


{"id":794,"date":"2011-02-24T20:27:00","date_gmt":"2011-02-24T19:27:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=794"},"modified":"2011-02-24T20:27:00","modified_gmt":"2011-02-24T19:27:00","slug":"un-concert-a-la-carte","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/un-concert-a-la-carte\/","title":{"rendered":"Un Concert \u00e0 la carte"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;-<br \/>\n<em> <strong>Vanessa Larr\u00e9 signe au CDN d&rsquo;Orl\u00e9ans une audacieuse plong\u00e9e en apn\u00e9e dans la langue de l&rsquo;auteur allemand Franz Xaver Kroetz qu&rsquo;elle d\u00e9blaie de son naturalisme pour aller \u00e0 la source de ses (im)pulsions angoiss\u00e9es.<\/strong> <\/em><br \/>\nOn n\u2019entendra pas le son de sa voix. Vanessa Larr\u00e9 ne prononcera pas un mot tout le spectacle durant. 1h20 d\u2019un silence qui jamais n\u2019a fait entendre aussi distinctement la voix d\u2019un auteur et celle, int\u00e9rieure, d\u2019une interpr\u00e8te troublante de justesse. Et pour cause, le projet n\u2019est autre que de mettre en tension les didascalies qui constituent la vision cynique du \u00ab Concert \u00e0 la carte \u00bb. L\u2019entreprise cocasse pourrait s\u2019apparenter \u00e0 un exercice de style, mais l\u2019immersion propos\u00e9e par Larr\u00e9 rel\u00e8ve d\u2019une tentative aussi f\u00e9conde qu\u2019exigeante.<br \/>\nD\u2019embl\u00e9e, le bain sonore qui amorce la proposition t\u00e9moigne d\u2019une v\u00e9ritable qu\u00eate d\u2019orf\u00e8vrerie acoustique, micro-perceptions de bruits du quotidien que l\u2019on ne per\u00e7oit plus et qui trouvent ici un \u00e9cho sensible \u00e0 cette tranche de vie banale d\u2019une femme banale dont on partage une plage journali\u00e8re classique et semblable \u00e0 celle de milliers de femmes. On n\u2019entendra donc rien du texte et on entendra pourtant absolument tout de ce texte. On sera plong\u00e9 au c\u0153ur de tout, de tous ces petits riens qui prennent ici une dimension tragique : une petite t\u00e2che sur un imperm\u00e9able nettoy\u00e9e fr\u00e9n\u00e9tiquement, des v\u00eatements pli\u00e9s au millim\u00e8tre, et toute une s\u00e9rie de tics compulsifs qui r\u00e9glementent l\u2019agencement d\u2019un frigo o\u00f9 chaque chose a une place et chaque place a une chose. L\u2019ordre est ici vital, l\u2019organisation ne peut ici, dans l\u2019univers de cette Mademoiselle Rash (working girl des temps modernes), souffrir de la moindre approximation.<br \/>\nL\u2019histoire est simple. Une femme rentre dans son appartement apr\u00e8s &#8211; on imagine &#8211; une journ\u00e9e de travail, et l\u2019on va suivre ce temps flottant entre chiens et loups, \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on quitte ses chaussures chez soi jusqu\u2019au coucher. C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s tout. Les rituels s\u2019encha\u00eenent tentant d\u2019abolir toute forme de hasard, l\u2019al\u00e9atoire n\u2019existe pas. Le contr\u00f4le est la r\u00e8gle. Il n\u2019y aura rien de spectaculaire, tout au plus un \u00ab Saturday night fever \u00bb lors d\u2019un play-back tonitruant auquel chacun pourrait se laisser aller dans l\u2019intimit\u00e9 d\u2019une salle de bain. Rien de spectaculaire donc, mais tout \u00e0 voir. Larr\u00e9 bazarde le simulacre et nous invite ainsi \u00e0 voir plus loin, \u00e0 d\u00e9velopper une vision aigue de ce qui se niche dans cette douce descente aux enfers, froidement banale et aseptis\u00e9e. Les petits riens ici ne sont pas les choses minuscules d\u00e9crites avec une na\u00efvet\u00e9 presque suspecte par les Delerm et autres observateurs patent\u00e9s du rien, chaque geste, chaque mimique est ici un gouffre, une faille b\u00e9ante qui se creuse \u00e0 chaque instant. Son sens de l\u2019observation est toute chirurgicale. On est saisi par la pr\u00e9cision, la m\u00e9canique de Larr\u00e9 port\u00e9e par une d\u00e9sincarnation pouss\u00e9e \u00e0 son paroxysme.<br \/>\nCe vaste appartement d\u00e9shumanis\u00e9 dont le d\u00e9pouillement et la fonctionnalit\u00e9 des multiples rangements (leitmotiv du mod\u00e8le Ikea) semblent \u00eatre la seule raison d\u2019exister, offre un d\u00e9cor propice \u00e0 la pr\u00e9paration de d\u00eeners cellophan\u00e9s. L\u2019usage d\u2019un poste dont la voix de l\u2019animateur radio est la seule distraction dans cette solitude qui trouve \u00e0 peine le r\u00e9confort d\u2019un \u00e9cran de t\u00e9l\u00e9 faisant office de tapisserie. L\u2019exposition de cette intimit\u00e9 est faite avec pudeur, on se retrouve du c\u00f4t\u00e9 du rideau, celui o\u00f9 l\u2019on peut scruter chez le voisin. Le dispositif vid\u00e9o offre ici le paysage urbain nocturne d\u2019une banlieue qui s\u2019endort dans l\u2019indiff\u00e9rence. Sur ce m\u00eame espace alterneront des fen\u00eatres d\u2019immeubles qui s\u2019illuminent par intermittence et la projection, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir, du visage de l\u2019actrice, seule dans l\u2019intimit\u00e9 de sa salle de bain, l\u2019endroit o\u00f9 elle peut et o\u00f9 l\u2019on peut la regarder en face, nue et fragile.<br \/>\nElle entre, elle se d\u00e9shabille, mange, se d\u00e9maquille, pr\u00e9pare ses affaires pour le lendemain, enfile son pyjama, se couche, se r\u00e9veille, nettoie, fait sa toilette, range lorsque soudain, un placard la trahit. \u00c0 peine entrouvert, un monticule de chaussures s\u2019\u00e9tale dans le salon. Elle poursuivra alors avec cette seule entorse \u00e0 son ordonnancement interne. \u00c7a fait l\u2019effet d\u2019un chaos int\u00e9rieur qui viendra troubler sa nuit, o\u00f9 le seul rep\u00e8re rassurant nous m\u00e8ne vers l\u2019enfance, du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une guirlande kitch, r\u00e9confortante, faisant office de phare dans cette errance contemporaine. Une ode au silence. Demain, probablement, elle recommencera, jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement.<br \/>\nCette exploration est doublement ing\u00e9nieuse, d\u2019abord parce qu\u2019elle met en lumi\u00e8re la plume burlesque ac\u00e9r\u00e9e de Kroetz. Certes, ses textes n\u2019atteignent pas toujours la percussion d\u2019un Botho Strauss ou la densit\u00e9 d\u2019un Heiner Muller, qui fr\u00f4lent parfois un manich\u00e9isme m\u00e9canique (cf. Ni chair ni poisson) que l\u2019on retrouve aussi chez Falk Richter. Mais Vanessa Larr\u00e9 lui rend ici justice et le sert de la meilleur des fa\u00e7ons en nous donnant \u00e0 entendre et voir ce qui fait force dans la voix de Kroetz, un regard aigu sur les processus de d\u00e9shumanisation propres \u00e0 nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<hr \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;- Vanessa Larr\u00e9 signe au CDN d&rsquo;Orl\u00e9ans une audacieuse plong\u00e9e en apn\u00e9e dans la langue de l&rsquo;auteur allemand Franz Xaver Kroetz qu&rsquo;elle d\u00e9blaie de son naturalisme pour aller \u00e0 la source de ses (im)pulsions angoiss\u00e9es. On n\u2019entendra pas le son de sa voix. Vanessa Larr\u00e9 ne prononcera pas un mot tout le spectacle durant. 1h20 d\u2019un silence qui jamais n\u2019a fait entendre aussi distinctement la voix d\u2019un auteur et celle, int\u00e9rieure, d\u2019une interpr\u00e8te troublante de justesse. 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