


{"id":767,"date":"2011-07-12T19:58:00","date_gmt":"2011-07-12T17:58:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=767"},"modified":"2011-07-12T19:58:00","modified_gmt":"2011-07-12T17:58:00","slug":"le-chaos-macaignien","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/le-chaos-macaignien\/","title":{"rendered":"Le Chaos Macaignien"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211;<br \/>\n<em> <strong>En lieu et place du Clo\u00eetre des Carmes, Vincent Macaigne livre sa premi\u00e8re cr\u00e9ation avignonnaise : une libre adaptation de \u00ab\u00a0Hamlet\u00a0\u00bb. Spectacle de 3h30 avec entracte, \u00ab\u00a0Au moins j\u2019aurai laiss\u00e9 un beau cadavre\u00a0\u00bb est le r\u00e9sultat d\u2019un d\u00e9sir, celui de dialoguer avec les grands dramaturges ; d\u2019une urgence, celle de clamer son d\u00e9saccord avec le syst\u00e8me en perdition ; d\u2019un appel, celui de la r\u00e9volte et de la lutte artistique.<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>De la partition, magmatique\u2026<\/em><br \/>\nSur le terreau du tragique shakespearien Macaigne orchestre des \u00e9tats de chaos.<br \/>\nA commencer par la partition textuelle qui est un enchev\u00eatrement de couches disparates. Si le metteur en sc\u00e8ne choisit de travailler \u00e0 partir de la traduction de Fran\u00e7ois-Victor Hugo, ce n\u2019est certainement pas pour la respecter \u00e0 la lettre. Sc\u00e8nes et actes sont coup\u00e9s et tritur\u00e9s. Des passages de la chronique originale \u00e9crite par le moine Saxo Grammaticus au XIIIe si\u00e8cle y sont ins\u00e9r\u00e9s. Les langues du XVIe et du XIIIe sont accol\u00e9es \u00e0 celle du XXIe. Macaigne \u00e9crit lui-m\u00eame des sc\u00e8nes \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la fable, des rajouts, des sketchs, des r\u00e9interpr\u00e9tations ou des d\u00e9placements de certains \u00e9pisodes. S\u2019y donne un langage cru et vulgaire, oral, o\u00f9 la ponctuation se fait \u00e0 coup de \u00ab merde \u00bb et de \u00ab putain \u00bb. Un langage d\u2019urgence ; le langage des \u00ab intranquilles \u00bb, des furieux, de ceux qui sont en perte de pouvoir ; le langage de ceux qui n\u2019ont plus la place, la possibilit\u00e9, la capacit\u00e9 de s\u2019exprimer et qui le font en hurlant des \u00ab Ferme ta gueule ! \u00bb. A cet amas textuel, il faut ajouter les emprunts faits par Vincent Macaigne aux auteurs qui l\u2019ont inspir\u00e9, ou du moins en faire l\u2019hypoth\u00e8se. Nietzsche est vraisemblablement dans les parages\u2026 Un passage \u2013 d\u00e9form\u00e9 ? \u2013  de Manque de Sarah Kane semble \u00e9galement s\u2019\u00eatre engouffr\u00e9 dans la bouche d\u2019Oph\u00e9lie d\u00e9clarant son amour \u00e0 Hamlet. Etc. La partition est un v\u00e9ritable magma. D\u2019autant qu\u2019elle est \u00e9galement tr\u00e8s visuelle. De nombreuses images fonctionnent comme des \u00e9pisodes \u00e0 part enti\u00e8re s\u2019ajoutant \u00e0 la partition ou supplantant  le texte.<br \/>\nMacaigne tire librement les ficelles du mythe pour suivre les lignes directrices qui l\u2019int\u00e9ressent. Le burlesque est ainsi un des axes qui domine toute la premi\u00e8re partie. Claudius, le roi, y appara\u00eet d\u00e9guis\u00e9 en banane. V\u00e9ritable fou furieux, trublion, il pr\u00eache la joie et la \u00ab f\u00eate \u00bb \u00e0 outrance tel un path\u00e9tique jet-setter. Grotesque \u00e9galement le traitement du spectre qui devient un furet empaill\u00e9. La troupe de th\u00e9\u00e2tre, quant \u00e0 elle, est incarn\u00e9e par Roger Roger, un pervers sexuel et libidineux qui tra\u00eene avec lui un th\u00e9\u00e2tre classique et poussi\u00e9reux.<br \/>\nLa chair est l\u2019autre motif particuli\u00e8rement pr\u00e9gnant de la fable macaignienne. Les jeux \u00e9rotiques entre Gertrude (reprenant le \u00ab Happy birthday Mister President \u00bb de Marilyn Monroe tout en faisant un strip tease) et Claudius font glisser les corps jouisseurs jusque dans la fosse boueuse o\u00f9 baigne le cadavre d\u2019Hamlet p\u00e8re. Image de stupre par excellence. Presque trop \u00e9vidente. Plus inattendu en revanche : le viol \u00e0 demi consenti d\u2019Oph\u00e9lie par Claudius. Incarnation charnelle de l\u2019humiliation subie par la jeune fille et de son autosacrifice sur l\u2019autel du mensonge et du pouvoir (cf. ch\u00e2teau gonflable).<br \/>\nLa chair c\u2019est avant tout la mati\u00e8re : le sang qui gicle, l\u2019eau putride et souill\u00e9e qui \u00e9clabousse et d\u00e9borde, l\u2019herbe ravag\u00e9e, les alcools d\u00e9vers\u00e9s, les cigarettes allum\u00e9es, les musiques tonitruantes, les coups de feu \u00e9clatant\u2026 le vivant, selon Macaigne.<br \/>\nLe clo\u00eetre des Carmes assi\u00e9g\u00e9<br \/>\nChamp de foire puis champ de bataille, le Clo\u00eetre des Carmes est litt\u00e9ralement envahi.<br \/>\nD\u2019abord par les spectateurs somm\u00e9s par le com\u00e9dien Sylvain Sounier de monter, avant m\u00eame que le spectacle ne commence, sur le plateau. R\u00e9alisant un v\u00e9ritable tour de force, le \u00ab chauffeur de salle \u00bb r\u00e9ussit \u00e0 faire grimper plus d\u2019une cinquantaine de spectateurs sur le plateau pour un moment de liesse et de rassemblement populaire o\u00f9 tout le monde chante, frappe des mains, et semble avoir oubli\u00e9 le regard des autres. O\u00f9 chacun, le temps d\u2019une bonne vingtaine de minutes, s\u2019est affranchi du rapport sc\u00e8ne \/ salle.<br \/>\nL\u2019invasion c\u2019est bien s\u00fbr l\u2019abondance des objets et des particules h\u00e9t\u00e9roclites de d\u00e9cors, des projecteurs et des rampes de lumi\u00e8re qui surplombent l\u2019enceinte religieuse du XIIIe si\u00e8cle. Les moindres recoins sont investis. Utilisant la hauteur du lieu, Macaigne place au dessus des arcades une cabine vitr\u00e9e avec volets roulants. Une tribune royale aux allures de construction pr\u00e9fabriqu\u00e9e surmont\u00e9e d\u2019une enseigne lumineuse de f\u00eate foraine qui indique \u00ab Il n\u2019y aura pas de miracles ici \u00bb. Une vitrine de magasin dans laquelle les personnages deviennent des figurines, des mannequins, des objets de mode. Image du superficiel qui ne manque pas de faire \u00e9cho aux posters des deux fr\u00e8res affichant d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un Claudius play boy James Bondien et, de l\u2019autre, un Hamlet 1er encap\u00e9 et ringard. Clin d\u2019\u0153il \u00e0 la peopolisation des repr\u00e9sentants du pouvoir ? Camouflet aux hommes du bling-bling ? Dans tout les cas, la cabine est bien une vigie, une fen\u00eatre ouverte sur le royaume pourri du Danemark, sur la trahison et le mensonge.<br \/>\nL\u2019accumulation des d\u00e9bris \u2013 notamment des serpentins tir\u00e9s par les canons de feu d\u2019artifice et dans lesquels les acteurs s\u2019engluent constamment \u2013 m\u00eal\u00e9e aux mati\u00e8res r\u00e9pandues, ajout\u00e9e \u00e0 la vue des \u00e9l\u00e9ments h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes en tout genre \u2013 distributeurs automatiques de boissons, collection de troph\u00e9es, t\u00eates d\u2019animaux empaill\u00e9s, croix, cr\u00e2nes, piano, etc. \u2013 fait r\u00e9gner le d\u00e9sordre et le chaos sur le plateau. Volontairement montr\u00e9e au public, l\u2019utilisation des artifices est r\u00e9currente et va crescendo. L\u2019artillerie spectaculaire s\u2019emballe particuli\u00e8rement sur l\u2019\u00e9pisode de la sourici\u00e8re. Pour mettre en \u0153uvre la pi\u00e8ce dans la pi\u00e8ce, pour ex\u00e9cuter le plan d\u2019Hamlet \u2013 repr\u00e9senter, gr\u00e2ce au th\u00e9\u00e2tre, le meurtre de son p\u00e8re par son oncle Claudius afin de faire \u00e9clater le v\u00e9rit\u00e9 \u2013 Vincent Macaigne a recourt aux fum\u00e9es, aux musiques inqui\u00e9tantes, aux litres et aux litres de faux sang. Il atteint le summum avec l\u2019utilisation de souffleries qui \u00e9rigent un \u00e9norme ch\u00e2teau gonflable ensanglant\u00e9 du massacre qui vient d\u2019avoir lieu (ch\u00e2teau qui sera r\u00e9utilis\u00e9 pour le viol d\u2019Oph\u00e9lie).<br \/>\nLa sourici\u00e8re, s\u00e9quence de basculement de la trag\u00e9die, n\u0153ud dramaturgique, est trait\u00e9e dans la d\u00e9mesure et l\u2019outrance contrairement \u00e0 la tuerie finale repr\u00e9sent\u00e9e de mani\u00e8re sobre, r\u00e9fl\u00e9chissant ainsi une violence sourde et profonde. Cela arrive apr\u00e8s la folie d\u2019Oph\u00e9lie, elle aussi, finement trait\u00e9e. Les personnages, \u00e0 commencer par Gertrude nue et ensanglant\u00e9e, vont alors s\u2019immerger, un \u00e0 un, dans un aquarium se remplissant progressivement d\u2019eau et de rouge pour former une communion de corps morcel\u00e9s. Dans une ultime image, Hamlet contemplera les cadavres laiss\u00e9s, enlac\u00e9s dans la trag\u00e9die de la v\u00e9rit\u00e9.<br \/>\nPulsionnel et physique, le th\u00e9\u00e2tre de Vincent Macaigne s\u2019envisage du c\u00f4t\u00e9 de la performance. La partition qu\u2019il demande \u00e0 ses acteurs \u2013 et \u00e0 ses techniciens ! \u2013  est redoutable. L\u2019accident d\u2019ailleurs est redout\u00e9. Le metteur en sc\u00e8ne fait travailler son monde dans la logique de l\u2019\u00e9puisement. Il carbure \u00e0 la rage et \u00e0 la col\u00e8re obligeant \u00e0 crier, courir, patauger, exploser !<br \/>\nApr\u00e8s avoir pass\u00e9 presque dix ans sur plusieurs versions de son Requiem, apr\u00e8s avoir revisit\u00e9 Dosto\u00efevski avec Idiot !, le jeune trentenaire affiche ses ambitions en s\u2019attaquant \u00e0 Hamlet. Un passage \u2013 oblig\u00e9 ? \u2013 qui semble pouvoir, ou non, inscrire un artiste dans la cour des grands.<br \/>\nDans la cour des Carmes, en tout cas, le jeune Vincent r\u00e9alise ses r\u00eaves et propose sa vision tr\u00e8s personnelle. \u00ab On n\u2019a pas pu m\u2019enlever mes r\u00eaves parce que j\u2019en recr\u00e9e tout le temps. Je vais plus vite que ce que le syst\u00e8me veut imposer. \u00bb[1] confiait-il \u00e0 Jean-Louis Perrier en octobre 2010. L\u2019homme entend entrer en r\u00e9sistance par le biais de l\u2019art. Sa tr\u00e8s libre version d\u2019Hamlet \u00e9gratigne la soci\u00e9t\u00e9, le fameux \u00ab syst\u00e8me \u00bb. Incompr\u00e9hension g\u00e9n\u00e9rationnelle, perte d\u2019autorit\u00e9 et de re-p\u00e8res, \u00e9chec du dialogue mais aussi peur de l\u2019\u00e9tranger, consommation forcen\u00e9e, pouvoir d\u2019achat, privil\u00e8ges des puissants, dictature du divertissement, aveuglement politique\u2026<br \/>\n\u00ab Rien n\u2019est jamais donn\u00e9 \u00e0 personne. Tout travail est ce que tu en fais. \u00bb clame l\u2019acteur Polonius aux abords de la fin du spectacle. Une invitation \u00e0 retrouver et surtout \u00e0 chercher en soi les forces vives pour lutter. Au risque de rater et de laisser, par-devers soi, un beau cadavre\u2026<br \/>\n[1] \u00ab L\u2019\u00e9corcheur \u00e9corch\u00e9 \u00bb in Mouvement n\u00b058, janvier-mars 2011, p.62.<br \/>\nAu Clo\u00eetre des Carmes \u00e0 21h30, du 9 au 19 juillet 2011, rel\u00e2che le14.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211; En lieu et place du Clo\u00eetre des Carmes, Vincent Macaigne livre sa premi\u00e8re cr\u00e9ation avignonnaise : une libre adaptation de \u00ab\u00a0Hamlet\u00a0\u00bb. Spectacle de 3h30 avec entracte, \u00ab\u00a0Au moins j\u2019aurai laiss\u00e9 un beau cadavre\u00a0\u00bb est le r\u00e9sultat d\u2019un d\u00e9sir, celui de dialoguer avec les grands dramaturges ; d\u2019une urgence, celle de clamer son d\u00e9saccord avec le syst\u00e8me en perdition ; d\u2019un appel, celui de la r\u00e9volte et de la lutte artistique. 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