


{"id":795,"date":"2011-01-28T20:30:00","date_gmt":"2011-01-28T19:30:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=795"},"modified":"2022-10-05T10:45:59","modified_gmt":"2022-10-05T08:45:59","slug":"richard-ii-de-jean-baptiste-sastre-end-of-game","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/richard-ii-de-jean-baptiste-sastre-end-of-game\/","title":{"rendered":"Richard II de Jean-Baptiste Sastre&#8230; End of Game."},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;<br \/>\n\u00ab Un jour il m&rsquo;a dit : \u00ab je vais faire du th\u00e9\u00e2tre \u00bb. Vous imaginez ma t\u00eate. Et il a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u au conservatoire. Vous imaginez mon \u00e9tat [&#8230;] Et maintenant, dans ma vie d&rsquo;archives qui a manqu\u00e9 parfois de couleurs, lui c&rsquo;est la lumi\u00e8re qu&rsquo;il me donne \u00bb. Que le P\u00e8re de Jean-Baptiste Sastre ne soit pas surpris de ces lignes que je rapporte et qui sont une partie de notre conversation, au Th\u00e9\u00e2tre du Gymnase, alors que le hasard nous a plac\u00e9 c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, \u00e0 mi-parcours du rang \u00ab E \u00bb. A quelques m\u00e8tres, seulement, de son fils qui reprend le Richard II de Shakespeare, apr\u00e8s la cour d&rsquo;honneur et Avignon cet \u00e9t\u00e9. Au Mistral qui soufflait ce mois de juillet-l\u00e0 , ce soir-l\u00e0 , la r\u00e9ception de ce travail n&rsquo;avait rien \u00e0 envier \u00e0 sa fra\u00eecheur. La pol\u00e9mique disputait \u00e0 la politesse, le sein de leur m\u00e8re hypocrisie. A d\u00e9faut de la couronne de laurier que d&rsquo;aucun n&rsquo;aurait de toutes les mani\u00e8res jamais offerte \u00e0 Sastre, on d\u00e9shabillait cette mise en sc\u00e8ne par quelques titres de presse qui jouait sur les mots \u00ab Richard II sans couronne \u00bb pouvait-on lire. Ou encore, trop heureux de voir Sastre l&rsquo;impr\u00e9visible ne pas convertir les philistins, certaine jouissait de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une chute du metteur en sc\u00e8ne et d&rsquo;un mim\u00e9tisme avec la fiction \u00ab Richard II tr\u00e9buche dans la cour d&rsquo;honneur \u00bb lisait-on. Quelques critiques faisaient aussi l&rsquo;\u00e9loge de la mise en sc\u00e8ne et des com\u00e9diens.<br \/>\n<strong>Ceux qui nous regardent\u2026<\/strong><br \/>\nAttendent un peu plus qu\u2019un billet d\u2019humeur, qu\u2019un arr\u00eat\u00e9 de tribunal, qu\u2019un geste arbitral arbitraire qui se d\u00e9fait de toutes argumentations. Au th\u00e9\u00e2tre, aujourd\u2019hui, il existe la video qui permet de revenir sur le jeu (sic)\u2026 Et d\u2019ajouter que le Richard II de Sastre n\u2019avait rien \u00e0 voir avec celui de Vilar en 1947 et 1948. Pas plus \u00e0 voir avec celui de Patrice Ch\u00e9reau en 1970, pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Marseille. Pas plus que \u00e7a avec celui de Mnouchkine en 1981. Pas davantage avec le r\u00f4le-titre qui habillait Laurent Terzieff, en 1991. Pas plus avec celui de Deborah Warner en 1995\u2026. Rien \u00e0 voir et tout en commun\u2026<br \/>\nParce que Sastre, comme Vilar, a \u00e9t\u00e9 contraint de monter sur le plateau. Parce que la silhouette d\u00e9charn\u00e9e d\u2019Emilfork r\u00f4dait encore dans cette pi\u00e8ce, tout le temps qu\u2019un ne l\u2019oubliera pas et que l\u2019on se rappelle qu\u2019il exigea de Ch\u00e9reau qu\u2019il soit sur la sc\u00e8ne, endossant le r\u00f4le de Richard. Parce que Bruno Sermonne, le vieux Lancastre, ressemblait non pas \u00e0 Alain Cuny (lequel n\u2019a jamais jou\u00e9 dans cette pi\u00e8ce), mais peut-\u00eatre par sa stature et son regard \u00e0 Jean-Pierre Jorris qui, lui, \u00e9tait dans les Richard II de Vilar. Parce que le d\u00e9sir du Roi Podalydes \u00e9tait semblable \u00e0 celui de Terzieff qui avoua avoir r\u00eav\u00e9 de ce r\u00f4le au metteur en sc\u00e8ne Yves Gasc. Parce que le visage spectral de Fiona Shaw dans la mise en sc\u00e8ne de Deborah Warner a sans doute marqu\u00e9 pour longtemps les traits de ce personnage. Parce que l\u2019esth\u00e9tique asiatique de Mnouchkine n\u2019\u00e9tait pas sans faire \u00e9cho aux cymbales tib\u00e9taines qui se faisaient entendre dans la mise en sc\u00e8ne de Sastre.<br \/>\nSastre, \u00ab sale gosse \u00bb encens\u00e9 lorsqu\u2019il montait, en 2001, Tamerlan le Grand de Marlowe, avec Martial Di Fonzo Bo (amalgame de Falstaff et de Richard III), n\u2019en a toujours pas termin\u00e9 avec l\u2019id\u00e9e, finalement propre aux enfants et au \u00ab sale gosse \u00bb, qu\u2019il lui faut retarder l\u2019entr\u00e9e dans la socialisation. Celle du th\u00e9\u00e2tre, surtout. Ne pas nourrir le parterre d\u2019un horizon d\u2019attente pr\u00e9visible. Ne pas lui servir un th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain dont on sait que les textes de Shakespeare, entre autres, suffisent \u00e0 contenter la sc\u00e8ne de l\u2019imaginaire. Combien de pi\u00e8ces m\u00e9riteraient juste d\u2019\u00eatre lues, seulement ?<br \/>\nPeut-\u00eatre comprendre que Sastre n\u2019est pas ignorant de ces fresques historiques, de ce th\u00e9\u00e2tre l\u00e9ger et grave, de ce go\u00fbt baroque o\u00f9 vie, mort, amour, trahison\u2026 sont le sel du public du Globe et du Swann\u2026 Qu\u2019il sait que ces \u00ab trous \u00e0 coq \u00bb que sont les th\u00e9\u00e2tres \u00e9lisab\u00e9thains faits de bois sont des lieux de convention, de musique dans les balcons, d\u2019hommes qui jouent des femmes, etc.<br \/>\nEt que la filiation de la sc\u00e8ne au motif politique est le pr\u00e9texte \u00e0 des questionnements m\u00e9taphysiques, \u00e0 des interrogations \u00e9thiques, \u00e0 des conversations sur le th\u00e9\u00e2tral, \u00e0 des dialogues sur le travestissement de la nature, \u00e0 des propos qui tiennent de trait\u00e9 sur la relativit\u00e9, \u00e0 des nuances sur le sacr\u00e9 et le profane, etc\u2026 qui sont repris d\u2019un texte \u00e0 l\u2019autre, qui se r\u00e9pondent d\u2019un personnage \u00e0 l\u2019autre\u2026 Que si la philosophie de Shakespeare porte sur de grands th\u00e8mes g\u00e9n\u00e9riques, elle n\u2019oublie pas les d\u00e9tails qui s\u2019inqui\u00e8tent de la valeur d\u2019un serment, de l\u2019usage de la parole et de l\u2019utilit\u00e9 du mensonge, des limites de la fid\u00e9lit\u00e9, du regard port\u00e9 au prix des choses qui n\u2019ont pas de prix : le chant d\u2019un oiseau, la qualit\u00e9 de la terre qui est la derni\u00e8re demeure, la texture d\u2019un instrument de musique d\u2019o\u00f9 na\u00eetra un son, du tumulte d\u2019un esprit amoureux, d\u2019un art du mot choisi\u2026<br \/>\nEt encore que si Jean-Baptiste Sastre se saisit de Richard II, qu\u2019il conna\u00eet les chroniques de Holinshed et de la \u00ab guerre des deux roses \u00bb dont l\u2019origine est dans l\u2019exercice du pouvoir de Richard II d\u2019Angleterre (1377-1399), pi\u00e8ce rang\u00e9e dans les Histories ; fable biographique d\u2019un enfant fait roi \u00e0 10 ans qui, en abdiquant \u00e0 32, fait basculer la monarchie de sang, la monarchie h\u00e9r\u00e9ditaire et leurs rois thaumaturges\u2026 Il a avant tout le souci du th\u00e9\u00e2tre : celui d\u2019un rythme, celui d\u2019un geste, celui d\u2019un mouvement des corps, celui du placement des voix, celui d\u2019une image \u00e0 rendre expressive, celui d\u2019un tableau qui doit tenir en suspend l\u2019\u00e9coute, celui d\u2019une sc\u00e8ne qui doit alerter la r\u00e9tine d\u2019un spectateur\u2026Sastre aura pr\u00e9venu que Richard II, pour la 65\u00e8me \u00e9dition du festival d\u2019Avignon, s\u2019\u00e9tait impos\u00e9 au volant de sa voiture ; qu\u2019un autre soir o\u00f9 il a rencontr\u00e9 Fr\u00e9d\u00e9ric Boyer, dans un bar, qui lui traduira son Richard : Richard s\u2019imposait ; que trois images revenait quand il y songeait : Andre\u00ef Roublev de Tarkovsky, le motif d\u2019un verre peint par Chardin, et celui d\u2019un piano emball\u00e9 dans un feutre de Joseph Beuys. Images qu\u2019il partagera avec Sarkis pour la sc\u00e9nographie. Enfin, et Sastre le souligne : \u00ab C\u2019est l\u2019histoire des adieux, d\u2019un homme qui se d\u00e9piaute, c\u2019est l\u2019Epuis\u00e9 de Beckett. C\u2019est Fin de partie \u00bb. Et sans doute le texte de Deleuze lisant Richard III de Carmelo Bene, ajoutera-t-on. Richard II, pour Sastre, \u00e0 n\u2019en pas douter, c\u2019\u00e9tait une mani\u00e8re de traiter aussi du b\u00e9gaiement. Une histoire qui a \u00e0 voir avec le r\u00e9p\u00e9titif&#8230;<br \/>\n<strong>Richard II\u2026sur sc\u00e8ne<\/strong><br \/>\nUn roulement, un grondement presque indistinct se devine dans le th\u00e9\u00e2tre. Sur une poutre pos\u00e9e en diagonale qui va du front de sc\u00e8ne vers le fond du plateau, les com\u00e9diens sont assis. Ils forment une ligne, avec en son centre, un trou. Ils forment une ligne interrompue, deux segments \u00e9gaux, par un vide. Comme s\u2019il manquait quelqu\u2019un\u2026 Le roi Podalydes, lui, est en face qui les regarde. Coude sur une table \u00e0 la surface inclin\u00e9e. Avachi, \u00e9puis\u00e9, dans son fauteuil. Le roi Podalydes est celui qui manque dans la ligne. La m\u00e9taphore est l\u00e0 qui dessine un vide, et esquisse l\u2019id\u00e9e qu\u2019une place est vacante. Il y a ainsi, \u00e0 la premi\u00e8re image, une esth\u00e9tisation du d\u00e9sordre qu\u2019incarne ce vide presque parfait dans une ligne dont le roi se d\u00e9marque. A part des sujets, pas loin ni \u00e9tranger \u00e0 ses sujets, d\u00e9j\u00e0 au ban, \u00e0 la marge. Et, mais aussi, pas loin. Donc, toujours l\u00e0, toujours roi.<br \/>\nAlors, au premier cri, un cri entendu dans la hauteur des cintres, un cri de faucon\u2026 la ligne se brise totalement. Au cri du faucon, elle vole en \u00e9clats. La rage \u00e9clate et avec elle, dans l\u2019\u00e9clat (qui est aussi le mot qui d\u00e9signe le fragment) le pouvoir conna\u00eet la premi\u00e8re onde d\u2019une s\u00e9rie qui viendra le d\u00e9poser, le fragmenter, le fragiliser jusqu\u2019\u00e0 le briser. \u00ab Premier \u00e9clat \u00bb, dis-je, qui s\u2019entend dans les voix discordantes.<br \/>\nAlors Thomas Mowbray (B\u00e9n\u00e9dicte Guilbert, en armure d\u2019Archange, le cheveu blond et long d\u00e9li\u00e9, bient\u00f4t un genou \u00e0 terre, plaintive et rugissante, avocate et victime de son \u00e9tat, bient\u00f4t bannie injustement, belle dans la rage, vocif\u00e9rante dans la tourmente, f\u00e9line dans l\u2019attachement et l\u2019affection) s\u2019affronte \u00e0 son cousin Bolingbroke qui l\u2019accuse de meurtre et de trahison. (Jean-Baptiste Sastre, mine renfrogn\u00e9e, regard noir, barbe de raspoutine, corps raide et posture d\u2019homme fort, habill\u00e9 d\u2019une \u00e9toffe ample, avance dans l\u2019ombre de son p\u00e8re, le Vieux Lancastre. Bolingbroke, Duc de Lancastre, bient\u00f4t autre banni et bient\u00f4t Roi, rageur, certain de son droit, accuse Mowbray, Duc de Norfolk). Le d\u00e9r\u00e8glement, le chaos, se tient presque l\u00e0. Dans l\u2019espace de haine qu\u2019a model\u00e9 l\u2019invective, sur le champ de l\u2019honneur et de l\u2019affront \u00e0 laver dans le sang et le duel quand les paroles n\u2019y suffisent plus, \u00e0 quelques pas du duel que le divin arbitrera\u2026l\u00e0, tout proche du Roi. Devant le roi Richard II (Podalydes coiff\u00e9e d\u2019une couronne ubuesque, signe grotesque de la grandeur d\u2019un roi et sympt\u00f4me visible d\u2019un poids peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 trop lourd \u00e0 porter). Roi Podalydes, lieu exact du d\u00e9r\u00e8glement et du chaos, puisque c\u2019est lui l\u2019architecte de l\u2019assassinat du Duc de Gloucester, qui tente en vain d\u2019arbitrer et de raisonner les bellig\u00e9rants. Et d\u00e9j\u00e0, la voix de Podalydes joue d\u2019effet de timbres o\u00f9 il s\u2019agit de d\u00e9dramatiser. D\u00e9j\u00e0, le Roi d\u00e9ambule bras \u00e0 l\u2019aveugle, caressant la joue de Mowbray paternellement et tendrement, \u00e9treignant le haut de l\u2019\u00e9paule de Bolingbroke amicalement. Le roi joue et tente de d\u00e9jouer le destin qui se profile. Par un interdit, il n\u2019y aura pas de duel. Par d\u00e9cision, il y a bannissement. A vie pour Mowbray. 6 ans pour Bolingbroke. Double peine, protesterait-on, puisque d\u2019Angleterre et d\u2019honneur, les ducs sont priv\u00e9s. C\u2019est dans ce jugement rendu \u00e0 la h\u00e2te que Richard II vient de tout perdre, de se perdre, lui qui n\u2019aura pu laisser le sort camoufl\u00e9 son geste. Lui, le roi, qui n\u2019assume pas que pour partie l\u2019injustice gouverne les affaires humaines, au point de voir grossir le nombre des cadavres ill\u00e9gitimes. Lui, Richard II, manquant de jugement tout en le rendant, vient de faire \u00ab sortir le temps de ses gonds \u00bb. Manquant de discernement, mais pas d\u2019humanit\u00e9, Richard Podalydes retourne alors \u00e0 la vie. Danse amoureusement avec la reine, Nathalie-Richard II forment un couple uni, a\u00e9rien et soumis \u00e0 la seule force physique de l\u2019attraction de l\u2019un pour l\u2019autre. Elle, tout en rouge et prochainement en robe noire qui marquera le deuil de son \u00e9poux et de sa condition. La reine \u00e9tait en rouge d\u00e9sir, la mari\u00e9e sera en noir\u2026<br \/>\nAux premi\u00e8res minutes de ce Richard II tout est jou\u00e9. La faute politique et l\u2019exercice maladroit du pouvoir comme de la justice font du roi un monarque en sursis. Peut-\u00eatre un \u00ab non-roi \u00bb comme l\u2019a traduit Boyer, mais peut-\u00eatre tout simplement, comme l\u2019a \u00e9crit Shakespeare en faisant parler Hamlet : \u00ab le corps est avec le roi, le roi n\u2019est pas avec le corps. Le roi est une chose \u00bb. Tout est jou\u00e9 et il reste aux sc\u00e8nes \u00e0 venir \u00e0 montrer une d\u00e9ch\u00e9ance, une chute, une disparition. Temps dramatique, et non tragique, o\u00f9 sc\u00e8nes apr\u00e8s sc\u00e8nes, \u00e9pisodes apr\u00e8s \u00e9pisodes, Richard II perd publiquement et aux yeux de tous, ce que le pouvoir vertical lui avait d\u00e9j\u00e0 pris. Non tragique parce que le divin est absent. Et que le nouveau temps, dramatique et humain et d\u00e9finitivement humain, est d\u00e9sormais rythm\u00e9 par l\u2019engagement que sont le geste et la parole politiques.<br \/>\nLa suite ? La suite n\u2019est pas une succession d\u2019erreurs, mais juste un engrenage m\u00e9canique o\u00f9 la logique causale pousse Richard II vers la sortie,vers la \u00ab fin de partie \u00bb, le End of Game aurait \u00e9crit Beckett. La suite est la mani\u00e8re dont le vide, \u00e0 la premi\u00e8re image, va se creuser et grandir jusqu\u2019\u00e0 vider et \u00e9vider Richard \u2026Avec la mort du p\u00e8re de Bolingbroke, avec la captation de l\u2019h\u00e9ritage du fils banni, avec une guerre contre l\u2019Irlande qui \u00e9loigne Richard que l\u2019on croit mort, avec le retour de Boulingbrok qui r\u00e9clame son d\u00fb, avec la trahison d\u2019une noblesse qui se rallie au banni, avec un peuple hostile, avec une abdication qui est le signe d\u2019une mort diff\u00e9r\u00e9e, avec son emprisonnement \u00e0 Ponfret et, pour finir son assassinat\u2026 Richard II, personnage maladroit plus que fragile dispara\u00eet. Vie et mort d\u2019un personnage donc, o\u00f9 le titre \u00e9ponyme pourrait nous induire en erreur. Car si Richard II meurt, la monarchie lui survit et Henry IV est n\u00e9. Richard II (pi\u00e8ce) contient ainsi deux rois que l\u2019on donne \u00e0 contempler. L\u2019un Richard II, maladroit, h\u00e9sitant, renon\u00e7ant. L\u2019autre Henri IV-Sastre, coiff\u00e9 de la couronne, le sceptre \u00e0 la main, est le roi fort, d\u00e9termin\u00e9, ne reculant devant aucune ex\u00e9cution, ni bain de sang. Ce que nous lisons et voyons participe alors d\u2019une autre histoire\u2026<br \/>\n<strong>Richard-Henry : II + IV\u2026<\/strong><br \/>\nSastre, me semble-t-il, l\u2019a compris. C\u2019est une autre histoire que celle de la chute d\u2019un roi. Il l\u2019a compris quand, jouant Bolingbroke le col\u00e9reux vis-\u00e0-vis de Richard II, son regard est triste, presque larmoyant, quand il est Henri IV. Que de gestes de douceur, de tendresse, entre Podalydes d\u00e9chu et Sastre couronn\u00e9. Il y a l\u00e0 deux fr\u00e8res d\u2019une m\u00eame famille qui s\u2019\u00e9treignent et veillent tous deux \u00e0 ce que la monarchie ne s\u2019\u00e9teigne. C\u2019est que Richard II (pi\u00e8ce) n\u2019est pas autre chose qu\u2019un trait\u00e9 sur l\u2019art de conserver un syst\u00e8me politique mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des nouvelles lois de son temps. Sastre le sait\u2026 son Richard II (pi\u00e8ce) montre comment le politique pense en terme de p\u00e9rennit\u00e9, en terme de long\u00e9vit\u00e9, en terme de dur\u00e9e qui exigent parfois le sacrifice d\u2019un fr\u00e8re, d\u2019un principe, d\u2019un ami, d\u2019un roi faible&#8230; Et de dire que Richard et Henri sont les deux victimes d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 la r\u00e9volution copernicienne, la r\u00e9bellion galil\u00e9enne, les Essais de Montaigne sur la morale et le manuel politique qu\u2019est Le Prince de Machiavel viennent de faire voler en \u00e9clat un monde model\u00e9 sur la puissance de dieu. Le grand architecte de la nature n\u2019est plus qu\u2019un ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre int\u00e9rimaire. Juste un satellite du Soleil. La fin d\u2019un syst\u00e8me qui l\u00e9gitimait l\u2019ordre \u00e9tant r\u00e9volu, m\u00e9caniquement les autres syst\u00e8mes vacillent.<br \/>\nQui croirait aux rois thaumaturges \u00e0 compter du moment o\u00f9 Dieu ne serait plus au centre et au c\u0153ur de toute chose ? Qui pr\u00eaterait au Roi une charge sacr\u00e9e si Dieu, lui-m\u00eame venait \u00e0 perdre du cr\u00e9dit ? Le monde bascule \u00e0 la fin du XVI\u00e8me si\u00e8cle, parce que de petits s\u00e9ismes n\u00e9s de travaux scientifiques et philosophiques li\u00e9s \u00e0 la technique (qu\u2019il faut prot\u00e9ger de la puissante \u00e9glise) modifient la repr\u00e9sentation de l\u2019origine de la cr\u00e9ation.<br \/>\nRichard faible, affaibli dans un \u00e9tat en crise, maladroit, h\u00e9ritier d\u2019une couronne qu\u2019il porte comme un fardeau (combien de fois Podalydes se trimballe sur sc\u00e8ne la couronne \u00e0 la main, comme si\u2026), Richard contest\u00e9 par son camp, et la rumeur, et le peuple m\u00eame des jardiniers, jumeaux des fossoyeurs d\u2019Hamlet\u2026 Sa famille n\u2019a d\u2019autre choix que de l\u2019\u00e9liminer et de le remplacer avec son consentement officiel, d\u2019inventer de nouvelles r\u00e8gles et ainsi de pr\u00e9server le syst\u00e8me monarchique (h\u00e9r\u00e9ditaire ou \u00e9lectif).<br \/>\nPlus une mutation du politique qu\u2019une r\u00e9volution politique, Richard II met en avant comment le politique s\u2019assure d\u2019une \u00e9ternit\u00e9 que le dieu contingent ne peut plus lui donner. Il en montre le fonctionnement et les r\u00e8gles. Rien n\u2019est au-dessus du pouvoir, de l\u2019art qu\u2019il faut pour le conserver. C\u2019est l\u2019enseignement.<br \/>\nEt de voir Richard Podalydes s\u2019agenouiller aux pieds de son tr\u00f4ne (juste une chaise grise au dossier un peu large) et par un mouvement de bras qui tient d\u2019un art rare, l\u2019entourer au point qu\u2019on a cru un instant qu\u2019il portait une croix. Que la vie de Richard \u00e9tait un chemin de croix\u2026et sa couronne, parfois, devenue un boulet\u2026<br \/>\nEt de comprendre que dans ce monde aux r\u00e8gles immuables d\u00e9sormais d\u00e9pass\u00e9es, la poutre pouvait bien \u00eatre finalement, aussi, l\u2019armature visible de la charpente d\u2019un ch\u00e2teau. Et d\u2019imaginer un instant que Sastre offrait ainsi l\u2019image d\u2019un monde \u00e0 l\u2019envers, mis sans dessus-dessous, o\u00f9 les acteurs, qui ne sont les esclaves d\u2019aucune loi physique, jouaient donc au plafond par la magie d\u2019une gravit\u00e9 invers\u00e9e. F\u00e9erie du th\u00e9\u00e2tre et de son imaginaire aussi qu\u2019il tend \u00e0 partager avec le public\u2026<br \/>\nEt de regarder les costumes, les satins lumineux et color\u00e9s comme l\u2019habillage m\u00e9taphorique d\u2019une question r\u00e9currente. De quelle \u00e9toffe est fait un roi ? De quelle \u00e9toffe est vraiment le politique. Maille d\u2019acier, velours de soir\u00e9es et de mondanit\u00e9s, robe humble de condamn\u00e9\u2026 la garde robe du politique au pouvoir, \u00e0 la diff\u00e9rence du pauvre, est fonction de l\u2019espace, du discours et du sens que l\u2019on veut donner \u00e0 sa visibilit\u00e9 dans l\u2019Histoire.<br \/>\nEt remarquer que les armes, les \u00e9p\u00e9es, ne changent pas. Qu\u2019elles sont, par nature, ce qui vient \u00e0 se substituer au discours quand l\u2019ar\u00eate de celui-ci est \u00e9mouss\u00e9e. Henry IV couronn\u00e9, le sang coule \u00e0 nouveau et, dans un rapport \u00e9troit \u00e0 la lecture h\u00e9g\u00e9lienne du politique, ce n\u2019est que parce que le sang coule que l\u2019histoire est en mouvement.<br \/>\nLa ligne bris\u00e9e, donn\u00e9e \u00e0 voir au commencement de ce travail, se voit ainsi reconduite, et peu importe la lign\u00e9e\u2026du moment que la ligne donne un cap.<br \/>\n<strong>Un conte, un Duc, Des rois\u2026<\/strong><br \/>\nDe la mise en sc\u00e8ne de Sastre, on ne saurait tout dire et pointer chacune des nuances. Au moment de conclure, il faudrait encore parler de ces libert\u00e9s musicales qui permettent \u00e0 Sastre de faire \u00e9couter les Beatles, prendre le temps d\u2019avancer une id\u00e9e sur ces \u00ab bruits tib\u00e9tains \u00bb de cymbales clinquantes et de cornes aux sons graves. Moments cacophoniques, sans doute, et n\u00e9anmoins inscrits dans un rituel de m\u00e9tronome qui vient ponctuer chaque d\u00e9chirure. Ces sons, qui sont comme autant de coupures, expriment \u00e0 chaque parution les \u00e9tapes d\u2019une escalade qui va conduire \u00e0 une chute comme \u00e0 un r\u00e9tablissement de l\u2019ordre. Aussi, pour autant qu\u2019ils sont cette ponctuation, ces sonorit\u00e9s tib\u00e9taines r\u00e9fl\u00e9chissent aussi une sorte de pr\u00e9ambule \u00e0 la spiritualit\u00e9 qui, en ce pays lointain, se nomme constance. Richard II \u00e9tant, \u00e0 la diff\u00e9rence des autres pi\u00e8ces de Shakespeare, l\u2019\u0153uvre o\u00f9 le crime comme le criminel ne sont finalement ni jugeables, ni condamnables, ni justiciables. Richard II o\u00f9 la pi\u00e8ce qui tient en balance et annule l\u2019id\u00e9e m\u00eame des figures du bourreau et de la victime puisqu\u2019ici, avan\u00e7ons-le encore, il s\u2019agit de sauver un syst\u00e8me et non des personnes. Bolingbroke et Richard II, Henry IV et Richard sauvent la monarchie. Ils se prot\u00e8gent\u2026<br \/>\nIl faudrait alors parler du contraste de jeu entre l\u2019un et l\u2019autre. Voir que le premier, le roi-Podalydes, est tout de d\u00e9sinvolture, de r\u00e9signation, de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Podalydes o\u00f9 l\u2019acteur lige qui plie \u00e0 se rompre. Podalydes qui marche partout, s\u2019assied partout, danse presque\u2026 tel un fauve en cage qui sait l\u2019heure venue. Regarder le second, Bolingbroke adoub\u00e9 roi-Sastre quelques sc\u00e8nes plus loin. Henri-Sastre tout de raideur, le plus souvent immobile, le menton l\u00e9g\u00e8rement relev\u00e9 et en avant. Et voir dans cette attitude \u00ab l\u2019effet visi\u00e8re \u00bb comme l\u2019\u00e9crivait Deleuze (\u00e0 moins que ce ne soit moi. Je ne sais plus) qui est l\u2019un des signes du pouvoir, du contr\u00f4le.<br \/>\nEntre les deux, la mise en sc\u00e8ne et les com\u00e9diens dirig\u00e9s par Sastre auront montr\u00e9 une cour soumis un temps \u00e0 la vie qui finit, \u00e0 l\u2019abandon de toute chose, \u00e0 l\u2019oubli de toutes r\u00e8gles. Quand pour l\u2019autre, un second temps, revient en force le code, la conduite, la ligne de conduite. Henry IV couronn\u00e9, Sastre soustrait le mouvement, habille son monde en noir, r\u00e8gle les \u00e9carts de voix qui ne produiront plus d\u2019\u00e9clat. Aux soubresauts de Richard-Podalydes, Henri-Sastre et avant Boulingbrok aura toujours observ\u00e9 une rigidit\u00e9 qui annon\u00e7ait que lui, le banni, \u00e9tait de la mati\u00e8re d\u2019un roi. C\u2019\u00e9tait visible \u00e0 la premi\u00e8re image\u2026<br \/>\nIl faudrait parler du mot \u00ab Salaud \u00bb qui revient comme un cri, une fi\u00e8vre, un dernier souffle.<br \/>\nIl faudrait parler de ce lambeau de phrase \u00ab le matin nous saignons l\u2019\u00e9corce \u00bb dite par un jardinier critique, qui soudain, au Gymnase, \u00e0 Marseille, se laissa entendre comme \u00ab le matin nous saignons les corses \u00bb. Silence dans la salle o\u00f9 le \u00ab sale gosse \u00bb qu\u2019est Sastre n\u2019a pas pu ne pas entendre, lui aussi.<br \/>\nIl faudrait enfin parler de cet instant intelligemment port\u00e9 par Denis Podalydes et brillamment pens\u00e9 par Sastre. Parler de l\u2019instant o\u00f9 l\u2019acteur vient conter \u00ab la triste histoire du roi destitu\u00e9 \u00bb. Moment rare, dis-je, dans la mise en sc\u00e8ne de Sastre o\u00f9 la lumi\u00e8re va faiblir et se concentrer sur l\u2019acteur qui vient en front de sc\u00e8ne dire un conte. Moment o\u00f9 Sastre donne \u00e0 Podalydes le moyen de devenir le narrateur de son histoire, et de la porter tel un soir \u00e0 la veill\u00e9e. Instant parfait o\u00f9 le conte, qui proc\u00e8de d\u2019une pratique orale, est l\u2019un des seuls arts avec le th\u00e9\u00e2tre qui fait exister une communaut\u00e9, dans l\u2019instant pr\u00e9sent du r\u00e9cit.<br \/>\nA cet instant-l\u00e0, lors de cette sc\u00e8ne qui n\u2019en \u00e9clipse aucune autre mais qui montre le soin que Sastre porte au th\u00e9\u00e2tre, il y avait le souci d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qui se partage, qui joue de l\u2019\u00e9change\u2026 Peut-\u00eatre le partage d\u2019une pens\u00e9e sur le politique, sa fa\u00e7on de muter, de trouver le salut dans les artifices les plus douloureux, d\u2019\u00eatre p\u00e9renne au m\u00e9pris de toutes les r\u00e8gles qui sont impos\u00e9es pour le commun des mortels.<br \/>\nIl faut alors remercier Sastre et sa bande de nous aider \u00e0 lire le pr\u00e9sent, de nous inviter \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir hic et nunc, dans l\u2019instant du th\u00e9\u00e2tre qui donne \u00e0 penser. Il faut les remercier pour le plaisir de se mettre \u00e0 penser\u2026.<br \/>\nIl \u00e9tait une fois\u2026 l\u2019histoire de Bolingbroke, Richard II, Henry IV\u2026 Ils changeaient de nom mais invariablement ils servaient la m\u00eame id\u00e9e, le m\u00eame totem appel\u00e9 Le Politique. Ils ont une descendance jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Ils ont d\u2019autres noms, mais qu\u2019on se le dise, ils forment une famille puissante et jusqu\u2019\u00e0 maintenant \u00e9ternelle. Dans les grandes crises, ils se serrent les coudes, en d\u00e9coudent parfois, leur int\u00e9r\u00eat n\u2019est pas le v\u00f4tre\u2026 Merci Sastre. Comme disait mon voisin qui le regarde.<br \/>\nhttp:\/\/www.youtube.com\/watch?v=sImsuw6qd8E<br \/>\nhttp:\/\/www.theatre-contemporain.tv\/video\/Entretien-avec-Jean-Baptiste-Sastre-et-Frederic-Boyer<br \/>\nhttp:\/\/comediennes.org\/video\/benedicte-guilbert<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212; \u00ab Un jour il m&rsquo;a dit : \u00ab je vais faire du th\u00e9\u00e2tre \u00bb. Vous imaginez ma t\u00eate. Et il a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u au conservatoire. Vous imaginez mon \u00e9tat [&#8230;] Et maintenant, dans ma vie d&rsquo;archives qui a manqu\u00e9 parfois de couleurs, lui c&rsquo;est la lumi\u00e8re qu&rsquo;il me donne \u00bb. 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