


{"id":788,"date":"2011-04-15T20:20:00","date_gmt":"2011-04-15T18:20:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=788"},"modified":"2011-04-15T20:20:00","modified_gmt":"2011-04-15T18:20:00","slug":"une-comedie-des-erreurs","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/une-comedie-des-erreurs\/","title":{"rendered":"Une Com\u00e9die, des erreurs"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;-<br \/>\n<em> <strong>Curieusement, alors que je sors du Th\u00e9\u00e2tre du Jeu de Paume d&rsquo;Aix en Provence apr\u00e8s avoir vu La Com\u00e9die des Erreurs de Shakespeare dans l&rsquo;adaptation de Dan Jemmett, c&rsquo;est aux \u00e9ditions de Lib\u00e9ration de mercredi et celle d&rsquo;aujourd&rsquo;hui 14 avril que je songe.<\/strong> <\/em><br \/>\nPeut-\u00eatre parce que le travail de Dan Jemmett fait \u00e9cho \u00e0 la question qui \u00e9tait pos\u00e9e \u00e0 Jean-Jacques Aillagon et \u00e0 Jack Lang, tous deux ministres de la culture : \u00ab L\u2019artiste doit-il \u00eatre irrespectueux ? \u00bb. Peut-\u00eatre parce que ce jeudi matin, \u00e0 la terrasse d\u2019un caf\u00e9, je pouvais lire l\u2019interview de Fr\u00e9d\u00e9ric Mitterrand, lui aussi ministre de la culture, qui expliquait pourquoi il remerciait Olivier Py qui devrait quitter l\u2019Od\u00e9on. Irrespectueux Py ?<br \/>\nPeut-\u00eatre parce que dans La Com\u00e9die des erreurs, je n\u2019arrive pas \u00e0 oublier la r\u00e9plique de Dromion de Syracuse \u00ab Il faut avoir une longue cuiller pour manger avec le diable \u00bb. Py aurait-il oubli\u00e9 cette maxime ?<br \/>\nSans doute et vraisemblablement parce qu\u2019\u00e0 la question de Lib\u00e9ration, Aillagon r\u00e9pondait que \u00ab le cr\u00e9ateur reste le seul ma\u00eetre de ses choix \u00bb, quand Lang r\u00e9fl\u00e9chissait \u00e0 haute voix \u00ab L\u2019engagement particulier de l\u2019artiste c\u2019est descendre aux entrailles des choses \u00bb. Et qu\u2019\u00e0 bien entendre ce qui se disait pour l\u2019un et l\u2019autre, si le premier d\u00e9fend ou s\u2019abrite derri\u00e8re la sacro-sainte libert\u00e9 de l\u2019artiste ; le second &#8211; qui ne refuse pas cette libert\u00e9 &#8211; exige avant tout un travail d\u2019approfondissement, et donc de conviction.<br \/>\nBref, Shakespeare ce contemporain, depuis que Jan Kott nous a invit\u00e9 \u00e0 y penser, trouvait dans l\u2019actualit\u00e9, de quoi \u00ab rebondir \u00bb. D\u2019autant que les loufoqueries de Den Jemmett, ces ruades et pochades\u2026 auront pos\u00e9 la question non pas de l\u2019irrespect, mais bien celle de la libert\u00e9 d\u2019un metteur en sc\u00e8ne et\/ou de son rapport \u00e0 l\u2019approfondissement d\u2019une \u0153uvre. En d\u2019autres termes, sortant du Th\u00e9\u00e2tre du Jeu de Paume, marchant dans la chaleur proven\u00e7ale, il y eut au commencement de cette critique un questionnement que l\u2019on pourrait livrer simplement. Ce soir, \u00e9tait-ce La Com\u00e9die des erreurs ou fallait-il s\u2019inqui\u00e9ter Des erreurs sur la com\u00e9die ?<br \/>\nAvouons-le, et reconnaissons que nous \u00e9tions sous le charme du talent des com\u00e9diens. Nous \u00e9tions au parterre, et nous avons ri aussi, peut-\u00eatre un peu moins que d\u2019autres, mais finalement comme presque toute la salle. Le nier, nous renverrait \u00e0 quelques caricatures saisies par Moli\u00e8re dans La Critique de l\u2019\u00e9cole des femmes. Nous avons donc ri aux endroits auxquels nous \u00e9tions sensibles. Et sans abandonner la vigilance que l\u2019on doit \u00e0 ceux qui travaillent, il \u00e9tait vraisemblablement impossible de ne pas sourire en coin, d\u2019opiner du bonnet d\u2019un air entendu, de s\u2019amuser et de rigoler, voire de s\u2019\u00e9touffer hilare. Den Jemmett, pass\u00e9 ma\u00eetre dans l\u2019art comique, sait s\u2019entourer des com\u00e9diens qui produiront cet effet. Aussi, alors que le plateau offre un d\u00e9cor de paillotes ou de buvettes de plage (clin d\u2019\u0153il \u00e0 cette autre com\u00e9die qu\u2019est La Temp\u00eate ?), de cabines WC\/PVC qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec les gu\u00e9rites en bois de Deauville, de sono disco pour f\u00eates nocturnes arros\u00e9es o\u00f9 les reliefs du matin sur le sable se regardent comment autant d\u2019installations contemporaines o\u00f9 le plastique est le marbre des plasticiens\u2026 O\u00f9 les sacs-poubelles transparents sont de mise dans le cadre de Vigipirate\u2026 O\u00f9 le distributeur de bi\u00e8re est la fontaine moderne qui n\u2019appelle que le d\u00e9sarroi de Narcisse que les fanions du plafond ne pourront plus jamais \u00e9gayer\u2026Cinq com\u00e9diens rompus au m\u00e9tier, habiles en mimiques et certains de leur adresse jouent un peu moins de deux heures, qui deux personnages jumeaux, qui quatre personnages en un, qui une femme mari\u00e9e et une putain, etc.<br \/>\nA ce jeu-l\u00e0, David Ayala en Antipholus de Syracuse et d\u2019Eph\u00e8se, habill\u00e9 d\u2019un costume violet digne des papes de Bacon, chaussera lunette et coiffera son cheveu pour feindre l\u2019homme rang\u00e9, quand son jumeau aura la chevelure en bataille et le col de chemise \u00e0 la Elvis pour signifier le fr\u00e8re d\u00e9stabilis\u00e9 ou d\u00e9stabilisant. Alternant l\u2019un et l\u2019autre, le premier joue les mielleux \u00e0 la mani\u00e8re de Decaunes et de son personnage \u00ab langue de pute \u00bb \u00e0 la belle \u00e9poque des guignols, quand l\u2019autre tient \u00e0 figurer le r\u00e8gne des cadors miteux comme Hardy. Flanqu\u00e9 d\u2019un domestique, Vincent Berger, lui-m\u00eame conduit \u00e0 jouer son jumeau, accompagne Antipholus. Lui, Berger\/Dromio, est de la trempe des valets taquins, des Arlequins moqueurs et battus, des zanis italiens g\u00e9niteurs de lazzis de la commedia dell\u2019arte. Berger et son chapeau \u00e0 la \u00ab presque Monsieur Hulot \u00bb court, se d\u00e9m\u00e8ne, se d\u00e9bat comme les sanchos ou les laurels. A eux deux, Berger et Ayala forment ainsi quatre personnages et deux couples dans la plus pure tradition du Ma\u00eetre et son valet. Et comme Puntila et Matti, \u00e0 l\u2019ombre des cabines, ils pissent la bi\u00e8re dont ils s\u2019arrosent copieusement. Jouant l\u2019ivresse burlesque jusqu\u2019\u00e0 l\u2019alcoolisme grotesque.<br \/>\nEt tous deux sont poursuivis par d\u2019honn\u00eates femmes. Val\u00e9rie Crouzet\/Adriana, femme d\u2019Antipholus d\u2019Eph\u00e8se, pourrait \u00eatre une h\u00e9riti\u00e8re lointaine de dame Ginette au go\u00fbt incertain et \u00e0 la gouaille vive. Improbable look d\u2019une femme sur le retour qui n\u2019en finit pas de recourir aux artifices cosm\u00e9tiques qui la rendent artificiels sans jamais pouvoir la rendre totalement superficiels. V\u00e9ritable sparadrap \u00e9corch\u00e9, ou m\u00e9g\u00e8re jamais apprivois\u00e9e, Val\u00e9rie Crouzet joue l\u2019hyst\u00e9rie, l\u2019amour fou, l\u2019\u00e9pleur\u00e9e, la femme trahie, la femme mari\u00e9e qui pense \u00eatre avari\u00e9e. Un peu plus loin comme une r\u00e9demption, elle est une catin affranchie de l\u2019amour, enfin sauve. Une perruque rousse, bard\u00e9e de cuir noir, c\u2019est une ma\u00eetresse femme, une dominante enfin. Un double pensait par Den Jemmett, qui subtilement, pr\u00eate \u00e0 l\u2019une ce qui fait d\u00e9faut \u00e0 l\u2019autre. Dans un autre registre, Fanny Mary endossera, elle, trois r\u00f4les o\u00f9 p\u00eale-m\u00eale elle est Eg\u00e9on le p\u00e8re condamn\u00e9 \u00e0 mort, la s\u0153ur \u00e9prise du sosie de sa s\u0153ur Adriana, et l\u2019abbesse qui est aussi une m\u00e8re\u2026Et tout ce petit monde de jumeaux, de masqu\u00e9s, de d\u00e9doubl\u00e9s\u2026 ob\u00e9it au Duc, Thierry Bosc, qui interpr\u00e9tera encore Angelo l\u2019orf\u00e8vre et Pinch\u2026<br \/>\nEt cette joyeuse compagnie de paillettes fait claquer les portes comme chez Feydeau, joue \u00e0 cache-cache comme dans un Musset o\u00f9 l\u2019on ne badinerait pas avec l\u2019amour, lorgne du c\u00f4t\u00e9 de la farce\u2026 Un pantalon tombe, des gobelets volent, des coups pleuvent, des plateaux servent \u00e0 bastonner, des lunettes se portent de travers, des voix se perdent sous l\u2019\u00e9motion, des pets felliniens sont lib\u00e9r\u00e9s, des spectateurs sont pris \u00e0 parti, etc\u2026 \u00e7a gerbe, \u00e7a \u00e9ructe, \u00e7a se d\u00e9pense sans compter. C\u2019est une com\u00e9die o\u00f9 le comique ne recule plus devant rien quand la situation l\u2019exige. Le spectateur, pris \u00e0 t\u00e9moin, mouill\u00e9 dans l\u2019histoire, endossant un r\u00f4le de policier ou pris pour un client \u00ab t\u2019as pas chaud mon lapin avec ton pull \u00bb\u2026 Oui, rien n\u2019aura manqu\u00e9 \u00e0 ces com\u00e9diens qui sur les planches font feu de tout bois et auront d\u00e9fait le quatri\u00e8me mur de Jullien. Et Dan Jemmett, \u00e0 cet endroit, ne commet aucune erreur de timing, de rythme, de tempo\u2026Bien que parfois, le burlesque qui est un trait comique fin, tend ici et l\u00e0 \u00e0 devenir un grotesque un peu lourd. Ce que l\u2019on nomme le trivial, ou le ridicule.<br \/>\nMais on aura ri, oui\u2026 Mais<br \/>\nPour autant que le th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain est le lieu du baroque et d\u2019une libert\u00e9 toujours complexe. Pour autant que cette com\u00e9die \u00e9crite vers 1593 emprunte \u00e0 la farce et \u00e0 Plaute. Pour autant qu\u2019il est donc possible de lire cette pi\u00e8ce et de la passer \u00e0 la sc\u00e8ne pour ce qu\u2019elle a de dr\u00f4le, une grande partie du th\u00e9\u00e2tre de Shakespeare, et donc de ses pi\u00e8ces, permet tout et son contraire. Heiner M\u00fcller, que Dan Jemmett a jou\u00e9 aussi, disait que \u00ab la trag\u00e9die est une com\u00e9die vue de dos \u00bb. La Com\u00e9die des erreurs pourrait bien figurer cela. Au point que le motif qui sert de leitmotiv : la g\u00e9mellit\u00e9, doit \u00eatre interrog\u00e9. Peut-\u00eatre parce que cette com\u00e9die, qui commence par une condamnation \u00e0 mort et une loi ind\u00e9passable, s\u2019ach\u00e8ve par un acquittement et une loi d\u00e9faite. Peut-\u00eatre parce que le motif du p\u00e8re \u00e0 la recherche de sa femme et de son fils perdus lors d\u2019une temp\u00eate proc\u00e8de d\u2019une qu\u00eate noble. Peut-\u00eatre parce qu\u2019ici encore, la g\u00e9mellit\u00e9 \u2013 qui n\u2019est pas une fin mais un moyen \u2013 nous invite \u00e0 penser la s\u00e9paration, la disparition, l\u2019\u00e9preuve\u2026 qui sont autant de traits graves. Sans doute et toujours parce que nombre de r\u00e9pliques et de sentences dans la Com\u00e9die des erreurs entretiennent un \u00e9cho \u00e9trange avec des d\u00e9veloppements entendus dans Hamlet, dans le Roi Lear, Henry IV, etc.<br \/>\nSans aucun doute parce que le th\u00e8me du double est aussi et toujours celui qui s\u2019inscrit dans un jeu de miroir o\u00f9 une chose vue, connue, sue\u2026 trouve dans le d\u00e9doublement une autre mani\u00e8re d\u2019\u00eatre regard\u00e9e.<br \/>\nEt d\u2019ajouter que Dan Jemmett le sait quand, au commencement de la pi\u00e8ce, la couleur de la sc\u00e8ne tient \u00e0 la froideur avec laquelle le Duc condamne Eg\u00e9on \u00e0 mort. A cet endroit, Fanny Mary, trop petite pour le manteau gris qu\u2019elle a endoss\u00e9 et fragile sous son chapeau cloche, a tout d\u2019une figure d\u2019exil\u00e9 inquiet, de clandestin promis \u00e0 un mauvais destin.<br \/>\nCar La Com\u00e9die des erreurs, c\u2019est encore \u00e7a. Cette histoire o\u00f9 les intrus risquent la mort, quand leurs semblables, leurs jumeaux\u2026 des humains tout comme eux ont tous les droits, sont prot\u00e9g\u00e9s par le droit.<br \/>\nA \u00e9couter et lire cette pi\u00e8ce, on songeait ainsi \u00e0 ces diff\u00e9rences qui frappent une humanit\u00e9 qui est indivise. On s\u2019inqui\u00e9tait de la parole qui vaut pour les uns, quand elle n\u2019est rien pour les autres. On s\u2019\u00e9tonnait aussi de voir que la justice b\u00e9gaie, quand Dromio ou Antipholus (selon qu\u2019ils soient de Syracuse ou d\u2019Eph\u00e8se) disant la m\u00eame chose, \u00e9taient tant\u00f4t prot\u00e9g\u00e9s, tant\u00f4t accabl\u00e9s.<br \/>\nAinsi ces cinq actes forment-ils un puzzle complexe o\u00f9 la similitude (qui est finalement le principe qui fonde cette pi\u00e8ce) n\u2019en finit pas de nous interpeller sur la difficult\u00e9 d\u2019arbitrer et de juger des choses. De nous interpeller sur la fa\u00e7on dont le regard appr\u00e9cie les limites de toute chose. Un motif essentiellement shakespearien, en d\u00e9finitive, que celui du jugement et son complice redout\u00e9 \u00ab l\u2019erreur \u00bb.<br \/>\nDans la chaleur de la nuit, alors que les com\u00e9diens emprunteront l\u2019entr\u00e9e des artistes et la rue de la mule, un regret se formait. Dan Jemmett avait oubli\u00e9 de nous parler de ces aspects-l\u00e0. Du moins les avait-il mis \u00e0 la marge au point que les nuances d\u2019une com\u00e9die \u00e9crite (et non un canevas) n\u2019apparaissaient plus. Jemmett avait ainsi choisi entre l\u2019\u0153il et l\u2019oreille, le spectaculaire et l\u2019\u00e9coute. Et choisissant ou privil\u00e9giant un th\u00e9\u00e2tre de farce o\u00f9 il s\u2019y entend, si l\u2019\u0153il fut plaisamment distrait, l\u2019oreille perdit en audition.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;- Curieusement, alors que je sors du Th\u00e9\u00e2tre du Jeu de Paume d&rsquo;Aix en Provence apr\u00e8s avoir vu La Com\u00e9die des Erreurs de Shakespeare dans l&rsquo;adaptation de Dan Jemmett, c&rsquo;est aux \u00e9ditions de Lib\u00e9ration de mercredi et celle d&rsquo;aujourd&rsquo;hui 14 avril que je songe. Peut-\u00eatre parce que le travail de Dan Jemmett fait \u00e9cho \u00e0 la question qui \u00e9tait pos\u00e9e \u00e0 Jean-Jacques Aillagon et \u00e0 Jack Lang, tous deux ministres de la culture : \u00ab L\u2019artiste doit-il \u00eatre irrespectueux ?<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-788","article","type-article","status-publish","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/788","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=788"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=788"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}