


{"id":771,"date":"2011-07-10T20:04:00","date_gmt":"2011-07-10T18:04:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=771"},"modified":"2022-09-09T00:59:34","modified_gmt":"2022-09-08T22:59:34","slug":"macaigne-proprietaire-des-carmes","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/macaigne-proprietaire-des-carmes\/","title":{"rendered":"Macaigne propri\u00e9taire des Carmes"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;<br \/>\n<em> <strong>\u00ab I Destroy, I destroy, I destroy \u00bb lan\u00e7ait Angelica Lidell dans le Clo\u00eetre des Carmes l\u2019an dernier. Vincent Macaigne, qui occupe le lieu aujourd\u2019hui, pourrait bien avec Au moins j\u2019aurai laiss\u00e9 un beau cadavre faire \u00e9cho \u00e0 ce cri de guerre o\u00f9 les \u00ab words, words, words \u00bb d\u2019Hamlet sont balay\u00e9s. Scandale ? Le petit Prince a trouv\u00e9 \u00e0 qui parler\u2026 Pas certain toutefois que \u00e7a parle \u00e0 tout le monde\u2026 m\u00eame au bout de 3H40, avec entracte.<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>Portrait pour rires<\/em><br \/>\nDans la file de spectateurs qui longent le Clo\u00eetre des Carmes pour pouvoir assister \u00e0 Au moins j\u2019aurai laiss\u00e9 un beau cadavre, une jeune femme distribue des tracts pour un Hamlet qui se tiendra dans le Off. Il s\u2019agit d\u2019Enqu\u00eate sur Hamlet, librement inspir\u00e9 de l\u2019essai de Pierre Bayard qui ajoute, au titre ci-dessus, la mention \u00ab le dialogue de sourds \u00bb. Je souris des arguments qu\u2019elle donne. Si elle savait[1]\u2026<br \/>\nVincent Macaigne, lui, n\u2019aura pas eu \u00e0 tracter, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par sa r\u00e9putation de jeune homme entretenant un rapport tr\u00e8s libre aux textes qu\u2019il choisit de mettre en sc\u00e8ne. Les raisons de l\u2019affluence du public pour ce nouvel Hamlet pourront ainsi se r\u00e9partir entre ceux qui savent et ceux qui ignorent \u00e0 quoi ils vont \u00eatre expos\u00e9s. De son Idiot emprunt\u00e9 \u00e0 Dosto\u00efevski, on avait pu sortir meurtri de la repr\u00e9sentation qu\u2019il se faisait du Prince Mychkine d\u00e9ambulant dans un bordel sc\u00e9nique et sonore. De la s\u00e9rie des 3 Requiems, plus ou moins inspir\u00e9e de Richard III, la lecture de la critique et de la presse entretenait l\u2019id\u00e9e que ce trentenaire, \u00e0 l\u2019aise dans l\u2019\u00e9criture, ( acteur aussi), clivait les spectateurs et, in fine, ne laissait jamais indiff\u00e9rent. Au point que le chouchou qu\u2019il peut incarner pour les uns (Thibaudat demandait \u00e0 suivre et soup\u00e7onnait un talent \u00e0 venir), peut aussi perdre son aur\u00e9ole de libertaire \u00e9clair\u00e9e. Par blogs interpos\u00e9s, une ruade franche d\u2019Armelle H\u00e9liot r\u00e9pondait au tribun de \u00ab Rue 89 \u00bb et envoyait bouler le \u00ab prodige \u00bb du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une esth\u00e9tique \u00ab pompier \u00bb, d\u2019un \u00ab bourgeois \u00e9pat\u00e9 par lui-m\u00eame \u00bb, d\u2019un geste marqu\u00e9 par \u00ab la faiblesse artistique, sensible, intellectuelle \u00bb. Figaro avait parl\u00e9.<br \/>\nMacaigne suscite donc des dialogues critiques puisque soutenu par un minist\u00e8re qui doit sans doute aimer l\u2019id\u00e9e d\u2019un th\u00e9\u00e2tre de texte et de r\u00e9pertoire (l\u2019Idiot, Hamlet, adaptation libre de Richard III) ; visibles \u00e0 Chaillot, aux Bouffes du Nord, \u00e0 la Ferme du Buisson\u2026 ; soutenu encore par le CDN d\u2019Orl\u00e9ans qui coproduit cet Hamlet qui est un \u00ab appel \u00e0 la r\u00e9volte \u00bb inscrit dans un \u00ab th\u00e9\u00e2tre du d\u00e9bordement et de l\u2019exc\u00e8s \u00bb, \u00ab dr\u00f4le et tragique \u00bb, \u00ab inventif parfois outrancier, mais dont les images sont fulgurantes \u00bb\u2026. Macaigne, donc, est le r\u00e9sultat du politique (le minist\u00e8re), de l\u2019\u00e9conomie culturelle (les programmateurs) et de la profession (soutien de quelques beaux lieux). Quant au public, il h\u00e9rite de ces strat\u00e9gies et se retrouve \u00e0 faire la queue vers 21H00, patientant et lisant la presse festivali\u00e8re o\u00f9 il lit avec attention les d\u00e9clarations du \u00ab jeune homme \u00bb. Citations \u00e0 propos du titre : \u00ab Au moins j\u2019aurai laiss\u00e9 un beau cadavre, je l\u2019ai choisi pour des raisons intimes, et parce que c\u2019est joli. Cela parle bien de Hamlet, de sa fin et de son trajet. Un trajet na\u00eff, presque b\u00eate. \u00c7a raconte l\u2019id\u00e9e d\u2019aller vite. Car chez lui, il y  a une urgence de vie, pas de mort. En fait il commence assez mort, et il se reconstruit dans la haine et la col\u00e8re. Avec le spectre, c\u2019est comme s\u2019il avait trouv\u00e9 une excuse \u00e0 la violence. Un jeune de 16 ans qui se trouve une excuse et devient dangereux \u00bb. Et s\u2019il sait que Macaigne a fait le conservatoire, il d\u00e9couvre aussi la touche biographique, indigne du Lagarde et Michard, mais tellement pris\u00e9 par l\u2019\u00e9poque : \u00ab \u00e7a m\u2019\u00e9nervait qu\u2019on me dirige\u2026 Quand on faisait Rimbaud en cours, je n\u2019\u00e9tais pas fort dans l\u2019explication. C\u2019\u00e9tait comme si on me demandait de dire un mensonge \u00bb.<br \/>\nLe \u00ab Joli \u00bb et le \u00ab mensonge \u00bb (c\u2019est moi qui souligne) sont ainsi les formes synth\u00e9tiques du jugement chez Macaigne. Pour le premier, indice d\u2019une sensibilit\u00e9 avou\u00e9e. Pour le second, r\u00e9action \u00e0 l\u2019institution, insinuation de corruption du sujet par les ma\u00eetres\u2026 ou un \u00e9ni\u00e8me proc\u00e8s fait \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Ce qui, soit dit en passant et en insistant, commence \u00e0 m\u2019emmerder franchement, quand je pense que toutes ces \u00ab petites t\u00eates blondes \u00bb comme le dit l\u2019expression qui ne tient gu\u00e8re compte du m\u00e9tissage d\u2019aujourd\u2019hui\u2026. Quand je pense donc, que ce public encadr\u00e9 est d\u00e9vers\u00e9 dans les th\u00e9\u00e2tres toute l\u2019ann\u00e9e.<br \/>\nMais revenons au \u00ab joli \u00bb et au \u00ab mensonge \u00bb qui, pour un champion de la critique g\u00e9n\u00e9tique, s\u2019entendent comme les mots articul\u00e9s sur le divan d\u2019un analyste. \u00ab Joli \u00bb ne d\u00e9signera pas le d\u00e9riv\u00e9 d\u2019une cat\u00e9gorie du beau. Non, \u00ab joli \u00bb signifie \u00ab sensible \u00bb, \u00ab \u00e9mouvant \u00bb, \u00ab attractif \u00bb. Soit les qualificatifs qui correspondent au registre de la s\u00e9duction dont Aristote expliquait que c\u2019est \u00e0 part enti\u00e8re un mode d\u2019argumentation, m\u00eame s\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait celui \u00e9tabli sur la dialectique ou la raison. Quant \u00e0 \u00ab mensonge \u00bb qui s\u2019oppose a priori \u00e0 \u00ab v\u00e9rit\u00e9 \u00bb, l\u2019analyste pourrait encore entendre \u00e0 cet endroit l\u2019aveu d\u2019une libert\u00e9 \u00e0 reconqu\u00e9rir. Ou, et c\u2019est plus int\u00e9ressant, un mot qui d\u00e9voile le projet de redonner au sujet son droit de parole. Sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00ab couper la parole \u00bb. C\u2019est d\u2019ailleurs moins la \u00ab v\u00e9rit\u00e9 \u00bb que cette recomposition d\u2019un sujet d\u00e9compos\u00e9 qui est le propre du geste de Macaigne.<br \/>\nD\u00e8s lors, faire du th\u00e9\u00e2tre chez Macaigne, au moment o\u00f9 j\u2019ach\u00e8ve la lecture de la presse festivali\u00e8re et m\u2019installe au dernier rang (ce qui ne me prot\u00e9gera de rien), proc\u00e8de vraisemblablement de ces aspects o\u00f9 l\u2019effet sensible et la parole retrouv\u00e9e gouvernent au projet de mise en sc\u00e8ne, au choix de ce metteur en sc\u00e8ne. Ce qui, pas un ne le contestera, correspond \u00e0 des qualit\u00e9s essentielles chez un cr\u00e9ateur ; qualit\u00e9s partag\u00e9es par tous les cr\u00e9ateurs puisqu\u2019ici, il est question d\u2019appropriation.<br \/>\nOr, \u00e0 cet endroit o\u00f9 la l\u00e9gislation ne peut rien, le d\u00e9bat s\u2019ouvre, car si Hamlet de Shakespeare induit un premier propri\u00e9taire ; Macaigne, lecteur de Shaskespeare, n\u2019en est que le locataire. Ergo, il faut alors faire un \u00e9tat des lieux\u2026.<br \/>\nHamlet : petit \u00e9tat des lieux.<br \/>\nAinsi l\u2019interpr\u00e8te d\u2019Hamlet est toujours un locataire de l\u2019\u0153uvre qui, plus ou moins habilement, occupe intelligemment l\u2019espace du texte. Car La Tragique histoire du Prince de Danemark Hamlet est avant toute chose un texte dont Maeterlinck, Goethe, etc\u2026 pr\u00e9tendaient qu\u2019il y avait l\u00e0 un Lesebuch, un livre de lecture, qui se suffisait et n\u2019avait d\u2019aucune mani\u00e8re besoin de la sc\u00e8ne. Aussi, il faudrait avant toute chose savoir ce que ce texte dit, ce qu\u2019il raconte, ce qu\u2019il met en jeu. Sous les formes les plus impr\u00e9visibles, universitaires et po\u00e9tiques, Hamlet aura \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de tous les commentaires et de bien des r\u00e9\u00e9critures. Les citer ici est impossible et toutefois quelques-unes demeurent en m\u00e9moire, comme lorsque Louis Aragon, dans Th\u00e9\u00e2tre\/Roman \u00e9crit en guise de commentaire : \u00ab Hamlet en rentrant jamais n\u2019oubliera d\u2019acheter de l\u2019eau min\u00e9rale \u00e0  l\u2019\u00e9picerie. Vous n\u2019auriez pas de l\u2019Oph\u00e9lie en poudre mais de l\u2019am\u00e9ricaine \u00bb. Ou Heiner M\u00fcller qui, dans Hamlet-Machine, \u00e9crit \u00ab Something is rotten in the age of hope \u00bb. Soit une parodie de la \u00ab pourriture du Danemark \u00bb qui est \u00e9tendue au principe esp\u00e9rance. Ou Mallarm\u00e9, qui crayonnant \u00e9nigmatiquement mais fabuleusement \u00e9crit \u00e0 propos du prince qu\u2019il est : \u00ab L\u2019adolescent \u00e9vanoui de nous aux commencements de la vie et qui hantera les esprits hauts ou pensifs par le deuil qu\u2019il se pla\u00eet \u00e0 porter, je le reconnais, qui se d\u00e9bat sous le mal d\u2019appara\u00eetre : parce qu\u2019Hamlet ext\u00e9riorise, sur des planches, ce personnage unique d\u2019une trag\u00e9die intime et occulte, son nom m\u00eame affich\u00e9 exerce sur moi, sur toi qui le lis, une fascination, parente de l\u2019angoisse. [\u2026] mais avance le seigneur latent qui ne peut devenir, juv\u00e9nile ombre de tous, ainsi tenant du mythe. [\u2026] Toute la curiosit\u00e9, il est vrai, dans le cas d\u2019aujourd\u2019hui, porte sur l\u2019interpr\u00e9tation, mais en parler, impossible sans la confronter au concept. L\u2019acteur m\u00e8ne ce discours [\u2026] L\u2019\u0153uvre de Shakespeare est si bien fa\u00e7onn\u00e9e selon le seul th\u00e9\u00e2tre de notre esprit, prototype du reste, qu\u2019elle s\u2019accommode de la mise en sc\u00e8ne de maintenant, ou s\u2019en passe, avec indiff\u00e9rence \u00bb. Le lecteur pardonnera la longueur de ces citations prises \u00e0 quelques-uns des po\u00e8tes que l\u2019on relit toujours.<br \/>\nParler d\u2019Hamlet, c\u2019est toujours s\u2019inscrire dans un d\u00e9bat sans fin, dans la convocation de la pens\u00e9e des uns et des autres, pr\u00e9f\u00e9rer tel \u00e0 tel, Deleuze \u00e0 Freud, Derrida \u00e0 Bayard, Brecht \u00e0 Dower wilson, Butel \u00e0 tous, etc.<br \/>\nPour l\u2019obsessionnel (j\u2019avoue en \u00eatre), c\u2019est sans cesse tomber sur une nouveaut\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire avoir la r\u00e9v\u00e9lation de sa propre ignorance) et entrer dans une histoire du th\u00e9\u00e2tre qui, si elle devait commencer avec le d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle, nous tiendrait en haleine le temps d\u2019une vie jusqu\u2019au moment o\u00f9 rejoint par la mort, nous serions comme ce personnage de Borg\u00e8s devant une porte et un million de cl\u00e9, les essayant chacune dans la serrure, sans pouvoir entrer. Aussi, ce n\u2019est pas le manque d\u2019arguments qui nous privera d\u2019un expos\u00e9 solide, mais le manque de temps qui nous conduira \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer, \u00e0 \u00e9lire, \u00e0 exclure.<br \/>\nDisons alors, simplement, qu\u2019un texte, quand en libert\u00e9 nous nous en saisissons, nous impose de le lire \u00ab pas \u00e0 pas \u00bb comme disait Barthes. Et ainsi, d\u2019en \u00e9tudier chacun des m\u00e9canismes, chacun des rouages, chacun des \u00e9cueils et chacune des r\u00e9sistances jusqu\u2019\u00e0 ce que la logique nous permette de nous \u00e9carter du symbolique, du subjectif, du projectif. Et, parce que l\u2019acte de lecture est r\u00e9gl\u00e9 sur un commandement \u00e9thique, faire que la lecture soit exclusive et ne porte que sur le texte, sans y ajouter de p\u00e9riph\u00e9riques biographiques, historiques, sociologiques, etc. Adopter ainsi une sorte de geste qu\u2019il conviendrait d\u2019appeler \u00ab lecture pauvre \u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire, une lecture d\u00e9barrass\u00e9e de tout ce qui n\u2019est pas le texte.<br \/>\n\u00ab Ethique de la lecture \u00e9tique \u00bb donc afin de substituer \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation le seul horizon qui nous pr\u00e9serve de l\u2019approximation : la compr\u00e9hension. Il faut bien une vie pour \u00e7a comme le signalait Mallarm\u00e9e, avant que le texte n\u2019\u00e9l\u00e8ve sa voix et vous d\u00e9livre ce qu\u2019il dit.<br \/>\n\u00ab Apprenez \u00e0 lire ce texte \u00bb dit Hamlet aux com\u00e9diens.<br \/>\nL\u2019ayant lu, au pr\u00e9texte de cette critique, il m\u2019importe alors de vous livrer la seule lecture qui s\u2019imposait, le moment o\u00f9 la voix du texte se mit \u00e0 r\u00e9sonner. Voici :<br \/>\nHamlet est la pi\u00e8ce o\u00f9 le pouvoir de la langue s\u2019oppose \u00e0 la langue du pouvoir.<br \/>\nEt d\u2019avouer que le lecteur (ce locataire) est donc toujours potentiellement, un acc\u00e9dant \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 que le propri\u00e9taire peut lui refuser. Soit, pour en finir avec cette m\u00e9taphore immobili\u00e8re, les ench\u00e8res (les autres lectures), le droit du vendeur (le texte) sont des concurrents s\u00e9rieux, toujours pris au s\u00e9rieux, qui font qu\u2019en mati\u00e8re de lecture, certains campent sur leurs positions. Toutes les lectures se valent. La d\u00e9mocratie, dans le champs des th\u00e9ories litt\u00e9raires et th\u00e9\u00e2trales, ayant adopt\u00e9 la r\u00e8gle de la polys\u00e9mie.<br \/>\nA ce compte-l\u00e0, Galill\u00e9e n\u2019aurait toujours pas raison, et Beno\u00eft XVI enseignerait l\u2019astrophysique pour en d\u00e9montrer la b\u00eatise, dans les universit\u00e9s cr\u00e9ationnistes du Texas.<br \/>\nMais ne courons-nous pas tous le risque d\u2019\u00eatre des Beno\u00eft XVI ?<br \/>\nBref, si Hamlet est ce que nous disons, alors regarder les mises en sc\u00e8ne de Carmelo Bene, celle de Castellucci, celle de Nekrosius, celle de Vitez, celle de Brook, celle de Zadek, celle de Ch\u00e9reau, celle d\u2019Ostermeier, celle d\u2019Enrique Diaz, celle de Gr\u00fcber\u2026 se ferait en oubliant que le texte est \u00e0 la mise en sc\u00e8ne, ce que l\u2019amour est \u00e0 la vie. Important, mais finalement accessoire. Eternel, mais en d\u00e9finitive temporel.<br \/>\nEt de conc\u00e9der, donc, que la mise en sc\u00e8ne est un lieu \u00e0 part, \u00ab from page to stage \u00bb disent les anglais, o\u00f9 le texte mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, n\u2019est pas la seule preuve qu\u2019avance le th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nAu Th\u00e9\u00e2tre du Jeu de Paume, \u00e0 Aix-en-Provence, alors qu\u2019Ania (\u00e9tudiante polonaise) fait une proposition de jeu sur un passage d\u2019Hamlet dont nous avons travaill\u00e9 la dramaturgie, je la regarde qui tourne sur elle-m\u00eame, les joues gonfl\u00e9es et tendues. Elle finit par vomir un jet d\u2019eau qu\u2019elle contenait. Sceptique, \u00ab pourquoi \u00e7a ? \u00bb lui demandais-je ? Elle me r\u00e9pondit : \u00ab en Pologne, dans mon pays, nous avons un proverbe : \u00ab nabra wody w usta \u00bb. \u00e7a veut dire \u00ab remplir la bouche avec de l\u2019eau. C\u2019est une expression pour dire que quelqu\u2019un se retient de parler ou de dire quelque chose. Il s\u2019obstine \u00e0 garder le silence. Mais c\u2019est pas possible \u00bb. Ou le com\u00e9dien, le th\u00e9\u00e2tre, le jeu\u2026<br \/>\nMacaigne propri\u00e9taire des Carmes<br \/>\nC\u2019est Emma\u00fcs qui a install\u00e9 ses stands dans le clo\u00eetre, sous les arcades, o\u00f9 d\u00e9sormais  le mobilier de \u00ab r\u00e9cup \u00bb, l\u2019\u00e9clectisme des vitrines qui racontent les faillites professionnelles et les d\u00e9veines familiales (tous finiront sur la paille, \u00e0 poil), les objets de tout poil (vase, bibelots, machins et trucs), les distributeurs de boissons am\u00e9ricaines et de caf\u00e9 pas bon\u2026 voisinent avec les drapeaux fran\u00e7ais et danois qui auraient \u00e9t\u00e9 mis au rebut. C\u2019est \u00e9ventuellement et aussi un chantier o\u00f9, en surplomb d\u2019une aire de jeu gazonn\u00e9, une fosse septique ou une tombe inond\u00e9e orn\u00e9e d\u2019une croix de bois et de deux cr\u00e2nes\u2026 des cabines ageco blanches sous-entendent que quelque chose est en construction, en reconstruction. C\u2019est peut-\u00eatre tout simplement un terrain de fouilles. Macaigne fouillerait Hamlet, lui ferait les poches, le questionnerait histoire de mettre \u00e0 jour quelque chose. C\u2019est encore un terrain vague ou un champ de bataille, avec sa gadoue, ses trous d\u2019eau\u2026 Ou un espace underground, o\u00f9 d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e dans le clo\u00eetre, le spectateur se retrouve devant des figures grunch qui chauffent la salle. C\u2019est un no man\u2019s land, et plus tard, \u00e0 l\u2019endroit de quelques \u00e9pisodes de cet Hamlet, Disneyland, le club Doroth\u00e9e ou le club de la plage quand Elseneur se gonfle comme un boudin. C\u2019est aussi la cour des miracles (panneau fluo sur les ageco : \u00ab Il n\u2019y aura pas de miracles Ici). \u00ab miracle \u00bb avec un \u00ab s \u00bb Ren\u00e9. Merde, l\u2019orthographe et la s\u00e9mantique[2]\u2026<br \/>\nC\u2019est Au moins j\u2019aurai laiss\u00e9 un beau cadavre, et c\u2019est de fait un paysage cadav\u00e9ris\u00e9, un paysage en ruines, une d\u00e9chetterie, une zone urbaine d\u00e9volue au logement des sans abris o\u00f9 les arcades se regardent aussi comme les dessous des ponts qui sont les HLM de la d\u00e9bine et des clodos. Le Hamlet de Macaigne plante le d\u00e9cor et s\u2019agence sur le mod\u00e8le du SDF. Sans Dramaturgie Fig\u00e9e. \u00c7a va \u00ab watter \u00bb de toutes parts, \u00e7a va d\u00e9chirer \u00e0 fond la caisse.<br \/>\nEn rang d\u2019oignon dans la cabine ageco \u00e9clair\u00e9e comme une cabine \u00e0 bronzer (un abri anti-atomique dit l\u2019un) on attend le mari\u00e9. L\u2019acteur est l\u00e0 devant un micro. Figure contrite, genre speakerine meublant le temps d\u2019antenne. Et Claudius d\u2019arriver, par les trav\u00e9es de la salle, d\u00e9guis\u00e9 en banane parce que c\u2019\u00e9tait pas une f\u00eate pour \u00ab d\u00e9pressif \u00bb, et qu\u2019on avait dit qu\u2019on se d\u00e9guiserait \u00bb\u2026 Gueulante de Claudius, crise de nerf ou abus de pouvoir, injures modernes hors chef d\u2019\u0153uvre\u2026 le ton est donn\u00e9 et le premier rang commence \u00e0 \u00eatre arros\u00e9 de gerbes d\u2019eau boueuse et de tout ce qui volera : confettis, gadoue, serpentins\u2026 Eux ont une b\u00e2che plastique qu\u2019ils remontent sur leur costume de soir\u00e9e et ignorent qu\u2019ils jouent le Hamlet-Machine de Corinna Harfusch. Solo impressionnant de l\u2019actrice aux prises avec un plastique constricteur, solo vu dans la derni\u00e8re action de l\u2019Acad\u00e9mie Exp\u00e9rimentale des Th\u00e9\u00e2tres.<br \/>\nExp\u00e9rimental sera le mot de ce Road Movie qui partage avec Ginsberg la violence, la sexualit\u00e9, les images hallucin\u00e9es, la v\u00e9h\u00e9mence et l\u2019injure, etc. Y a du Orange M\u00e9canique dans tout \u00e7a. Il s\u2019agira d\u2019une messe noire, d\u2019une farce brutale, d\u2019une \u00ab bonne petite f\u00eate d\u2019ultra-violence \u00bb comme dirait Alex. Y a du Tambour dans la d\u00e9gaine d\u2019Hamlet qui ressemble \u00e0 Oskar bien plus qu\u2019\u00e0 un l\u00e9gume de l\u2019\u00e9cole des fans avec Oph\u00e9lie et Hamlet : \u00ab j\u2019ai 4 ans\u2026 \u00bb. Donc, Oskar, avec en guise de jouet un pistolet qui tire des balles et de la haine dans les poches qui sont autant de billes qu\u2019il va jouer contre son beau-p\u00e8re\u2026<br \/>\nMacaigne ira jusqu\u2019au bout du manque de \u00ab re-spectre \u00bb au texte de l\u2019anglais qu\u2019il troue d\u2019une langue d\u00e9sacralis\u00e9e, qu\u2019il augmente de bruits, de b\u00e9gaiements, de textes invent\u00e9es au mieux vulgaires ali\u00e9n\u00e9s \u00e0 des pudeurs r\u00e9v\u00e9l\u00e9es sur le mode de confidence glauque. Au pire, en feignant des engueulades entre acteurs et r\u00e9gisseurs : la vie normale d\u2019une compagnie qui fait du th\u00e9\u00e2tre quoi. Et n\u00e9anmoins, parfois, le verbe shakespearien revient comme un revenant.<br \/>\nEt pour autant que la langue est hors d\u2019\u0153uvre, faite de raccourcis et d\u2019ellipses, de syncopes et d\u2019absences, d\u2019actualisations inattendues et d\u2019une modernit\u00e9 confondante, Vincent Macaigne parcourt Hamlet, en saisit la puissance et, parfois la finesse des m\u00e9canismes.<br \/>\nSi la langue est donc absente, l\u2019\u0153uvre elle, est pr\u00e9sente. Et d\u2019entendre les com\u00e9diens ajouter leurs commentaires d\u00e9pr\u00e9ciatifs sur ce qu\u2019ils font, ajoutent malm\u00e8nent, torturent, brisent\u2026 \u00ab c\u2019est nul \u00e7a. C\u2019est con merde \u00bb\u2026 Mais, et simultan\u00e9ment, les examiner dans l\u2019\u00e9nergie, la force, l\u2019irradiation d\u2019une id\u00e9e qu\u2019il faut accoucher, en en crevant l\u2019abc\u00e8s.<br \/>\nAlors il y aura bien les noces et la f\u00eate, lieu de l\u2019assise d\u2019un pouvoir \u00e0 mettre en place. Il y aura bien la morgue d\u2019Hamlet et le courroux de Claudius. Il y aura l\u2019amour d\u2019Oph\u00e9lie et la folie de la laiss\u00e9e pour compte. Il y aura le th\u00e9\u00e2tre dans le th\u00e9\u00e2tre et le meurtre du fr\u00e8re, et brutalement, \u00e0 1H20 du matin, alors que les fossoyeurs n\u2019ont pas fait leur \u0153uvre, que la passe d\u2019arme verbale et bient\u00f4t le duel qui devrait donner raison au Prince n\u2019auront pas lieu, que la mort de Claudius est le couronnement du prince mort, etc\u2026 que des tas de mots et de sc\u00e8nes ont \u00e9t\u00e9 greff\u00e9es, que le com\u00e9dien \u00ab Roger \u00bb (pure invention de circonstance) a des minutes essentielles qu\u2019il gaspille en \u00e9voquant son \u00ab divorce avec Nadine \u00bb, bref, qu\u2019il y a du trop, du plus, de l\u2019accessoire, de l\u2019inutile\u2026 Macaigne coupe. Noir. Fin.<br \/>\nC\u2019est que l\u2019enjeu n\u2019\u00e9tait pas dans la restitution de sc\u00e8nes attendues et connues. C\u2019est que chez Macaigne, ce que \u00ab vous savez et attendez \u00bb ne s\u2019accorde pas avec \u00ab ce qu\u2019il cherche \u00bb qui rel\u00e8ve d\u2019une intensit\u00e9 et d\u2019une densit\u00e9.<br \/>\nCelles-l\u00e0, elles auront, ici et l\u00e0, pass\u00e9.<br \/>\nComme le moment o\u00f9 la sc\u00e8ne livre le meurtre de Claudius sur son fr\u00e8re. Sc\u00e8ne excessive faite de percussions sur un corps \u00e0 terre dont les coups rebondissent dans le son fun\u00e8bre d\u2019une Fender Stratocaster, sur une b\u00e2che blanche asperg\u00e9e de sang, inond\u00e9e de sang\u2026 Sc\u00e8ne interminable qui dit la radicalit\u00e9 du geste, la d\u00e9cision infernale o\u00f9 se dessine dans la dur\u00e9e, \u00e0 la fois le meurtre mais, et parce que le meurtrier n\u2019en finit pas, dit aussi l\u2019impossibilit\u00e9 de se s\u00e9parer du fr\u00e8re. Sc\u00e8ne sadienne o\u00f9 l\u2019exc\u00e8s dit l\u2019impossibilit\u00e9 : l\u2019interdit transgress\u00e9 qui hantera la conscience et l\u2019histoire.<br \/>\nCelles encore de Claudius, nu toujours, qui d\u00e9ambule, baise Gertrude comme Oph\u00e9lie, et confesse. C\u2019est Stavroguine le malsain, le pourri, le condamnable, l\u2019humain aussi en qu\u00eate d\u2019une r\u00e9demption inatteignable mais d\u2019une conscience qui s\u2019explique. Et Macaigne d\u2019\u00eatre, \u00e0 ces endroits, dou\u00e9 de la connaissance de ce que peut livrer un plateau et un acteur.<br \/>\nEtc\u2026<br \/>\nNon, ce n\u2019est pas le Hamlet de Shakespeare. Oui, c\u2019est le Hamlet de Macaigne. Non, ce n\u2019est pas le texte de l\u2019\u00e9lisab\u00e9thain. Oui, c\u2019est une partition folle d\u2019aujourd\u2019hui. Oui, c\u2019est stupide, parfois con et contestable, mais jamais sans int\u00e9r\u00eat. Et dans l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre, \u00e7a ne nous ram\u00e8ne pas 40 ans en arri\u00e8re (Armelle, svp.), mais bien plus loin, en 1894, le jour o\u00f9 Jarry inventa UBU. Le jour o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre s\u2019ouvrit \u00e0 la Pataphysique dont Macaigne est l\u2019un des membres du Coll\u00e8ge.<br \/>\n[1] Cette note doit \u00e9clairer le lecteur sur un indice qui pourra peut-\u00eatre justifier la critique qui va suivre. Un, si je souris, c\u2019est que la jeune personne ne sait pas que j\u2019ai \u00e9crit pour le Magazine litt\u00e9raire de ce mois de juillet un billet sur le texte de la pi\u00e8ce que Dominique Paquet produit au th\u00e9\u00e2tre Le Petit Chien. Deux, universitaire curieux de l\u2019aporie qu\u2019est Hamlet, j\u2019ai moi-m\u00eame \u00e9crit un essai en r\u00e9ponse \u00e0 celui de Dower Wilson &amp; co. Ce livre : Vous Comprenez Hamlet ? L\u2019effet de cerne II, pr\u00e9fac\u00e9 par Jean-Pierre Leonardini, est aux antipodes du travail qu\u2019a fait Vincent Macaigne. \u00c7a ne change rien \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat que l\u2019on peut porter \u00e0 l\u2019un ou \u00e0 l\u2019autre.<br \/>\n[2] Se reporter \u00e0 l\u2019\u00e9dition de Lib\u00e9, Avignon 2011, page 8. On a d\u00e9j\u00e0 du mal \u00e0 y croire, c\u2019est toujours mieux avec un pluriel.<br \/>\nDu 9 au 19, \u00c3  21h30 Clo\u00c3\u00aetre des Carmes<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212; \u00ab I Destroy, I destroy, I destroy \u00bb lan\u00e7ait Angelica Lidell dans le Clo\u00eetre des Carmes l\u2019an dernier. Vincent Macaigne, qui occupe le lieu aujourd\u2019hui, pourrait bien avec Au moins j\u2019aurai laiss\u00e9 un beau cadavre faire \u00e9cho \u00e0 ce cri de guerre o\u00f9 les \u00ab words, words, words \u00bb d\u2019Hamlet sont balay\u00e9s. Scandale ? Le petit Prince a trouv\u00e9 \u00e0 qui parler\u2026 Pas certain toutefois que \u00e7a parle \u00e0 tout le monde\u2026 m\u00eame au bout de 3H40, avec entracte.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-771","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/771","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=771"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=771"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}