


{"id":779,"date":"2011-07-08T20:16:00","date_gmt":"2011-07-08T18:16:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=779"},"modified":"2011-07-08T20:16:00","modified_gmt":"2011-07-08T18:16:00","slug":"jan-karski-mon-nom-est-une-fiction-une-parole-doutre-tombe","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/jan-karski-mon-nom-est-une-fiction-une-parole-doutre-tombe\/","title":{"rendered":"Jan Karski (Mon nom est une fiction), Une parole d&rsquo;outre tombe"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211;<br \/>\n<em> <strong>La salle de l&rsquo;Op\u00e9ra-Th\u00e9\u00e2tre, a accueilli ce Mercredi 6 juillet, en ouverture du festival d&rsquo;Avignon, le spectacle d&rsquo;Arthur Nauzyciel : Jan Karski (Mon nom est une fiction). C&rsquo;est accompagn\u00e9 de com\u00e9diens et collaborateurs de multiples nationalit\u00e9s et de diff\u00e9rentes disciplines, que Nauziciel met en sc\u00e8ne cette ann\u00e9e, une adaptation du Roman de Yannick Haenel. Il choisit de prendre \u00e0 bras le corps un sujet \u00e9pineux : celui de la m\u00e9moire de la grande histoire et du massacre de la Shoah, au travers de la figure de Jan Karski, t\u00e9moin et porte parole de la grande ab\u00eeme qu&rsquo;a laiss\u00e9 l&rsquo;Humanit\u00e9 face \u00e0 elle m\u00eame.<\/strong> <\/em><br \/>\nBien que le choix de ce sujet soit avant tout personnel et impuls\u00e9 par l&rsquo;h\u00e9ritage douloureux d&rsquo;une famille polonaise d\u00e9port\u00e9e, Nauzyciel d\u00e9passe l&rsquo;intime du t\u00e9moignage et la froide rigueur des faits historiques. Il multiplie les voix et les sujets pour cr\u00e9er un spectacle qui parle \u00e0 tous les Hommes que nous sommes, en traversant l&rsquo;histoire et la parole d&rsquo;un homme qui est devenu une figure, un h\u00e9ros, un martyr, un t\u00e9moin que l&rsquo;on a fait taire en le laissant parler&#8230; Jan Karski.<br \/>\nEmploy\u00e9 au minist\u00e8re des affaire \u00e9trang\u00e8res, engag\u00e9 dans la r\u00e9sistance, Karski a vu l&rsquo;horreur des ghettos et des camps d&rsquo;extermination. De cette vision il est devenu porteur, au del\u00e0 de la mort et de ce qu&rsquo;il a appel\u00e9 \u00ab la fin de l&rsquo;Humanit\u00e9 \u00bb. Charg\u00e9 par les repr\u00e9sentants la BUND et de l&rsquo;organisation sioniste, du message de d\u00e9tresse de l&rsquo;\u00e9radication du peuple juif, il doit faire savoir ce qu&rsquo;il se passe en Pologne. Il passe alors \u00e0 l&rsquo;ouest, en Angleterre puis aux \u00c9tats-Unis, et parle aux politiques, aux journalistes, aux intellectuels : \u00e0 qui veut l&rsquo;entendre et peut influer pour faire cesser l&rsquo;assassinat de tout le peuple juif.<br \/>\nApr\u00e8s avoir dit, d\u00e9crit et racont\u00e9 l&rsquo;urgence, de fa\u00e7on \u00e0 ce que nul ne puisse ignorer l&rsquo;horreur qui r\u00e9gnait dans son pays au del\u00e0 de la guerre et des enjeux militaires, l&rsquo;\u00e9chec de voir un occident \u00e0 l&rsquo;image de Roosvelt,\u00ab en train de dig\u00e9rer \u00bb, fait de sa parole, alors d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e un objet ridicule, et l&#8217;emm\u00e8ne au silence et \u00e0 l&rsquo;errance.<br \/>\nC&rsquo;est une quarantaine d&rsquo;ann\u00e9es plus tard, devant la cam\u00e9ra de Claude Lanzmann1, qu&rsquo;il \u00ab retournera \u00bb vers sa premi\u00e8re mort et formulera au pr\u00e9sent, le message et le besoin de raconter les images qui l&rsquo;ont ramen\u00e9 \u00e0 la vie, transformant celle-ci en une interminable nuit blanche.<br \/>\nC&rsquo;est de ce mat\u00e9riau documentaire que Yannick Haenel s&rsquo;est empar\u00e9 avec son roman2, construisant un triptyque qui d\u00e9bute par une narration d\u00e9crivant Jan Karski devant la cam\u00e9ra du cin\u00e9aste. La seconde partie retraverse le livre que le h\u00e9ros a publi\u00e9 d\u00e8s 1944 aux \u00c9tats Unis3, et enfin, dresse par le biais de la fiction, une autobiographie controvers\u00e9e.<br \/>\nEn adaptant ce roman tout en gardant sa structure, Nauzyciel nous fait saisir le r\u00f4le primordial que veut d\u00e9sormais assumer l&rsquo;art dans le questionnement et la perp\u00e9tuation du travail de m\u00e9moire. Le troublant alliage du sensible et du factuel pourrait-il permettre de ne rien en perdre?<br \/>\nDans ce spectacle, Jan Karski n&rsquo;est pas un pr\u00e9texte ou un moyen, il est cette Histoire, un t\u00e9moin que l&rsquo;on a laiss\u00e9 tomber entre deux g\u00e9n\u00e9rations, comme par facilit\u00e9. Dans la troisi\u00e8me s\u00e9quence, Laurent Poiternaud incarne le personnage de fiction dans un d\u00e9cor luxueux de couloir d&rsquo;op\u00e9ra. On assiste \u00e0 toute la trag\u00e9die de l&rsquo;histoire de cet homme, \u00e0 l&rsquo;enfouissement de sa mission et \u00e0 la d\u00e9rision de l&rsquo;humanit\u00e9 toue enti\u00e8re. Cinq minutes apr\u00e8s qu&rsquo;il ait commenc\u00e9, un tonnerre d&rsquo;applaudissement se fait entendre dans les retours et l&rsquo;on r\u00e9alise alors qu&rsquo;une musique d&rsquo;orchestre vient de cesser, sans qu&rsquo;on l&rsquo;ait vraiment entendue d\u00e9marrer. Image tragique d&rsquo;un public absent et d&rsquo;une sc\u00e8ne occup\u00e9e par d&rsquo;autres. Il n&rsquo;est ni spectateur, ni acteur, ni technicien, il est dans l&rsquo;entre deux, dans les limbes entre la fiction et le r\u00e9el, entre la vie et la mort, et nous raconte sans nous voir, son histoire de fant\u00f4me, de martyr de la parole humaine face \u00e0 l&rsquo;ab\u00eeme.<br \/>\nUne dramaturgie spectrale<br \/>\nArthur Nauzyciel, m\u00e9lange tous ces truchements avec une incroyable pr\u00e9cision et une \u00e9l\u00e9gante sobri\u00e9t\u00e9, tentant de faire en sorte que cette pi\u00e8ce devienne un nouveau conducteur de notre m\u00e9moire collective. Humblement, mais dans une \u00e9nergie de l&rsquo;ordre de la n\u00e9cessit\u00e9, il \u00e9rige un prisme multiforme,qui \u00e9l\u00e8ve et donne profondeur. R\u00e9exploitant les faits sous des angles diff\u00e9rents, il nous permet de cr\u00e9er des images en mouvement et nous force \u00e0 r\u00e9-appr\u00e9hender nos repr\u00e9sentations du massacre juif.<br \/>\nLa force dramatique du spectacle devient \u00e9vidente par l&rsquo;ajout aux trois parties du roman de Haenel, une ouverture chim\u00e9rique utilisant la danse. Le premier tableau se termine avec un num\u00e9ro de claquettes en poursuite, cr\u00e9ant les trois ombres allong\u00e9es de la \u00ab fiction Karski \u00bb. Douce et fantomatique d\u00e9gringolade de ce corps de pantin accompagn\u00e9 par une musique qui d\u00e9raille sourdement. L&rsquo;atmosph\u00e8re est sombre et le corps comme inhabit\u00e9.<br \/>\nLe spectacle se termine avec l&rsquo;apparition d&rsquo;une figure f\u00e9minine, elle aussi priv\u00e9e de mots, portant une culotte orn\u00e9e des \u00e9toiles dor\u00e9es de David. La danseuse m\u00e9lange des images en mouvement de corps d\u00e9sarticul\u00e9s, tortur\u00e9s, amput\u00e9s, \u00e0 la d\u00e9monstration de l&rsquo;\u00eatre au monde du h\u00e9ros. La chor\u00e9graphie ajoute une quatri\u00e8me face au prisme de notre perception, scellant son entit\u00e9. Ce propos g\u00e9om\u00e9trique est pr\u00e9cieux et n\u00e9cessaire, en cette p\u00e9riode charni\u00e8re o\u00f9 les rescap\u00e9s emportent leur histoire avec eux, avec la mort des derniers t\u00e9moins.<br \/>\n\u00ab Remettre les morts et les vivants ensemble, \u00e0 la bonne vitesse \u00bb4<br \/>\nToujours entre plusieurs dimensions, le travail du corps et de l&rsquo;espace co\u00efncide avec la d\u00e9tresse de la d\u00e9shumanisation du sujet.<br \/>\nLes acteurs ont des regards assur\u00e9s mais vacillants dans l&rsquo;adresse : il ne nous parlent pas \u00e0 nous spectateurs, mais \u00e0 nous l&rsquo;humanit\u00e9, bien au del\u00e0 de la salle. Tout est pr\u00e9cis\u00e9ment pos\u00e9 et d\u00e9pos\u00e9 dans quatre corps diff\u00e9rents qui r\u00e9sonnent entre eux. Est cr\u00e9e un spectre qui ne superpose ni ne remplace, mais \u00ab place cote \u00e0 cote \u00bb : Dans le premier tableau, Nauzyciel lui m\u00eame, dans un costume sombre et des fauteuils design, installe la lenteur, une pr\u00e9sence \u00e9trangement quotidienne.<br \/>\nEnsuite, c&rsquo;est une voix de femme qui accompagne la vid\u00e9o de Miroslav Balka. Une absence de corps et un l\u00e9ger accent, on la cherche du regard avant de s&rsquo;abandonner au trajet de la cam\u00e9ra qui filme en boucle, une carte de ce que l&rsquo;on imagine \u00eatre un ghetto. Elle appara\u00eet chim\u00e8re \u00e0 cot\u00e9 du chemin interminable et r\u00e9p\u00e9titif de l&rsquo;objectif, qui nous montre les rues et les pav\u00e9s repr\u00e9sentant les b\u00e2timents.<br \/>\nDans le troisi\u00e8me tableau enfin, le com\u00e9dien appara\u00eet comme un fant\u00f4me, totalement habit\u00e9 et absolument vide. Sa gestuelle d\u00e9shumanis\u00e9e est \u00e0 la fois lourdement install\u00e9e et sans cesse pr\u00eate \u00e0 partir, le genoux pli\u00e9. Un grand corps aux bras trop longs et \u00e0 la t\u00eate avanc\u00e9e d\u00e9place ses jambes sans vraiment marcher : il flotte tout en soudant ses pieds au sol. On a l&rsquo;impression de voir un homme sur une cassette vid\u00e9o \u00e0 laquelle la t\u00e9l\u00e9commande demande un avancement et une retour en arri\u00e8re rapide au m\u00eame moment. Tout est sur le fil et on ne sait jamais laquelle des deux touches sera la plus forte, \u00e0 tout moment les forces peuvent s&rsquo;inverser et d\u00e9chirer l&rsquo;homme qui se tient en face de nous. Il est dans les nuits blanches, dans cet entre deux, cet \u00e9lan purement pr\u00e9sent, ind\u00e9pla\u00e7able.<br \/>\nChaque figure est travers\u00e9e par un rapport singulier au sol, qui nous renvoie au chemin interminable qu&rsquo;a parcouru Karski, au d\u00e9chirement de l&rsquo;exil, et l&rsquo;\u00e9clatement de son peuple ; \u00e0 la paralysie des corps de l&rsquo;occident oppos\u00e9 \u00e0 son besoin vital de faire savoir ce qu&rsquo;il s&rsquo;est pass\u00e9 en Pologne. Cette posture nous place face au malaise, nous assoit dans le grand fauteuil de ceux qui sont rest\u00e9s cois devant l&rsquo;urgence.<br \/>\nMalgr\u00e9 des longueurs, qui ont tendance \u00e0 nous laisser revenir \u00e0 notre propre corps, la fragilit\u00e9 de ce qu&rsquo;il se passe au plateau nous travaille du d\u00e9but \u00e0 la fin : on explore, on projette, rebondit sur toutes les faces du spectre que nous propose Nauzyciel. La libert\u00e9 du travail r\u00e9pond au pari audacieux de remettre sur le tapis le sujet de la Shoah que l&rsquo;on n&rsquo;a jamais autant \u00e9voqu\u00e9, mais qui malheureusement a trop tendance \u00e0 \u00eatre simplifi\u00e9, r\u00e9duit \u00e0 un amalgame qui nous \u00e9carte de nos responsabilit\u00e9s.<br \/>\n1Claude Lanzmann, Shoah, 1985<br \/>\n2Yannick Haenel, Jan Karski, 2009<br \/>\n3Jan Karski, Story of a Secret State, Emery Reeves, New York, 1944. Traduction fran\u00e7aise : Mon t\u00e9moignage devant le Monde, Editions Point de Mire, 2004<br \/>\n4Arthur Nauzyciel, Conf\u00e9rence de presse du 5 juillet 2011, http:\/\/www.theatre-video.net\/video\/Arthur-Nauzyciel-pour-Jan-Karski-Mon-nom-est-une-fiction<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211; La salle de l&rsquo;Op\u00e9ra-Th\u00e9\u00e2tre, a accueilli ce Mercredi 6 juillet, en ouverture du festival d&rsquo;Avignon, le spectacle d&rsquo;Arthur Nauzyciel : Jan Karski (Mon nom est une fiction). C&rsquo;est accompagn\u00e9 de com\u00e9diens et collaborateurs de multiples nationalit\u00e9s et de diff\u00e9rentes disciplines, que Nauziciel met en sc\u00e8ne cette ann\u00e9e, une adaptation du Roman de Yannick Haenel. 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