


{"id":763,"date":"2011-07-13T19:50:00","date_gmt":"2011-07-13T17:50:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=763"},"modified":"2011-07-13T19:50:00","modified_gmt":"2011-07-13T17:50:00","slug":"au-moins-jaurai-laisse-un-beau-cadavre","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/au-moins-jaurai-laisse-un-beau-cadavre\/","title":{"rendered":"Le cadavre de Macaigne, comme un champ de bataille"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<p><em> <strong>Au clo\u00eetre des Carmes, la derni\u00e8re pi\u00e8ce de Vincent Macaigne d\u2019apr\u00e8s Hamlet de William Shakespeare avec Samuel Achache, Laure Calamy, Jean-Charles Clichet, Julie Lesgages, Emmanuel Matte, Rodolphe Poulain, Pascal R\u00e9n\u00e9ric et Sylvain Sounier, est un combat joyeux, sans souci de pr\u00e9servation de l\u2019original du vieux barde. Un th\u00e9\u00e2tre comme un champ de bataille, ou une aire de jeu pour enfants, auquel tous participent furieusement, jusqu\u2019aux spectateurs dont l\u2019artiste a besoin pour continuer \u00e0 inventer son spectacle.<\/strong> <\/em><br \/>\nPourquoi encore \u00e9crire \u00e0 partir d\u2019Hamlet ? Parce qu\u2019Hamlet est une pi\u00e8ce in\u00e9puisable, un puit sans fond, une aporie. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un jeune prince qui veut venger la mort de son p\u00e8re. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un fils qui veut \u00e9pouser sa m\u00e8re \u00e0 la mort de son p\u00e8re. Mais sa m\u00e8re est mari\u00e9e \u00e0 son oncle, et le fils devient fou. C\u2019est le prince des acteurs qui devant la monarchie du th\u00e9\u00e2tre et du pouvoir n\u2019a pas voulu se r\u00e9signer. C\u2019est un \u00e9tudiant d\u00e9pressif qui lit Friedrich Nietzsche\u2026<br \/>\nHamlet injouable. \u00ab Pas un personnage, mais un r\u00f4le, le r\u00f4le de l\u2019homme \u00bb, d\u00e9clarait Antoine Vitez. Pas une pi\u00e8ce mais un livre de lecture, selon Goethe et Maeterlinck qui ajoutait : \u00ab Quelque chose d\u2019Hamlet est mort pour nous, le jour o\u00f9 nous l\u2019avons vu mourir sur la sc\u00e8ne. Le spectre d\u2019un acteur l\u2019a d\u00e9tr\u00f4n\u00e9, et nous ne pouvions plus \u00e9carter l\u2019usurpateur de nos r\u00eaves. \u00bb[1]. Passage oblig\u00e9 dans la carri\u00e8re d\u2019un metteur en sc\u00e8ne, c\u00e9dant \u00e0 la m\u00e9galomanie contagieuse du : \u00ab cette ann\u00e9e je monte Hamlet et donc je pense \u00bb comme le disait Carmelo Bene. Il serait pr\u00e9f\u00e9rable de passer son chemin, faire son Stephen Dedalus : \u00ab les fossoyeurs ensevelissent Hamlet p\u00e8re et Hamlet fils, Roi et prince, dans la mort au moins, avec musique d\u2019ambiance \u00bb[2].<br \/>\nAlors, qu\u2019en a fait la compagnie Friche 22.66 de Vincent Macaigne ? R\u00e9ponse en forme de question : la langue de Shakespeare, vous la voulez comment ? Bleue, saignante, \u00e0 point, carbonis\u00e9e ? Pour reprendre le titre de la pi\u00e8ce de Rodrigo Garc\u00eda qui investissait avec son acteur f\u00e9tiche Juan Loriente et une quinzaine de \u00ab murgueros \u00bb, musiciens et danseurs de carnaval, ce m\u00eame clo\u00eetre des Carmes en 2007. En tout cas, la premi\u00e8re partie de la nouvelle cr\u00e9ation de Vincent Macaigne y fait beaucoup penser. \u00c0 l\u2019image de la Carniceria Teatro (Boucherie Th\u00e9\u00e2tre), les acteurs jettent leurs corps dans la lutte dans un rythme effr\u00e9n\u00e9.<br \/>\nPour le texte, qui ne sera pas \u00e9dit\u00e9, \u00ab c\u2019est une sorte de soupe \u00bb au dire de Macaigne : un v\u00e9ritable m\u00e9lange entre la Trag\u00e9die d\u2019Hamlet, prince du Danemark de Shakespeare, La Gesta Danorum de Saxo Grammaticus, Manque de Sarah Kane, et autres. Une histoire de la violence explosive, dont le th\u00e8me \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 au c\u0153ur des pr\u00e9c\u00e9dentes cr\u00e9ations : Requiems 1, 2 et 3. Vincent Macaigne se confronte r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 ses anciennes cr\u00e9ations, et celle-ci ne fera pas exception. Il aime les \u0153uvres en chantier, et pr\u00e9cise : \u00ab il faut qu\u2019un spectacle se mette \u00e0 vivre jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement \u00bb. Une mani\u00e8re de maintenir expr\u00e8s la fra\u00eecheur, le go\u00fbt du risque, le danger aussi, pour venir \u00ab taper \u00bb contre la noirceur de grands textes comme L\u2019Idiot de Dosto\u00efevski ou Hamlet.<br \/>\nLa sc\u00e8ne est une composition entre le cimeti\u00e8re et un bric-\u00e0-brac d\u2019objets : des distributeurs de boissons, des croix, des gerbes de fleurs, un orgue, des troph\u00e9es de chasse, de sport, une table de banquet et ses victuailles, un furet empaill\u00e9 pour la d\u00e9pouille du spectre d\u2019Hamlet Ier, sorti de son mus\u00e9um d\u2019histoire naturelle pour l\u2019occasion, des drapeaux du Danemark, de l\u2019Europe, de la France, un squelette \u2013 celui de Mademoiselle Julie ? \u2013 sous vitrine, des pr\u00e9fabriqu\u00e9s surplombant la sc\u00e8ne\u2026<br \/>\nD\u00e8s le d\u00e9but, pendant l\u2019installation du public, un acteur chauffe la salle \u00e0 \u00ab blanc \u00bb, l\u2019invitant \u00e0 le rejoindre sur le plateau. \u00c7a prendra le temps qu\u2019il faudra, et il finira sans doute le festival sans voix \u00e0 force de chanter \u00e0 tue-t\u00eate sa petite ritournelle : \u00ab dans ma jeunesse \/ il me semblait bien doux \/ d\u2019abr\u00e9ger le temps \u00bb, mais \u00e7a marche. La f\u00eate a \u00e9t\u00e9 bien pr\u00e9par\u00e9e, il ne manquait plus que les invit\u00e9s, qui sont convi\u00e9s \u00e0 chanter, danser, manger aux noces du roi Claudius. Vincent Macaigne a le d\u00e9sir d\u2019impliquer le spectateur, de le secouer, de le faire r\u00e9agir et donc de participer \u00e0 ce qui se passe sur le plateau. Il parle parfois du public comme un personnage, une sorte de r\u00f4le, acteur \u00e0 part enti\u00e8re de ce travail qui n\u2019est pas fini. Toute l\u2019\u00e9quipe, des com\u00e9diens aux techniciens, construisent au fur et \u00e0 mesure, avec l\u2019inertie, la haine ou l\u2019amour, avec une r\u00e9ception qui diff\u00e9rera d\u2019un soir \u00e0 l\u2019autre[3].<br \/>\nLe public regagne les gradins et Horatio commence son prologue. Hamlet tout de noir v\u00eatu patauge dans la fosse \u00e0 purin et pleure le cadavre en d\u00e9composition de son pauvre papa. Ici, \u00e7a gicle, comme ont pu l\u2019exp\u00e9rimenter les spectateurs du premier rang se couvrant d\u2019une b\u00e2che pr\u00e9vue \u00e0 cet effet. Ici, l\u2019appel \u00e0 la col\u00e8re s\u2019entend dans les injures r\u00e9p\u00e9t\u00e9es \u00e0 l\u2019envie : \u00ab putain \u00bb, \u00ab casse-toi \u00bb, \u00ab ferme ta gueule \u00bb, et les \u00ab merde \u00bb, qui ponctuent souvent le texte cri\u00e9, crach\u00e9, d\u00e9bit\u00e9, au micro ou carr\u00e9ment au m\u00e9gaphone, en forme de protestation \u00e0 notre probl\u00e9matique sociale qui semble sans issue. L\u2019utilisation de cette violence n\u2019est pas gratuite et il n\u2019y a pas la volont\u00e9 de d\u00e9chirer l\u2019oreille du public, mais bien plut\u00f4t de lutter contre l\u2019aseptisation galopante de notre monde.<br \/>\n\u00ab il n\u2019y a pas d\u2019autre choix pour la jeunesse que de s\u2019exalter, pas d\u2019autre choix pour Hamlet que de venir trouer ce qui l\u2019entoure. Cette qu\u00eate de l\u2019absolu, c\u2019est une n\u00e9cessit\u00e9 inscrite dans la chair de chacun de nous depuis le d\u00e9but de notre travail. Nous la poursuivrons dans un rapport na\u00eff et violent au conte, en refusant absolument l\u2019abstraction et le cynisme. \u00bb[4]<br \/>\nSi loin si proche\u2026 Il y a du Alfred Jarry dans tout \u00e7a. Un roi Ubu-Claudius costum\u00e9 en banane tel une mascotte de terrain de foot, d\u00e9marre ses noces en retard, se plaignant qu\u2019ici \u00ab il n\u2019y a pas de joie \u00bb. Beaucoup plus proche, les r\u00e9f\u00e9rences cin\u00e9matographiques, les clins d\u2019\u0153il, sans doute quelques clich\u00e9s, mais peu importe, l\u2019image est probablement au centre du travail de Macaigne. Et ce d\u00e9placement du th\u00e9\u00e2tre de texte \u00e0 l\u2019image est une pens\u00e9e int\u00e9ressante, que ce soit l\u2019utilisation du cin\u00e9ma, la t\u00e9l\u00e9vision, la photographie, voire la publicit\u00e9. On se tire dessus \u00e0 coup de revolver, genre r\u00e8glement de comptes mafieux \u00e0 la Scarface ou Le parrain. \u00ab Il n\u2019y aura pas de miracles ici \u00bb, ce n\u00e9on sur les toits des pr\u00e9fabriqu\u00e9s indiquant avec une fl\u00e8che le plateau, qui n\u2019est pas s\u2019en rappeler The Million Dollar Hotel de Wim Wenders, refuge de tout un tas de cr\u00e9atures d\u00e9jant\u00e9s et marginales. La reine Marilyn Monroe-Gertrude chantant \u00ab Happy birthday Mr President \u00bb. Le c\u00e9l\u00e8bre monologue \u00ab \u00catre ou ne pas \u00eatre \u00bb revu \u00e0 la sauce Massacre \u00e0 la tron\u00e7onneuse. Et comment ne pas penser \u00e0 Brazil de Terry Gilliam, du Fight club avant l\u2019heure ?<br \/>\nVincent Macaigne peut \u00eatre fier de ce r\u00e9sultat provisoire. Dans ce festin de sexe et de sang, il est certain que l\u2019horizon d\u2019attente du projet peut para\u00eetre un peu brutal, mais il fallait au moins \u00e7a pour faire pi\u00e8ce \u00e0 la fadeur et l\u2019ennui de certaines productions fran\u00e7aises. On a pas souvenir d\u2019un tel don de soi. Macaigne et sa bande investissent la totalit\u00e9 du clo\u00eetre des Carmes et le d\u00e9vastent tout de m\u00eame au passage. Vision d\u2019un royaume du Danemark, et d\u2019une Europe en d\u00e9p\u00f4t de bilan. Au moins j\u2019aurai laiss\u00e9 un beau cadavre s\u2019av\u00e8re un spectacle beaucoup plus politique et insurg\u00e9 que simplement potache et provocateur, ce qui ne l\u2019emp\u00eache pas d\u2019\u00eatre souvent tr\u00e8s dr\u00f4le.<br \/>\n[1] Cit\u00e9 d\u2019apr\u00e8s Hans-Thies Lehmann, \u00ab Le Th\u00e9\u00e2tre postdramatique \u00bb, Paris, L\u2019Arche, 2002, p.89.<br \/>\n[2] James Joyce, \u00ab Ulysse \u00bb, nouvelle traduction sous la direction de Jacques Aubert, Paris, Gallimard, coll. \u00ab Du monde entier \u00bb, 2004, p. 268.<br \/>\n[3] Entretien avec Jean-Fran\u00e7ois Perrier, Clo\u00eetre Saint-Louis, 8 juillet 2011.<br \/>\n[4] Note d\u2019intention de Vincent Macaigne, site internet de la compagnie : http:\/\/vincentmacaigne-friche2266.com\/actualites\/note-dintention.html<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au clo\u00eetre des Carmes, la derni\u00e8re pi\u00e8ce de Vincent Macaigne d\u2019apr\u00e8s Hamlet de William Shakespeare avec Samuel Achache, Laure Calamy, Jean-Charles Clichet, Julie Lesgages, Emmanuel Matte, Rodolphe Poulain, Pascal R\u00e9n\u00e9ric et Sylvain Sounier, est un combat joyeux, sans souci de pr\u00e9servation de l\u2019original du vieux barde. Un th\u00e9\u00e2tre comme un champ de bataille, ou une aire de jeu pour enfants, auquel tous participent furieusement, jusqu\u2019aux spectateurs dont l\u2019artiste a besoin pour continuer \u00e0 inventer son spectacle. Pourquoi encore \u00e9crire \u00e0<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-763","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/763","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=763"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=763"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}