


{"id":787,"date":"2011-05-19T20:19:00","date_gmt":"2011-05-19T18:19:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=787"},"modified":"2011-05-19T20:19:00","modified_gmt":"2011-05-19T18:19:00","slug":"fine-partie-entre-merlin-et-chatelain","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/fine-partie-entre-merlin-et-chatelain\/","title":{"rendered":"Fine partie entre Merlin et Ch\u00e2telain"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211;<br \/>\n<em> <strong>\u00ab Bing \u00bb ! Soit un autre titre de Beckett ou une onomatop\u00e9e pour marquer l&rsquo;aveu d&rsquo;un choc frontal total devant l&rsquo;interpr\u00e9tation de Jean-Quentin Ch\u00e2telain (Clov) et Serge Merlin (Hamm) dans le Fin de Partie de Beckett mis en sc\u00e8ne par Alain Fran\u00e7on au Th\u00e9\u00e2tre de la Madeleine. Moment rare de KO o\u00f9 les mots du critique, annon\u00e7ons-le, auront quelque mal \u00e0 rendre compte de ce qui fut, un peu moins de deux heures durant, un temps d\u00e9volu au jeu et \u00e0 l&rsquo;acteur qui sont les spectres et les compagnons[1] de nos solitudes d\u00e9pass\u00e9es. Et d\u00e9cider de faire valoir alors, en guise d&rsquo;excuse minable et anachronique, deux mots de 1952, d&rsquo;une lettre de Beckett \u00e0 Michel Polac, ou une pens\u00e9e : \u00ab Tout ce que j&rsquo;ai pu savoir, je l&rsquo;ai montr\u00e9. Ce n&rsquo;est pas beaucoup. Mais \u00e7a me suffit et largement. Je dirai m\u00eame que je me serais content\u00e9 de moins. Quant \u00e0 vouloir trouver \u00e0 tout cela un sens plus large et plus \u00e9lev\u00e9, \u00e0 emporter apr\u00e8s le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d&rsquo;en voir l&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Mais ce doit \u00eatre possible \u00bb.<\/strong> <\/em><br \/>\n<em>\u00ab Mais ce doit \u00eatre possible \u00bb\u2026<\/em><br \/>\nconcluait Beckett en n\u2019ignorant rien du succ\u00e8s public et critique qu\u2019avait \u00e9t\u00e9, en 1952, En Attendant Godot. De l\u2019aveu du futur Nobel qui refusa \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision su\u00e9doise l\u2019interview \u00ab m\u00eame muette \u00bb qui lui \u00e9tait propos\u00e9e, Fin de partie serait comme une suite \u00e0 l\u2019envers o\u00f9 l\u2019on attendrait un d\u00e9part, l\u00e0 o\u00f9 dans Godot \u00e9tait attendue une arriv\u00e9e.<br \/>\nA moins que la pi\u00e8ce (Hamm) ne figure un quelconque rapport \u00e0 Hamlet comme l\u2019imaginait Adorno[2] qui \u00e9tait plus heureux quand il parlait de celle-ci en la d\u00e9signant par \u00ab la vie comme une \u00e9corcherie \u00bb. A moins qu\u2019il n\u2019y ait ici, aussi, quelques traces de la vie de Beckett comme l\u2019indique James Knowlson[3] dans son volumineux Beckett. Anecdotes biographiques qui n\u2019\u00e9clairent rien, mais satisferont les philologues na\u00effs. Alors ceux-l\u00e0 seraient heureux de savoir qu\u2019une banderole \u00e9tait accroch\u00e9e dans la chambre de Beckett au Trinity College sur laquelle on pouvait lire trois fois le mot \u00ab Douleur \u00bb. Et ne doutons pas que ces ex\u00e9g\u00e8tes trouveront dans l\u2019\u00e9pisode du tailleur, une histoire semblable \u00e0 celle qui arriva \u00e0 Beckett en d\u00e9placement \u00e0 Munich\u2026 Et de ces \u00e9v\u00e9nements qui ne racontent rien, on en viendrait \u00e0 oublier quelques histoires plus pr\u00e9cises. Comme celle o\u00f9 la censure royale, alors que la pi\u00e8ce sera jou\u00e9e le 3 avril 1957 au Royal Court Theatre, exigeait des modifications. Par exemple, sur \u00ab le pipi \u00bb ou sur le mot de \u00ab salaud \u00bb qui d\u00e9signe Dieu, Beckett proposant \u00e0 \u00ab l\u2019examinateur \u00bb de remplacer le \u00ab salaud \u00bb par le mot de \u00ab Porc \u00bb.<br \/>\nA moins que Badiou ne nous ait indiqu\u00e9 une \u00e9vidence ind\u00e9passable, Beckett s\u2019est livr\u00e9 \u00e0 \u00ab une enqu\u00eate s\u00e9rieuse sur l\u2019humanit\u00e9 pensante[4] \u00bb. Bien entendu\u2026 Mais \u00ab comment \u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9mence universitaire ? \u00bb s\u2019inqui\u00e9tait Beckett en parlant \u00e0 Juliet.<br \/>\nA moins, comme l\u2019a \u00e9crit Blanchot dans un autre registre, que l\u2019objet de l\u2019attente ne fut que \u00ab l\u2019intimit\u00e9 o\u00f9 demeure la gr\u00e2ce des c\u0153urs endormis \u00bb. Oui. Mais \u00e0 part \u00e7a ?<br \/>\nA part \u00e7a, fin 1957, Jean-Jacques Mayoux aura soulign\u00e9 un autre lien entre la premi\u00e8re et la seconde pi\u00e8ce de Beckett. Je cite : \u00ab On est dans la vie comme des emmur\u00e9s ensemble, sans choix v\u00e9ritables \u00bb[5]. Et Pierre-Aim\u00e9 Touchard[6], en 1961, propose un sous-titre : \u00ab La condition humaine \u00bb \u00e0 Fin de Partie.<br \/>\nQue rappeler de plus sur Fin de Partie ? Comme Eric Eigenmann qui r\u00e9pond \u00e0 Ludovic Janvier : \u00ab la perte du corps, c\u2019est le triomphe de la parole \u00bb, les textes de Beckett, et notamment cette seconde pi\u00e8ce, pourraient bien avoir \u00e0 voir avec une \u00ab mise en sc\u00e8ne de l\u2019effacement \u00bb[7]. \u00ab Pi\u00e8ce \u00bb disons-nous, terme qu\u2019il faut entendre et saisir dans ses g\u00e9om\u00e9tries multiples o\u00f9 le sens de \u00ab po\u00e8me \u00bb voisine avec celui de \u00ab morceau \u00bb, celui de \u00ab th\u00e9\u00e2tre \u00bb avec celui \u00ab d\u2019espace \u00bb. Fin de partie, donc, est une pi\u00e8ce : un texte et un lieu, matrices tous deux d\u2019un effacement. L\u2019effacement ou quelque chose qui perd en visibilit\u00e9, en certitude, en limite, en conscience&#8230; Quelque chose ou, disons-le, le regard que l\u2019on porte \u00e0 une id\u00e9e, \u00e0 une pens\u00e9e, \u00e0 un objet, \u00e0 un \u00eatre\u2026 perd en clart\u00e9 soit parce que la lumi\u00e8re diminue, soit parce qu\u2019elle est prise dans une intensit\u00e9. Probl\u00e8me de \u00ab sous \u00bb ou de \u00ab sur \u00bb exposition en quelque sorte. Fin de Partie serait ainsi une pi\u00e8ce o\u00f9 le mouvement de va et vient entre \u00ab sur \u00bb et \u00ab sous \u00bb exposition laisserait appara\u00eetre, par intermittence, quelque chose \u00e0 voir qui n\u2019en finit pas de dispara\u00eetre. Quelque chose de furtif, donc, serait l\u00e0 qui est \u00e0 saisir, \u00e0 saisir difficilement. \u00ab L\u00e0 o\u00f9 nous avons \u00e0 la fois l\u2019obscurit\u00e9 et la lumi\u00e8re, nous avons aussi l\u2019inexplicable \u00bb dit Beckett que Charles Juliet cite en exergue de Rencontre avec Samuel Beckett.<br \/>\nEt de lire, toujours, Fin de partie comme la pi\u00e8ce qui ne masque rien de ce qu\u2019elle met en sc\u00e8ne d\u00e8s les premi\u00e8res lignes de la didascalie, sous le drap\/le rideau. Moment crucial et inaugural o\u00f9 Hamm sur son fauteuil roulant fig\u00e9 \u2013 disons une mani\u00e8re de chaise donc \u2013 renvoie \u00e0 une m\u00e9taphore o\u00f9 \u00ab avoir le cul entre deux chaises \u00bb est \u00e9galement le nerf de l\u2019\u00e9criture. Car ici, le \u00ab cul entre deux chaises \u00bb rappelle que l\u2019\u00e9criture de l\u2019h\u00e9sitation, comme pratique de l\u2019h\u00e9sitation et du t\u00e2tonnement de l\u2019\u00e9criture (aussi), sera r\u00e9currente. \u00ab Cul entre deux chaises \u00bb dis-je, o\u00f9 ce qui se donne \u00e0 voir, \u00e0 entendre \u00ab consume cette saloperie de logique \u00bb jusque dans les d\u00e9placements de Clov qui va et vient entre deux fen\u00eatres lesquelles, ouvertes, ne donnent sur rien. Le \u00ab Cul entre deux chaises \u00bb ou la presque paralysie est en d\u00e9finitive l\u2019ind\u00e9passable instabilit\u00e9, l\u2019irr\u00e9ductible d\u00e9s\u00e9quilibre, l\u2019infinie h\u00e9sitation. Fin de partie ou la joute ind\u00e9finie d\u2019Hamm et Clov comme le dialogue en fin de vie de Nell et Nagg n\u2019est ainsi rien moins que l\u2019histoire d\u2019une m\u00e9taphore, celle du \u00ab cul entre deux chaises \u00bb qui se trouve \u00eatre le centre et le si\u00e8ge de l\u2019\u00e9criture. Si\u00e8ge \u00e0 m\u00eame les ruines et les reliefs d\u2019une humanit\u00e9 en voie de disparition qui laisse libre cours \u00e0 ses instincts et ses intestins. Aussi le si\u00e8ge \u2013 variation du cul entre deux chaises \u2013 conduit Beckett a survol\u00e9 ce cul de basse-fosse qu\u2019est Fin de Partie. Et le si\u00e8ge : celui de l\u2019autorit\u00e9 qu\u2019incarne Hamm, celui du Saint Si\u00e8ge parent du \u00ab salaud \u00bb, celui qui exige la sciure et porte une \u00ab lunette \u00bb, celui encore qui \u00e9voque les naissances difficiles, celui \u00e9vident de la lutte\u2026 fait de Fin de Partie une pi\u00e8ce de guerre. Et pr\u00e9cis\u00e9ment, une pi\u00e8ce de guerre o\u00f9, apr\u00e8s la bataille, on en finit avec le vivant qui n\u2019est plus que pourritures, moignons, mutil\u00e9s, crev\u00e9s et bless\u00e9s en tout genre\u2026 Et tout cela fait de Fin de partie une pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019action n\u2019est qu\u2019oscillation, voire soubresauts (titre de son dernier texte). Une pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019\u00e9criture devient impr\u00e9visible. Oscillant entre le bas et le fond, pr\u00e9cis\u00e9ment le bas-fond et le profond, au bout de chaque phrase il y a l\u2019inattendu li\u00e9 au rebondissement qui peut \u00eatre rire ou gravit\u00e9.<br \/>\nLe mythe d\u2019Hegel<br \/>\nJamais murs gris de b\u00e9ton liss\u00e9, sur sc\u00e8ne, n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s avec autant d\u2019aplomb, jamais parois si hautes n\u2019avaient paru \u00eatre des falaises si abruptes en surplomb du camp de base que figurent la bande d\u2019Hamm et les siens. Le vertige est \u00e0 la hauteur de cette fa\u00e7ade monolithique et des miniatures humaines qui vivotent \u00e0 ses pieds. Gabel (d\u00e9corateur et sc\u00e9nographe) l\u2019a compris, Fin de partie est le lieu d\u2019un seuil infranchissable, d\u2019un deuil des issues o\u00f9 les murs se regardent comme l\u2019indice d\u2019une architecture qui vaut pour les espaces ferm\u00e9s. A cet endroit, le camp de base qui abrite ou qui tient prisonnier Hamm, Clov, Nagg et Nell, peut bien s\u2019entrevoir aussi comme celui d\u2019un camp de prisonnier, d\u2019une ge\u00f4le o\u00f9 le quatri\u00e8me mur vaut pour un \u0153il de b\u0153uf. Camp de base, dis-je, alors que s\u2019organise un monde en survie. Ou camp de stases \u00e0 la vie irr\u00e9guli\u00e8re et aux battements ralentis. Camp, de toutes les mani\u00e8res, o\u00f9 les modes d\u2019existence sont concentr\u00e9s, tiennent \u00e0 quelques d\u00e9placements r\u00e9it\u00e9r\u00e9s, \u00e0 d\u2019\u00e9ternels paysages barr\u00e9s, \u00e0 quelques paroles sans actes, \u00e0 quelques gestes priv\u00e9s d\u2019amplitude\u2026 C\u2019est peut-\u00eatre l\u2019enfer, peut-\u00eatre un four, une chambre capitonn\u00e9e, peut-\u00eatre une fosse d\u2019aisance, une arri\u00e8re cour, un squat insalubre, un d\u00e9barras, l\u2019antichambre d\u2019une d\u00e9chetterie o\u00f9 tra\u00eenent quelques amas graisseux, quelques chiens en peluche \u00e0 trois pattes, quelques spectres aux formes lointainement humaines\u2026Peut-\u00eatre une infirmerie de campagne, voire une clinique o\u00f9 se pratique un acte chirurgical qui lib\u00e8re les patients des occlusions intestines. C\u2019est de toutes les fa\u00e7ons, un camp. Un camp d\u2019extraction de la bile humaine. Un camp d\u2019internement o\u00f9 l\u2019escabeau trop court de Clov rappelle le ridicule de toute \u00e9vasion. Un camp d\u2019effraction o\u00f9 l\u2019infraction verbale est constante. Un camp hors d\u2019\u00e2ge, hors-piste, hors d\u2019\u0153uvre\u2026 o\u00f9 le sens de l\u2019histoire a fini par s\u2019avouer le non-sens des histoires : la fin de tout Eden, le commencement d\u2019une purgation sans fondement, le r\u00e9cit d\u2019un salut de routine qui s\u2019est substitu\u00e9 \u00e0 celui du doute. Plus de doute donc, \u00e0 m\u00eame ce bivouac o\u00f9 campent Hamm, Clov, Nell et Nagg qui d\u00e9couvrent appartenir \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 ressassante, b\u00e9gayante, pi\u00e9tinante\u2026 encha\u00een\u00e9s qu\u2019ils sont \u00e0 l\u2019autre qu\u2019ils ha\u00efssent, la bande qu\u2019ils forment parle en boucle. Bande son, si vous pr\u00e9f\u00e9rez, reproductible, enregistr\u00e9e parce que Fin de partie n\u2019imagine rien, n\u2019invente rien, mais \u00e9vente tout de notre histoire idiote, s\u00e9nile, vulgaire\u2026<br \/>\nPar l\u00e0, sous leurs couvercles de poubelles, Nagg (Michel Robin) et Nell (Isabelle Sadoyan) ne sont-ils pas, au propre comme au figur\u00e9, le visage spectral de la mort, le visage de la vieillesse ennemie qui rappelle le parcours de vie v\u00e9cue \u00e0 demi rapport\u00e9e \u00e0 quelques anecdotes stupides. Sous leurs couvercles comme \u00e0 l\u2019abri de quelques capotes de landau, Nagg et Nell ne sont-ils pas le visage cireux d\u2019une enfance humaine mise en conserve qui marque le pas et se pisse dessus ? Cul de jatte en jarre, bambins attard\u00e9s, lucioles blanch\u00e2tres ou asticots repus, ils sont les momies conjugales de mummy and daddy. M\u00e2chonnant quelques biscuits tels des rongeurs plaintifs \u00e9dent\u00e9s, Nagg et Nell, dans leur duvet m\u00e9tallique, dans leur corset d\u2019acier\u2026 finissent eux aussi leur party, leurs jeux sans fin. A moins qu\u2019il ne faille l\u00e0 tendre l\u2019oreille pour ce qu\u2019ils offrent au regard : un JE SANS FIN\u2026 ou des formes humaines qui sont rattrap\u00e9s par leurs d\u00e9faillances physiques, mentales, c\u00e9r\u00e9brales\u2026 Le temps ne faisant qu\u2019accentuer ce qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine un d\u00e9ficit d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9.<br \/>\nEt de se prendre \u00e0 imaginer que Beckett, contre le mythe d\u2019une histoire qui aurait une vis\u00e9e, contre ce que propose le mythe d\u2019Hegel, aurait r\u00e9\u00e9crit plaisamment ce qu\u2019il convient de nommer dor\u00e9navant le mythe d\u00e9gueule.<br \/>\nDonc, l\u2019histoire n\u2019a pas de sens, et Beckett d\u2019ajouter que \u00e7a n\u2019emp\u00eache pas la vie d\u2019\u00eatre sensible, insupportablement sensible. Et la hallebarde n\u2019est qu\u2019un moignon plus long pour attraper du vent. Et la longue vue scrute les trop longues vies. Et le r\u00e9veil ne marque pas les heures, mais sonne. Parce qu\u2019un r\u00e9veil, \u00e7a sonne, et de temps en temps \u00e7a sonne le glas.<br \/>\nAu pied de cette falaise, comme prise dans les fers de ces murs de b\u00e9ton, sous la lumi\u00e8re crue qui \u00e9claire cette \u00ab ville morte \u00bb, la derni\u00e8re bande que forment Hamm, Clov, Negg, Nall se regarde comme la strate presque souterraine d\u2019un ensemble de vies fossilis\u00e9es, faussement civilis\u00e9es. Ou Fin de partie comme territoire arch\u00e9ologique, camp de fouilles, chantier o\u00f9 il n\u2019y a plus de quoi pavoiser\u2026<br \/>\nA moins comme l\u2019\u00e9voque Beckett que Fin de Partie ne soit, comme d\u2019autres \u0153uvres, une taupini\u00e8re.<br \/>\nFine partie entre Merlin et Ch\u00e2telain.<br \/>\nL\u2019un et l\u2019autre n\u2019avaient jamais travaill\u00e9 ensemble. L\u2019un a jou\u00e9 Beckett plus que de raison au point que si l\u2019on disait d\u2019Alain Cuny qu\u2019il \u00e9tait l\u2019acteur claudelien, il serait exact de dire aujourd\u2019hui que Serge Merlin, com\u00e9dien lunaire enclin \u00e0 faire vivre toutes les chim\u00e8res, est l\u2019acteur beckettien. L\u2019autre, Jean-Quentin Ch\u00e2telain, acteur d\u2019entrailles, vu un hiver dans Mars, est venu \u00e0 Beckett par le monologue de Petit amour et plus tard le r\u00f4le de Krapp : ce vieux clown intellectuel, dans La Derni\u00e8re Bande.<br \/>\nL\u2019un et l\u2019autre, tous deux acteurs rares, indistinctement monstrueux sur sc\u00e8ne, ressemblent \u00e0 ce joueur d\u2019\u00e9chec de D\u00f6blin et sont sur le plateau comme sur un radeau ivre, travers\u00e9s par le souffle secret de muses temp\u00e9tueuses et le pneuma de pens\u00e9es int\u00e9rieures. Acteurs de voix l\u2019un comme l\u2019autre, engag\u00e9s tous deux dans une voie radicale au long d\u2019infernales sagas solitaires, ils sont l\u2019un et l\u2019autre, au soir du th\u00e9\u00e2tre, au moment o\u00f9 la lumi\u00e8re se fait aurore \u00ab un ermite sociable d\u00e9vorant et d\u00e9vor\u00e9, avec de profondes et f\u00e9condes pens\u00e9es \u00bb comme l\u2019\u00e9crirait Nietzsche.<br \/>\nL\u2019un\/l\u2019autre \u00e9taient encore, il n\u2019y a pas longtemps, pris dans quelques trajectoires solitaires d\u2019acteur. Et je me souviens avoir vu l\u2019un, \u00e0 la Colline dirig\u00e9 encore, alors, par Fran\u00e7on. C\u2019\u00e9tait Serge Merlin, chemise noire et sans fard, dans Extinction. Il \u00e9tait alors, derri\u00e8re la table d\u2019un bureau d\u2019impr\u00e9cateur, le juge et le plaignant, l\u2019accusateur et la victime que convoque depuis longtemps d\u00e9j\u00e0 Thomas Bernhard. Une haine organis\u00e9e, orchestr\u00e9e du doigt lev\u00e9 et parfois d\u2019un mouvement brusque de la t\u00eate donnait \u00e0 entendre la plainte et la honte d\u2019un h\u00e9ritier qui refuse le leg de l\u2019histoire. Merlin tenait ainsi son auditoire \u00e0 sa merci en promouvant l\u2019accent au rang d\u2019unit\u00e9 symphonique.<br \/>\nEt je me souviens de Ch\u00e2telain, au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville. Il \u00e9tait la voix de Pessoa dans Ode maritime. Seul au seuil d\u2019une jet\u00e9e qui le tenait en surplomb des premiers rangs de la grande salle, sa voix donnait les couleurs, les mouvements et les temps de ces vies marines. Et je crois bien, ce soir-l\u00e0, alors qu\u2019il \u00e9voquait les bans de terre-neuve et ces p\u00e9cheurs d\u2019hier qui se dissipent dans les lignes d\u2019horizons, qu\u2019un instant son timbre et son corps me firent sentirent qu\u2019il \u00e9tait un esprit chamanique.<br \/>\nAlain Fran\u00e7on et Fr\u00e9d\u00e9ric Franck les auront r\u00e9unis dans Fin de partie : un duel verbal qui est pour ainsi dire, comme l\u2019est le duel, la derni\u00e8re voie pour se suicider.<br \/>\nMerlin, lui, est le malade aveugle perch\u00e9 sur son fauteuil de ma\u00eetre de maison de sant\u00e9. Il a deux trous rouges en guise d\u2019yeux l\u2019Hamm. Ma\u00eetre du royaume des fins et de la volont\u00e9, sentinelle du royaume des hasards, h\u00f4te des enfers, une rage sereine et aveugle le tient loin de la surface et chaque mot dit (maudit ?) semble l\u2019inscrire dans un t\u00eate-\u00e0-t\u00eate, attabl\u00e9 dans une partie de d\u00e9s, avec Pers\u00e9phone. D\u2019une cruaut\u00e9 raffin\u00e9e, entrav\u00e9 mais pas neutralis\u00e9, Merlin rel\u00e8ve de temps en temps la nuque, flaire et hume l\u2019air en chasseur. Les sens aiguis\u00e9s, c\u2019est l\u2019oreille qui suit les mouvements de sa proie et l\u2019enferme dans les espaces mentaux et g\u00e9om\u00e9triques d\u2019un terrain de jeu pervers. Vieillard cacochyme en habit noir coiff\u00e9 du couvre chef de Blin, sa silhouette et sa posture rappellent le lugubre, le fun\u00e8bre, le macabre Pape de Bacon. C\u2019est une l\u00e8pre v\u00e9n\u00e9rienne, un fibrome, une tumeur mill\u00e9naire, une cicatrice vive ou l\u2019exact anti-portrait du charitable abb\u00e9 Pierre[8].<br \/>\nCh\u00e2telain, lui, semble \u00eatre \u00e0 sa disposition. Il est le Clov \u00e0 la chemise mal ajust\u00e9e, \u00e0 l\u2019\u00e9chine courb\u00e9e et vit ses d\u00e9placements comme ceux que r\u00e8glent les lois d\u2019une maison d\u2019arr\u00eat. Pataud dans sa d\u00e9marche, agile dans l\u2019ex\u00e9cution, tout son \u00eatre dit la puissance sans volont\u00e9, la violence sans son geste, la r\u00e9volte sans son cri. La carcasse de Ch\u00e2telain\/Clov fait ainsi peur sans \u00eatre repoussante comme celle de l\u2019orphelin Quasimodo. Fr\u00e8re de Lennie Small aux mains dangereuses, ses courses lentes, ses d\u00e9ambulations impos\u00e9es, ses all\u00e9s et venus s\u2019apparentent \u00e0 des trajets ind\u00e9cis qui lui donneraient le temps de m\u00e9diter un mauvais coup. Aussi Clov\/Ch\u00e2telain est-il une menace rentr\u00e9e, un sherpa sur le point d\u2019\u00e9charper, un domestique mal apprivois\u00e9 qui est \u00e0 jamais un homme sans qualit\u00e9 ou l\u2019histoire d\u2019un petit (pronom) personnel ali\u00e9n\u00e9 \u00e0 une histoire dont il ne sera jamais le sujet.<br \/>\nEntre l\u2019un et l\u2019autre, c\u2019est le jeu du chat, de la souris et des hommes. Entre Merlin et Ch\u00e2telain, le premier tient l\u2019autre \u00e0 l\u2019\u0153il\/en laisse, quand le second le regarde, impuni, d\u2019un \u0153il torve. De l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, de la mine de pharaon de Merlin \u00e0 la face renfrogn\u00e9e de Ch\u00e2telain, du verbe acerbe et tr\u00e9pignant du ma\u00eetre, aux \u00e9carts dociles et autres petits mots effront\u00e9s et faux cul du valet, l\u2019affrontement est tenu \u00e0 la r\u00e8gle dialectique du yoyo, du ping-pong, du \u00ab je te dis pas tout parce que j\u2019ai pas de mots assez noirs \u00bb.<br \/>\nEt l\u2019un et l\u2019autre, pass\u00e9s Ma\u00eetres faux derches, blablatent \u00e0 vous foutre un cafard rieur, dans un pas de deux d\u2019handicap\u00e9s en r\u00e9\u00e9ducation. En piste, au cirque, c\u2019est un bal des petits larcins, des truquages miniatures, des forfaits mineurs qui est donn\u00e9 \u00e0 voir. A l\u2019int\u00e9rieur de ce donjon, le tour du cachot est celui d\u2019une \u00e9pop\u00e9e o\u00f9 la parole gel\u00e9e permet aux mots de vous faire froid dans le dos.<br \/>\nEt de voir la chaise de Merlin conduit par Ch\u00e2telain comme une auto-tamponneuse. De regarder le massacre de la puce ou du morpion comme une s\u00e9quence de oulaoup. D\u2019imaginer la cuisine comme le lieu des tambouilles inf\u00e2mes et int\u00e9rieures qui vous fait boire du petit-lait. De reconna\u00eetre enfin qu\u2019il y a l\u00e0 un Ring qui appelle la repr\u00e9sentation d\u2019un monde o\u00f9 l\u2019on catche. Et admettre, pour autant que la gravit\u00e9 n\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 Fin de partie, qu\u2019il y a aussi, tout au long de cet \u00e9change de peines perdues, une malice complice qui appelle des rires insignes. Aussi Fin de partie pourrait bien \u00eatre \u00e9galement, la convocation d\u2019effigies grotesques o\u00f9 Merlin, en patron de PME d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 anonyme\u2026 aurait \u00e0 n\u00e9gocier avec un syndicaliste d\u00e9socialis\u00e9. Y voir une partition partag\u00e9e et parfois dr\u00f4le o\u00f9 Hamm tenterait de prendre de vitesse Clov quand il r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 finir ses phrases. Et entendre dans les r\u00e9ponses lentes de Clov le clown le temps n\u00e9cessaire de l\u2019esprit pour relancer le d\u00e9bat perdu d\u2019avance. Car \u00e0 l\u2019endroit de Fin de partie, o\u00f9 tout a \u00e9t\u00e9 perdu, il y a encore l\u2019envie de parler qui est d\u00e9sormais le seul lieu des contreparties.<br \/>\nEt Merlin comme Ch\u00e2telain excellent \u00e0 jouer ces tableaux o\u00f9 l\u2019on ne sait plus qui est le prisonnier de sa victime. O\u00f9 tous deux ayant abandonn\u00e9 la foi en l\u2019argument et la pens\u00e9e ont finalement accept\u00e9 de vivre un bras de fer via la force brutale des mots et des id\u00e9es qui ont leur gisant dans le cr\u00e2ne.<br \/>\nAu terme de cette Fin de partie, Ch\u00e2telain s\u2019immobilise dans une foul\u00e9e qui fait croire \u00e0 son d\u00e9part. Manteau de campagne et chapeau de voyageur, pour la premi\u00e8re fois sa silhouette semble plus humaine que celle de primat qu\u2019il avait adopt\u00e9e. Comme si ayant achev\u00e9 la lecture de La mentalit\u00e9 des singes de K\u00f6hler \u2013 qui fut un temps la nourriture de Beckett quand il \u00e9tudiait la th\u00e9orie de la psychologie du comportement \u2013, il en avait fini de cette vie de monnaie de singe. Sonne encore dans l\u2019oreille, dans l\u2019immense sensibilit\u00e9 qu\u2019il a d\u00e9ploy\u00e9e, le \u00ab je me dis\u2026 Clov il faut que tu apprennes \u00e0 souffrir mieux que \u00e7a\u2026. \u00bb. Grand tout au long de ce num\u00e9ro de duettiste, Ch\u00e2telain devenait l\u00e0 immense.<br \/>\nMerlin, lui, se couvre \u00e0 nouveau la face et retourne au silence, en son pays de m\u00e9moire qui l\u2019assigne \u00e0 r\u00e9sidence au c\u00f4t\u00e9 de Beckett. En ma\u00eetre des lieux, il sonne la fin. Rideau.<br \/>\nAu retour du silence, on sait que Merlin et Ch\u00e2telain sont ainsi all\u00e9s, l\u2019un l\u2019autre, \u00e0 la rencontre de Hamm et Clov, en y jetant un savoir d\u2019acteurs unis. Une qu\u00eate d\u2019acteurs qui se sont rencontr\u00e9s et trouv\u00e9s\u2026 le temps de faire partie de Fin de partie.<br \/>\n[1] C\u2019est bien le souffle de Maurice Blanchot qui se fait entendre ici. Cf, Maurice Blanchot, La Condition critique, 1945-1998, textes choisis et \u00e9tablis par Christophe Bident, Gallimard, 2010, p. 459. Oh tout finir est paru initialement dans le num\u00e9ro de la revue Critique consacr\u00e9e \u00e0 Beckett, n\u00b0519-520, ao\u00fbt-septembre, 1990, pp. 635-637.<br \/>\n[2] Theodor Adorno, \u00ab Pour comprendre fin de partie \u00bb, Adorno notes sur Beckett, Nous, 2008, p. 32.<br \/>\n[3] James Knowlson, Beckett, Solin Actes Sud, 1999.<br \/>\n[4] Alain Badiou, Beckett L\u2019increvable d\u00e9sir, (l\u2019asc\u00e8se m\u00e9thodique), Ed. Hachette Litt\u00e9ratures, 2006, p. 19<br \/>\n[5] Jacques Mayoux, \u00ab Le th\u00e9\u00e2tre de Samuel Beckett \u00bb, Etudes anglaises, n\u00b04, octobre-d\u00e9cembre 1957. Article cit\u00e9 dans Dossier de presse En attendant Godot de Samuel Beckett, 1952-1961, textes r\u00e9unis par Andr\u00e9 Derval, \u00e9d. 10\/18 et Imec, 2007, p. 182.<br \/>\n[6] Ibid., p. 229.<br \/>\n[7] Eric Eigenmann, Critique, n\u00b0 519-520, ibid., p. 681.<br \/>\n[8] Dans l\u2019\u00e9dition de Lib\u00e9ration du 18 mai, Ren\u00e9 Solis voyait Hamm\/Merlin comme le clone de Kadhafi. Pourquoi pas ! Cela \u00e9tant, figure de la r\u00e9alit\u00e9 pour figure de th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, j\u2019ai longuement regard\u00e9 Merlin comme Barthes regardait l\u2019abb\u00e9 Pierre. A toutes fins utiles, on se reportera au fragment \u00ab iconographie de l\u2019abb\u00e9 Pierre \u00bb des Mythologies.<br \/>\ncontact@theatremadeleine.com\/ \u00c3\u00a9l : 01.42.65.06.28<br \/>\nA voir jusqu&rsquo;\u00c3 fin juin. A lire, aussi, le judicieux programme r\u00c3\u00a9alis\u00c3\u00a9 \u00c3 l&rsquo;occasion de la cr\u00c3\u00a8ation d&rsquo;Alain Fran\u00c3\u00a7on<br \/>\nCr\u00c3\u00a9dits photos Dunnara Meas<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211; \u00ab Bing \u00bb ! Soit un autre titre de Beckett ou une onomatop\u00e9e pour marquer l&rsquo;aveu d&rsquo;un choc frontal total devant l&rsquo;interpr\u00e9tation de Jean-Quentin Ch\u00e2telain (Clov) et Serge Merlin (Hamm) dans le Fin de Partie de Beckett mis en sc\u00e8ne par Alain Fran\u00e7on au Th\u00e9\u00e2tre de la Madeleine. Moment rare de KO o\u00f9 les mots du critique, annon\u00e7ons-le, auront quelque mal \u00e0 rendre compte de ce qui fut, un peu moins de deux heures durant, un temps d\u00e9volu au<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-787","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/787","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=787"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=787"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}