurs \u00bb d\u2019Olivier Py  qui a d\u2019abord pour effet une belle s\u00e9ance de coussin p\u00e9teur, puis les endors tout autant.<br \/>\nMais c\u2019est finalement Pasolini, r\u00e9cit\u00e9 par c\u0153ur, lors d\u2019un moment de d\u00e9tente-papouillage, qui r\u00e9siste \u00e0 la l\u00e9thargie et les \u00e9claire sur le refus comme acte essentiel. En devenant partisan du non, les lutins mutins amorcent une r\u00e9volution. Ils vont se mettre \u00e0 rejouer les mythes fondateurs du th\u00e9\u00e2tre, comme pour conjurer le sort et se r\u00e9approprier l\u2019histoire. La mise en marche du th\u00e9\u00e2tre s\u2019engrange suite \u00e0 deux \u00e9v\u00e9nements concomitants : la d\u00e9couverte d\u2019un enfant mort et l\u2019aveu de l\u2019ennui. Le cadavre comme l\u2019\u00e2me du th\u00e9\u00e2tre, la condition de l\u2019apparition de la trag\u00e9die. On joue alors un \u0152dipe grossier flinguant son Elvis daddy king de p\u00e8re, et recouvrant amoureusement sa m\u00e8re de nourriture. \u00ab Je vais \u00eatre complex\u00e9 maintenant \u00bb finit-il par dire avant de se crever les yeux, fa\u00e7on grand guignol. Puis une M\u00e9d\u00e9e affubl\u00e9e des oripeaux du th\u00e9\u00e2tre, g\u00e9missant et hurlant en cantatrice sous les arcanes, tandis qu\u2019au pied des arbres \u00e0 lieu une danse burlesque et triviale entre deux lutins, une main dans la culotte sale et l\u2019autre agitant une carotte, avec \u00e9clats de rire malicieux. Voici un bel exemple des m\u00e9langes qu\u2019affectionnent Sophie Perez et Xavier Boussiron, \u00e0 savoir \u00e9motion et bouffonnerie, culture savante et culture populaire, \u00e9l\u00e9gance et vulgarit\u00e9.<br \/>\nLe dernier mythe revisit\u00e9 par les nains n\u2019est autre qu\u2019 \u00ab En atendant \u00bb d\u2019Anne Teresa de Keersmaeker, spectacle jou\u00e9 l\u2019an dernier \u00e0 Avignon pr\u00e9cis\u00e9ment au clo\u00eetre des C\u00e9lestins, et rest\u00e9 tr\u00e8s pr\u00e9sent dans les esprits et dans le lieu, comme un moment phare du festival. Reproduisant les clich\u00e9s de ce que pourrait \u00eatre un spectacle de fin d\u2019ann\u00e9e de l\u2019atelier de contact improvisation de la MJC, les com\u00e9diens ex\u00e9cutent une mauvaise chor\u00e9graphie avec le s\u00e9rieux d\u2019un pape, en tenue noire, apr\u00e8s le passage d\u2019un d\u2019entre eux au flutiot. Ils finissent par y ajouter des gourdins en plastique comme accessoires, symboles de la commedia dell\u2019arte ou encore du lubrique franchouillard. Le pastiche peut faire rire jaune\u2026<br \/>\n\u00ab Oncle gourdin \u00bb se finira en parfait carnage, un des lutins se livrant soudain \u00e0 une tuerie au fusil \u00e0 pompe. Une fin sommaire, comme exp\u00e9di\u00e9e sous le tapis pour ne plus en parler, mais comment finir autrement ? Le th\u00e9\u00e2tre, comme les jeux d\u2019enfants, prend fin lorsque tous meurent, avec le plaisir de savoir que les morts viendront tout de m\u00eame saluer.<br \/>\nXavier Boussiron et Sophie Perez jouissent d\u2019une libert\u00e9 folle. En m\u00e9langeant les genres, ils cr\u00e9ent leur propre esth\u00e9tique. Difficile donc de le rattacher \u00e0 une famille de th\u00e9\u00e2tre ; iconoclastes, leurs r\u00e9f\u00e9rences et influences sont plut\u00f4t \u00e0 chercher du cot\u00e9 des arts plastiques. Avec le choix des nains aux masques et costumes difformes, on pense fort aux images de Cindy Shermann ou encore \u00e0 Paul Mc Carthy. Avec ces monstres, c&rsquo;est tout un jeu d&rsquo;attraction et r\u00e9pulsion qui se met en place. Venues de plus loin, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Bosch et Bruegel planent sur le plateau.<br \/>\n En proposant \u00e0 leurs acteurs de 50 ans d\u2019interpr\u00e9ter des lutins, Sophie Perez et Xavier Boussiron rient du comble de ce que pourrait \u00eatre la carri\u00e8re rat\u00e9 d\u2019un acteur finissant figurant chez Disney.<br \/>\n\u00ab Oncle Gourdin \u00bb serait alors un psychodrame, une th\u00e9rapie de groupe, \u00e0 la fois pour porter un regard sur le th\u00e9\u00e2tre en train de se faire, sur le th\u00e9\u00e2tre au travail et pour se lib\u00e9rer des casseroles du pass\u00e9. Cr\u00e9e comme un v\u00e9ritable clin d\u2019\u0153il (ou bras d\u2019honneur, suivant la sensibilit\u00e9 de chacun) \u00e0 Avignon, la compagnie Zerep ne veut pas \u00eatre dupe de l\u2019histoire du spectacle vivant  et de ses modes de production, et s\u2019en sert au contraire comme mati\u00e8re. Il se payeront donc le cadre prestigieux d\u2019Avignon dans n\u2019importe quelle salle de gymnase, tel le sphinx de Guiz\u00e8h \u00e0 Las Vegas, avec la clim.  Outre De Keersmaeker, bien d\u2019autres r\u00e9f\u00e9rences sont bouscul\u00e9es, tel Olivier Py la t\u00eate de turc, pointant ce qui semble d\u2019\u00e9videntes divergences artistiques et politiques. \u00ab C\u2019est une figure recurente dans notre poubelle mythologique \u00bb dit Xavier Boussirron au micro de France Culture.<br \/>\n\u00ab Nous pensons, au sein de la compagnie du Zerep, et ce depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es, que le th\u00e9\u00e2tre s\u2019\u00e9puise s\u2019il n\u2019est qu\u2019une cat\u00e9gorie culturelle ankylos\u00e9e par son histoire, juste une id\u00e9e bonne \u00e0 \u00eatre examin\u00e9e comme un animal ancien qui baigne dans le formol. \u00bb[1] annonce la compagnie, comme un manifeste. Et la voie qu\u2019elle a choisie pour creuser sa recherche singuli\u00e8re de vivant, tout en se purgeant d\u2019un h\u00e9ritage plombant, se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre tr\u00e8s saine.<br \/>\n\u00ab On se contrefout de l\u2019exp\u00e9rimental, du rock, du pluridisciplinaire, du pseudonouveau, de la supr\u00e9matie de la b\u00eatise d\u00e9complex\u00e9e, du th\u00e9\u00e2tre moderne \u201c\u00e0 sa m\u00e9m\u00e8re\u201d. Faire de la parodie n\u2019est pas une obligation. Par contre, en tirer parti exige que les choses vous habitent fondamentalement. Sans parodie pas de trag\u00e9die, sans trag\u00e9die pas de th\u00e9\u00e2tre\u2026Au th\u00e9\u00e2tre, compte uniquement ce qui cr\u00e9e des faits et liquide une anecdote. L\u2019\u00e9criture est donc celle de la sc\u00e8ne, pas celle des textes. \u00bb[2] Et c\u2019est bien cette position radicale, qui rend leur travail si singulier, laissant au spectateur une sensation trouble parfois, entre mal \u00e0 l\u2019aise et fascination,  comme devant un mauvais plat qui aurait go\u00fbt de \u00ab reviens-y \u00bb.<br \/>\nAvant de mourir, les nains trinqueront \u00e0 la fin de la repr\u00e9sentation, avec un cocktail \u00ab venefice \u00bb, nomm\u00e9 en l\u2019honneur du th\u00e9\u00e2tre qu\u2019ils savent bien \u00eatre \u00e0 la fois sortil\u00e8ge envo\u00fbtant et poison mortel\u2026<br \/>\n[1] Extrait du site de la compagnie www.cieduzerep.blogspot.com<br \/>\n[2] A propos de leur Gombrowiczshow, www.theatre-contemporain.net<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;&#8211; Serr\u00e9s sur le gradin du gymnase du lyc\u00e9e Mistral, nous \u00e9tions nombreux hier soir \u00e0 assister \u00e0 la derni\u00e8re pi\u00e8ce du duo fracassant Sophie Perez \/ Xavier Boussiron, au titre aussi \u00e9vocateur que myst\u00e9rieux : \u00ab Oncle Gourdin \u00bb. Treizi\u00e8me cr\u00e9ation de la compagnie du Zerep, c\u2019est pourtant pour la premi\u00e8re fois qu\u2019elle est accueillie au festival d\u2019Avignon. \u00c0 croire que ces enfants terribles du th\u00e9\u00e2tre et des arts plastiques ont longtemps inqui\u00e9t\u00e9 par leur pr\u00e9dilection pour le mauvais<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-757","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/757","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=757"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=757"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}