


{"id":772,"date":"2011-07-10T20:10:00","date_gmt":"2011-07-10T18:10:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=772"},"modified":"2011-07-10T20:10:00","modified_gmt":"2011-07-10T18:10:00","slug":"i-am-the-wind-eloge-de-la-matiere","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/i-am-the-wind-eloge-de-la-matiere\/","title":{"rendered":"I am the Wind, \u00c9loge de la mati\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211;<br \/>\n<strong> <em>Sous le ciel \u00e9toil\u00e9 de la cour du lyc\u00e9e Saint Joseph s&rsquo;est d\u00e9roul\u00e9e la deuxi\u00e8me cr\u00e9ation de Patrice Ch\u00e9reau, de l&rsquo;auteur norv\u00e9gien Jon Fosse. I am the Wind est un naufrage au seuil de la mort. Jack Laskey et Tom Brooke cr\u00e9ent un spectral duo , o\u00f9 l&rsquo;Un et l&rsquo;Autre errent au p\u00e9riple de la mer et du vent.<\/em> <\/strong><br \/>\nPatrice Ch\u00e9reau s&rsquo;est entour\u00e9 pour ce projet de toute une \u00e9quipe-technique de compagnons de voyage, avec lesquels il avait d\u00e9j\u00e0 travaill\u00e9 en amont. La collaboration au Young Vic Theatre de Londres a permis la rencontre avec les com\u00e9diens anglais. L&rsquo;\u00e9criture de Jon Fosse n&rsquo;a suscit\u00e9 aucune h\u00e9sitation. Le choix de la pi\u00e8ce I am the Wind a \u00e9t\u00e9 \u00ab intuitif \u00bb1 confie le metteur en sc\u00e8ne. R\u00e9put\u00e9 pour alterner les cr\u00e9ations classiques et contemporaines, Ch\u00e9reau revient sur la sc\u00e8ne Avignonnaise apr\u00e8s plus de 20 ans d&rsquo;absence. L&rsquo;homme de th\u00e9\u00e2tre, h\u00e9ritier d&rsquo;une culture picturale par ses parents-peintres, confie la conception du d\u00e9cor \u00e0 Richard Peduzzi.<br \/>\nRichard Peduzzi propose une sc\u00e9nographie riche en mati\u00e8re. Le plateau recouvert de b\u00e9ton, \u00e0 l&rsquo;image du corps de l&rsquo;Un qui se d\u00e9finit comme \u00ab un mur de b\u00e9ton \u00bb, ne transforme pas le rapport \u00e0 la terre des com\u00e9diens. Une quantit\u00e9 d&rsquo;eau boueuse si\u00e8ge au centre de la sc\u00e8ne l\u00e9g\u00e8rement creus\u00e9e. Elle ne submerge pas les corps au point de les alourdir vraiment, comme peut le faire le poids des mots. Ch\u00e9reau ne semble pas utiliser l&rsquo;environnement sc\u00e9nique comme pr\u00e9texte de jeu pour les acteurs. Ceux-ci \u00e9voluent dans l&rsquo;espace sans chercher \u00e0 le faire exister, comme s&rsquo;il se suffisait \u00e0 lui m\u00eame. De m\u00eame, l&rsquo;environnement sonore d&rsquo;\u00c9ric Neveux habite l&rsquo;imaginaire du spectateur mais para\u00eet s&rsquo;\u00e9vaporer sous le rythme de la langue. La sobri\u00e9t\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments participent \u00e0 l&#8217;empreinte d&rsquo;un univers po\u00e9tique.<br \/>\nLa non exploration de la mati\u00e8re par les acteurs rend le concret vaporeux. Comme si la mati\u00e8re devenait immat\u00e9rielle, qu&rsquo;elle se r\u00e9v\u00e9lait \u00e0 elle seule, sans avoir besoin qu&rsquo;on lui donne du jeu. C&rsquo;est l\u00e0 tout le g\u00e9nie de cette mise en sc\u00e8ne qui pose diff\u00e9rents mat\u00e9riaux sur sc\u00e8ne, sans les exploit\u00e9s ni les m\u00e9lang\u00e9s, rendant aux corps leur autonomie. L&rsquo;abstraction de la mer et de ses criques, imag\u00e9e par un \u00e9cran bleu en fond de sc\u00e8ne, permet \u00e0 la fois au spectateur, d&rsquo;inventer son regard \u00e0 d\u00e9faut de lui en imposer un, tout comme aux acteurs, de faire l&rsquo;exp\u00e9rience immat\u00e9rielle du jeu, que l&rsquo;on retrouve dans la langue. La mati\u00e8re est mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;invisible et non du visible, offrant ainsi magie et myst\u00e8re.<br \/>\nL&rsquo;\u00e9criture de Jon Fosse s\u00e8me silence, questionnement et r\u00e9p\u00e9tition, qui viennent rythmer la parole. Il s&rsquo;attache \u00e0 cette mat\u00e9rialit\u00e9 sonore du dire et du non-dire, plus qu&rsquo;\u00e0 sa signification. L&rsquo;Un cherche ses mots, h\u00e9site, b\u00e9gaie puis s&rsquo;essouffle. L&rsquo;Autre ne peine pas \u00e0 parler, mais questionne. Par le vertige des mots, l&rsquo;Un exprime l&rsquo;inad\u00e9quation de la langue \u00e0 rendre pr\u00e9sent l&rsquo;objet absent\u00e9. L&rsquo;important n&rsquo;est pas ce qui est dit mais ce qui est tu, d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;\u00e9conomie des r\u00e9pliques. Fosse dresse un monde de l&rsquo;indicible, un monde de l&rsquo;inter-dit, entre le dire. N&rsquo;ayant plus la capacit\u00e9 du dialogue, l&rsquo;Un cherche \u00e0 se mettre en retrait de la vie, car il se trouve en retrait de la langue. L&rsquo; Autre boulevers\u00e9, tente de rattacher l&rsquo;Un \u00e0 la vie, par le fil des mots qui le font aussi chavirer. Tout se passe comme si la langue restait le seul lien possible entre le monde des morts et des vivants. Elle serait un passage dans lequel nos deux com\u00e9diens errent le temps de la repr\u00e9sentation. Le dialogue est heurt\u00e9 par l&rsquo;obsession de chacun. La langue est malmen\u00e9e, ballott\u00e9e entre ces deux corps.<br \/>\nL&rsquo;aspect charnel de cette \u00e9criture cherche sans cesse, \u00e0 travers la chair des acteurs, \u00e0 prendre forme. Les mots traversent les bouches, y laissent des traces sans jamais s&rsquo;y installer.<br \/>\nLa collaboration avec le chor\u00e9graphe Thierry Thie\u00fb Niang a permis d&rsquo;explorer au travers du poids de la langue, le poids des corps. Pour l&rsquo;Un les mots sont lourds. Pour l&rsquo;Autre le poids corporel est une difficult\u00e9. A son entr\u00e9e sur sc\u00e8ne, l&rsquo;Autre enlasse dans ses bras Un inanim\u00e9. Mais le corps se d\u00e9s\u00e9quilibre,il lutte \u00e0 la charge. Tortur\u00e9s et \u00e0 la fois sublim\u00e9s, la lumi\u00e8re de Dominique Brugui\u00e8re vient soutenir les silhouettes par un bleu glacial. Ce bleu oc\u00e9an accompagne le flottement des deux \u00eatres.<br \/>\nL&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 saisir les corps et les mots, \u00e0 l&rsquo;image de l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 saisir l&rsquo;eau et le vent, rend \u00e0 l&rsquo;ordre du monde son \u00e9nigme.<br \/>\nUne dramaturgie du ballottement<br \/>\nApr\u00e8s un long naufrage de la parole appara\u00eet sur la sc\u00e8ne, une sorte de bateau. Une grande planche, v\u00eatue uniquement d&rsquo;un gouvernail en bois, s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, comme la brise du vent. Articul\u00e9e d&rsquo;un pied m\u00e9canique, le bateau l\u00e9vite au-dessus du sol, embarquant l&rsquo;Un et l&rsquo;Autre dans un mouvement de balance. Bascule des corps entre la vie et la mort. La disparit\u00e9 des mots est contrast\u00e9e par l&rsquo;apparition d&rsquo;objets enfouis sous la structure du bateau. De quoi boire, de quoi manger, rien d&rsquo;autre. Le poids du d\u00e9cor appara\u00eet avec plus de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 que les corps amaigris des deux hommes, qui se sentent lourd \u00ab comme la pierre \u00bb.<br \/>\nIls naviguent alors au gr\u00e9 du vent sur la mer, en qu\u00eate de rep\u00e8res. L&rsquo;arriv\u00e9e sur le bateau inverse leur rapport au monde. L&rsquo;Un retrouve la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de vivre \u00ab on est l\u00e9ger comme le vent \u00bb, tandis que l&rsquo;Autre perd la ma\u00eetrise de son \u00e9quilibre, en se laissant avec effroi, ballotter sur les flots. Sa certitude du langage se transforme en incertitude de gestes. L&rsquo;Autre se blesse, titube. La maladresse de cette situation ainsi que la chute du corps r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;humour sous-jasent chez Fosse. Le comique na\u00eet de l&rsquo;\u00e9chec. Pour l&rsquo;Un c&rsquo;est l&rsquo;incertitude des mots qui le rend touchant et dr\u00f4le. Pour l&rsquo;Autre c&rsquo;est l&rsquo;appr\u00e9hension de l&rsquo;eau comme symbole de la mort.<br \/>\nCette environnement qui rassure l&rsquo;Un et menace l&rsquo;Autre intensifie la relation entre les hommes. Les r\u00e9pliques se r\u00e9p\u00e8tent comme prise dans le tourbillon de la vague. Le temps est alors ballott\u00e9, lui aussi, entre pass\u00e9 et futur, rendant les deux hommes \u00e0 nouveau \u00e9tranger, bien que proche physiquement sur la barque. Ce flottement temporel provoque une certaine somnolence chez le spectateur, qui peut permettre de mieux int\u00e9grer l&rsquo;univers po\u00e9tique et onirique de Fosse. Le sifflement de la langue anglaise vient bercer l&rsquo;oreille du public, comme le souffle du vent. L&rsquo;\u00e9coute, persistant, devient flottante et r\u00eaveuse. Jusqu&rsquo;\u00e0 la chute finale. L&rsquo;eau se retire de la sc\u00e8ne d\u00e9livrant Un de la vie intenable. L&rsquo;Autre continue de chercher l&rsquo;exil\u00e9 par l&rsquo;obs\u00e9dante question: \u00ab O\u00f9 es-tu? \u00bb. Le temps d&rsquo;une suspension, l&rsquo;Un et l&rsquo;Autre se rencontrent \u00e0 la fronti\u00e8re du pays des morts, pour \u00e9prouver, enfin ensemble, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et l&rsquo;apaisement.<br \/>\nL&rsquo;\u00e9puration des actes et de la parole font de cette pi\u00e8ce un art de la suggestion. L&rsquo;auteur d\u00e9clare dans sa note d&rsquo;intention : \u00ab La pi\u00e8ce I am the Wind se joue sur un bateau imaginaire et \u00e0 peine sugg\u00e9r\u00e9. Les actions sont \u00e9galement imaginaires et ne doivent pas \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9es, mais sugg\u00e9r\u00e9es. \u00bb L&rsquo;\u00e9criture de Fosse laisse le spectateur en suspend, dans un univers en perp\u00e9tuel errance.<br \/>\nLa mise en sc\u00e8ne de Ch\u00e9reau et de tous ses collaborateurs recr\u00e9e l&rsquo;effet \u00e9nigmatique, qui se d\u00e9gage de l&rsquo;\u00e9criture de Jon Fosse. La sobri\u00e9t\u00e9 du dispositif sc\u00e9nique, l&rsquo;abstraction des mati\u00e8res, la singularit\u00e9 de la pr\u00e9sence des acteurs, comme \u00e9tant sur sc\u00e8ne sans incarner un personnage, ni r\u00e9aliser des actions, peut laisser dubitatif sur la part de cr\u00e9ation du metteur en sc\u00e8ne. En effet Ch\u00e9reau laisse tant le texte, les corps et les sons exister par eux-m\u00eame, qu&rsquo;il s&rsquo;abstient d&rsquo; un regard singulier sur l&rsquo;oeuvre, autre que celui de l&rsquo;auteur norv\u00e9gien. A l&rsquo;instar de la po\u00e9sie errante de Fosse, ce spectacle nous traverse sans vraiment laisser de trace, par manque de propos. Ch\u00e9reau a su saisir la fragilit\u00e9 de la relation entre l&rsquo;Un et l&rsquo;Autre, ainsi que la chair de l&rsquo;\u00e9criture du dramaturge. Mais le d\u00e9sir de partager une telle oeuvre reste \u00e9nigmatique&#8230;<br \/>\n1Note d&rsquo;intention de Patrice Ch\u00e9reau figurant dans le programme de la Cour du Lyc\u00e9e Saint Joseph \u00e0 Avignon.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211; Sous le ciel \u00e9toil\u00e9 de la cour du lyc\u00e9e Saint Joseph s&rsquo;est d\u00e9roul\u00e9e la deuxi\u00e8me cr\u00e9ation de Patrice Ch\u00e9reau, de l&rsquo;auteur norv\u00e9gien Jon Fosse. I am the Wind est un naufrage au seuil de la mort. Jack Laskey et Tom Brooke cr\u00e9ent un spectral duo , o\u00f9 l&rsquo;Un et l&rsquo;Autre errent au p\u00e9riple de la mer et du vent. Patrice Ch\u00e9reau s&rsquo;est entour\u00e9 pour ce projet de toute une \u00e9quipe-technique de compagnons de voyage, avec lesquels il avait d\u00e9j\u00e0<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-772","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/772","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=772"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=772"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}