


{"id":765,"date":"2011-07-12T19:53:00","date_gmt":"2011-07-12T17:53:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=765"},"modified":"2011-07-12T19:53:00","modified_gmt":"2011-07-12T17:53:00","slug":"lentetement-ecce-homo","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/lentetement-ecce-homo\/","title":{"rendered":"L\u2019Ent\u00eatement : ecce homo"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;<br \/>\n<em> <strong>En alternance avec Parano\u00efa, Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo pr\u00e9sentent L\u2019Ent\u00eatement de Rafael Spregelburd.Seconde cr\u00e9ation qui, apr\u00e8s que Parano\u00efa nous a conduit dans l\u2019espace artificiel des Telenovelas, revient \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 et \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019Espagne prise dans l\u2019\u00e9tau de 1936. Pi\u00e8ce radicalement diff\u00e9rente de la premi\u00e8re, m\u00eame si, en d\u00e9finitive, la langue hispanisante unit l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, L\u2019Ent\u00eatement rappelle ce que parler veut dire, ce que prendre la parole induit, ce que le langage porte d\u2019essentiel, de vital, d\u2019originaire. Soit deux pi\u00e8ces, Parano\u00efa o\u00f9 la parole est juste d\u00e9su\u00e8te et \u00e9conomique, quand L\u2019Ent\u00eatement explicite que le discours est politique, que le langage est un enjeu ontologique. Salon presque philosophique \u00e0 Ved\u00e8ne&#8230;<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>Enracinement<\/em><br \/>\nSensible dans Parano\u00efa, sans que l\u2019on puisse prendre r\u00e9ellement la mesure de l\u2019enjeu qu\u2019est le langage, L\u2019Ent\u00eatement est vraisemblablement la pi\u00e8ce de Rafael Spregelburd qui pose de mani\u00e8re r\u00e9currente la question de l\u2019ordre du discours. Au point que le motif de la fiction : la mise au point d\u2019un dictionnaire \u00e0 m\u00eame de saisir l\u2019essence m\u00eame de toutes les langues, trouve des contrepoints pluriels \u00e0 travers une succession de personnages qui sont tous embl\u00e9matiques et symboliques d\u2019un usage du langage. Ainsi peut-on parcourir divers \u00e9tats de celui-ci, via le langage illumin\u00e9e ou po\u00e9tico-mystique de la jeune fille malade Alfonsa, le langage r\u00e9volutionnaire de John des Brigades internationales, le langage religieux de Francesco le pr\u00eatre, le langage politique ou la langue de bois des commissaires politiques, le langage de l\u2019art via celui de l\u2019artiste ou de l\u2019\u00e9crivain Anthony, le langage scientifique etc\u2026 Soit autant d\u2019usage que d\u2019ordres qui sont li\u00e9s par des rivalit\u00e9s ou des complicit\u00e9s g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par des conflits d\u2019int\u00e9r\u00eats ou des int\u00e9r\u00eats communs.<br \/>\nEn d\u2019autres termes, L\u2019Ent\u00eatement (qui proc\u00e8de d\u2019un langage au service de la fiction) s\u2019entend comme le territoire d\u2019une enqu\u00eate philosophique sur ce que \u00ab Parler veut dire \u00bb ou, et \u00e7a serait une question qu\u2019a trait\u00e9e Walter Benjamin, une r\u00e9flexion sur l\u2019esprit adamique et linguistique du langage. En soi, et pour les philosophes du langage ou les po\u00e8tes dramaturges, un questionnement qui conduit \u00e0 interroger la surface des mots, leur emploi arbitraire, leur capacit\u00e9 \u00e0 articuler l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 (la pens\u00e9e) et l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 (l\u2019expression, la parole), car il ne va de soi, loin de l\u00e0, que le syst\u00e8me linguistique soit \u00e0 m\u00eame de nommer ce que nous voyons, ce que nous pensons, ce que nous r\u00e9fl\u00e9chissons. En son temps, Ferdinand de Saussure aura point\u00e9 lui aussi ces enjeux en distinguant le langage (formidable espace virtuel des possibles), de la langue (syst\u00e8me ordonn\u00e9 et arbitraire qui permet l\u2019agencement et le fonctionnement des communaut\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une \u00e8re culturelle), de la parole (usage priv\u00e9 et singulier, lieu de la po\u00e9sie et de la cr\u00e9ation).<br \/>\nEt nombre de trait\u00e9s, d\u2019essais, mais aussi d\u2019\u0153uvres auront soulign\u00e9 ces diff\u00e9rents aspects du langage, la mani\u00e8re dont il est mis en place et occupe des zones distinctes dans le champ social. Parmi les travaux qui comptent, ceux de Michel Foucault et son \u00e9tude des champs \u00e9nonciatifs, (un \u00e9nonc\u00e9 est d\u00e9termin\u00e9 par l\u2019espace dans lequel il est produit), et ceux des linguistes am\u00e9ricains Sperber et Wilson (sur les situations de communications), demeurent toujours pertinents et justes. D\u00e8s lors, parler, recourir au langage (linguistique, artistique, musical, plastique\u2026) c\u2019est toujours, explicitement privil\u00e9gier un ordre. C\u2019est-\u00e0-dire un ordre politique et moral o\u00f9 la syntaxe et le lexique sont le r\u00e9sultat d\u2019une exclusion d\u2019autres ordres. Parler n\u2019est ainsi jamais neutre. Et une soci\u00e9t\u00e9 se juge toujours au regard de ce qu\u2019elle accepte, dans la diff\u00e9rence et la pluralit\u00e9, d\u2019entendre.<br \/>\nL\u2019Ent\u00eatement, \u00e0 sa mani\u00e8re, est une contribution \u00e0 ces \u00e9tudes. Contribution d\u2019autant plus int\u00e9ressante qu\u2019elle n\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 l\u2019histoire de cette Am\u00e9rique latine ou la parole interdite (la censure qui pesait sur le langage et les id\u00e9es) jalonne, entre autres, l\u2019histoire de l\u2019Argentine et sa junte, le pays de naissance de Di Fonzo Bo, celui aussi de Rafael Spergelburd.<br \/>\nL\u2019Ent\u00eatement, Pi\u00e8ce de Spergelburd, qui met en avant, elle, la schize d\u2019un commissaire politique tenu de b\u00e2illonner l\u2019Espagne dont Franco accouche (le ventre de la b\u00eate immonde est encore f\u00e9cond, se souvient-on \u00e0 la fin d\u2019Arturo Ui) et qui, dans le m\u00eame temps cherche une langue unifiante qui rassemblerait presque tous les peuples. Utopie positive, a priori, qui r\u00e9v\u00e8le, \u00e0 bien la fouiller, un r\u00eave totalisant lequel, toujours, est le propre des utopies n\u00e9gatives.<br \/>\nEntre quatre murs<br \/>\nUne voix inqui\u00e8te, presque plaintive, s\u2019\u00e9l\u00e8ve dans le noir et la silhouette indistincte d\u2019une jeune femme s\u2019en extrait. Elle narre un r\u00eave comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une proph\u00e9tie que porte parfois cet autre endroit de la conscience. A sa suite, sur un plan inclin\u00e9, appara\u00eet une maison en coupe qui permet d\u2019un coup d\u2019\u0153il d\u2019embrasser tous les espaces de cet int\u00e9rieur. Sorte de labyrinthe vu de dessus, soumis \u00e0 un jeu de d\u00e9coupes lumi\u00e8re, cet espace, \u00e0 l\u2019image de l\u2019histoire qui s\u2019y tiendra, est fait de zones d\u2019ombre, de recoins obscurs ou de refuges, de salle \u00e0 manger qui se confond avec un commissariat o\u00f9 il faudra passer \u00e0 table, de chambre plus ou moins claire apparent\u00e9e \u00e0 une taule ou une infirmerie, de couloirs qui sont autant de sorties de secours provisoires, de portes et de fen\u00eatres qui n\u2019accueillent plus aucune des couleurs de Matisse mais captent seulement la lumi\u00e8re d\u2019une lampe de bureau politique, le n\u00e9on d\u2019une administration polici\u00e8re, et parfois un \u00e9clat plus lumineux qui vient d\u00e9faire ce monde gris. Pr\u00e9cis\u00e9ment, vert de gris : la couleur \u00e0 la mode, en 1936, qui s\u2019oppose au Rouge.<br \/>\nL\u2019Ent\u00eatement pourrait \u00eatre juste cette histoire de couleurs qui s\u2019affrontent. Et les personnages qui d\u00e9ambulent dans cette Villa pourraient \u00eatre saisis aussi via ce prisme chromatique. Histoire d\u2019un kaki qui, au terme de l\u2019\u00e9crasement des Brigades internationales, des r\u00e9publicains et du PUN, troque l\u2019uniforme pour celui des costumes gris de flics en civil et de la police politique qui se confondent avec l\u2019habit de l\u2019homme de la rue. Ainsi, l\u2019int\u00e9rieur de cette Villa est-elle sous haute surveillance, micro-repr\u00e9sentative, d\u2019un terrain plus grand o\u00f9 s\u2019organisent la chasse \u00e0 l\u2019homme, au rouge, aux anarchistes (pens\u00e9es pour Lorca, pour Semprun et les autres).<br \/>\nVilla et foyer o\u00f9 les vies des r\u00e9sidents sont un amalgame nourrissant une Histoire en marche qui prend le dessus sur les vies priv\u00e9es, priv\u00e9es de vie, en quelque sorte. Histoire de couleurs que les uns et les autres ont \u00e9pous\u00e9es et qui habillent leurs id\u00e9es. Celle du pr\u00eatre en soutane vaticane : docteur des \u00e2mes et violeur masqu\u00e9, celle de l\u2019ordonnance qui ne sait pas lire, celles de l\u2019\u00e9crivain qui vit les derniers instants de sa maison d\u2019\u00e9dition, celle de la jeune fille r\u00e9volutionnaire demi-s\u0153ur d\u2019Antigone au fichu rouge, celle de sa s\u0153ur hallucin\u00e9e en chemise de nuit de condamn\u00e9e, celle du traducteur russe pas plus blanc que rouge mais commercial et VRP, celle du commissaire politique : l\u00e9ga franquiste et savant presque clandestin qui esp\u00e8re que le langage peut tout sauver.<br \/>\nLa panoplie de personnages, dans L\u2019Ent\u00eatement, est \u00e9gale \u00e0 la palette des couleurs de l\u2019\u00e2me humaine, aussi changeante qu\u2019impr\u00e9visible. Sans destin \u00e9crit, elle tourne au gr\u00e9 des vents r\u00e9volutionnaires, fascistes, humanistes \u00e0 Midi, barbares \u00e0 minuit. Rep\u00e8res temporels qui, dans la litt\u00e9rature et la philosophie font que Jekyll n\u2019est pas le double de Hyde, mais son fond cach\u00e9 et son int\u00e9riorit\u00e9 rentr\u00e9e o\u00f9 l\u2019animalit\u00e9 dispute \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 sa part.<br \/>\nLe d\u00e9cor tournoyant sur un axe met ainsi en place et en sc\u00e8ne cette ronde infernale o\u00f9 chaque pi\u00e8ce de la maison est le lieu de d\u00e9lib\u00e9rations contradictoires, parfois si absurdes qu\u2019elles en deviennent risibles. Et dans ce ballet de pi\u00e8ces int\u00e9rieures, c\u2019est la logique qui vient \u00e0 s\u2019absenter ou qui est repens\u00e9e et corrig\u00e9e\u2026<br \/>\nLe dictionnaire crypt\u00e9 de la \u00ab langue Kkatac \u00bb du commissaire politique, aussi fou que les travaux sur le langage conduits par Brisset que rapporte Foucault, devient alors embl\u00e9matique des mati\u00e8res grises chauff\u00e9es \u00e0 blanc. Les choses s\u2019emballent, et L\u2019Ent\u00eatement oscille, tel un m\u00e9tronome, entre sc\u00e8nes d\u00e9ployant une forme de gravit\u00e9 et bien souvent des \u00e9pisodes sc\u00e9niques aux situations burlesques o\u00f9 le jeu des com\u00e9diens, comme les accessoires qui sont convoqu\u00e9s, produit des effets cocasses, voire comiques. Au panth\u00e9on de celles-ci, la Geste du pr\u00eatre et son crucifix (sorte de baise-en-ville spirituel) renvoient l\u2019abb\u00e9 \u00e0 figurer un Dufrety d\u00e9froqu\u00e9, bien loin de la conscience meurtrie d\u2019un Donissan. Et de regarder le clavier anachronique d\u2019un ordinateur (genre Machine Enigma) comme le convertisseur insolite de la langue Kkatac, surprenante en ces r\u00e8gles lexicales, morphologiques et grammaticales. Et s\u2019amuser de celle quand, ayant embrass\u00e9 la complexit\u00e9 linguistique du monde, elle avoue un cas particulier qui concerne le chinois. Ou, au d\u00e9nouement, regarder interloqu\u00e9 la domestique fran\u00e7aise folle que personne n\u2019a devin\u00e9 parce qu\u2019elle parle mal l\u2019espagnol, flinguer \u00e0 tout va tout le monde avec un six coup, voire tomber 4 cadavres, et \u00e9pargner le commissaire avec un pistolet qui refuse d\u2019achever le travail.Logique comptable, math\u00e9matique, elle compte sur ses doigts le nombre de coup tir\u00e9, ne comprend pas\u2026 Et nous non plus.<br \/>\nCamper dans un d\u00e9cor fait de d\u00e9grad\u00e9s entre la lumi\u00e8re et le gris, sur un plateau inclin\u00e9 qui peut \u00eatre la m\u00e9taphore d\u2019un redressement ou d\u2019un basculement, orn\u00e9 de typographies glissantes sur les murs\u2026 L\u2019Ent\u00eatement est une farce noire, jou\u00e9e de mani\u00e8re r\u00e9aliste, avec ici et l\u00e0, quelques sc\u00e8nes appuy\u00e9es qui concourent \u00e0 rendre ponctuellement la mise en sc\u00e8ne digne d\u2019un cartoon. Entre Polar et huis-clos, sur fond de guerre mondiale \u00e0 venir et de luttes intestines postr\u00e9volutionnaire, c\u2019est un long dialogue tranquille et narratif que le dispositif sc\u00e9nique ponctue d\u2019un mouvement circulaire. Ou l\u2019\u00e9ternel retour de l\u2019histoire induit que l\u2019\u00eatre, toujours, est pris entre deux strates : les r\u00e9volutions \u00e0 \u00e9chelle humaine, et les projets \u00e0 l\u2019\u00e9chelle universelle. En d\u00e9finitive, L\u2019Ent\u00eatement est un r\u00e9cit philosophique. Soit un th\u00e9\u00e2tre comme le pensait Brecht qui pr\u00e9sente l\u2019homme : Ecce homo en quelque sorte.<br \/>\nLes 13 et 15 \u00e0  22H00, le 14 \u00e0  14H30, \u00e0  l&rsquo;Espace Ved\u00e8ne<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212; En alternance avec Parano\u00efa, Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo pr\u00e9sentent L\u2019Ent\u00eatement de Rafael Spregelburd.Seconde cr\u00e9ation qui, apr\u00e8s que Parano\u00efa nous a conduit dans l\u2019espace artificiel des Telenovelas, revient \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 et \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019Espagne prise dans l\u2019\u00e9tau de 1936. 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