


{"id":796,"date":"2011-01-11T20:31:00","date_gmt":"2011-01-11T19:31:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=796"},"modified":"2022-10-05T10:41:26","modified_gmt":"2022-10-05T08:41:26","slug":"les-regles-du-savoir-vivre-dans-la-societe-moderne-lagarce-par-berreur","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/les-regles-du-savoir-vivre-dans-la-societe-moderne-lagarce-par-berreur\/","title":{"rendered":"Les r\u00e8gles du savoir-vivre dans la soci\u00e9t\u00e9 moderne \u2014 Lagarce, par Berreur"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;&#8211;<br \/>\n<i>Les r\u00e8gles du savoir-vivre dans la soci\u00e9t\u00e9 moderne<\/i>, de Jean-Luc Lagarce, mise en sc\u00e8ne de Fran\u00e7ois Berreur, du 13 janvier au 14 janvier 2011, \u00e0 Caen.<\/p>\n<hr \/>\n<p>\u00ab Ai termin\u00e9 le Savoir-vivre. On verra \u00bb \u00e9crivait Jean-Luc Lagarce le 26 janvier 1993 (<em>Journal 1990-1995<\/em>, Besan\u00e7on, Les solitaires intempestifs, 2008, p. 175). A partir de l\u00e0 , de cette phrase-l\u00e0 , une autre histoire commen\u00e7ait. Mireille Herbstmeyer, seule sur sc\u00e8ne, donnerait \u00e0 entendre les consignes du <em>Manuel de savoir vivre<\/em> de la Baronne Staffe. Autre histoire, \u00e9parse, que rapporte Jean-Luc Lagarce dans son journal. Comme le jour o\u00f9 Herbstmeyer lui fait part de ses inqui\u00e9tudes. Geste de sinc\u00e9rit\u00e9 que Lagarce ne trouve pas \u00ab gentil \u00bb. Inqui\u00e9tude vaine puisque cette pi\u00e8ce vaudra \u00e0 son interpr\u00e8te d&rsquo;\u00eatre sacr\u00e9e \u00ab Grande actrice virtuose \u00bb par Thibaudat, \u00e0 <em>Lib\u00e9ration<\/em>. Ou, et plus proche du public caennais qui voyait (<em>Les R\u00e8gles du Savoir-vivre<\/em>, dans la mise en sc\u00e8ne de Fran\u00e7ois Berreur, a \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9 au Panta th\u00e9\u00e2tre \u00e0 Caen, le vendredi 15 janvier 2008.) pour la premi\u00e8re fois cette pi\u00e8ce, histoire d&rsquo;un spectacle qui fut r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 la Com\u00e9die de Caen, l&rsquo;apr\u00e8s-midi, pendant les repr\u00e9sentations du Malade Imaginaire, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 Michel Dubois en \u00e9tait le Patron. C&rsquo;\u00e9tait en Novembre 1994, comme le rapporte Lagarce dans son journal. Et Fran\u00e7ois Berreur de reprendre ce texte, \u00e0 sa mani\u00e8re, dans le prolongement de la cr\u00e9ation qu&rsquo;il en avait faite en 2000.<br \/>\n<strong><em>Les r\u00e8gles du savoir\u2026<\/em><\/strong><br \/>\nAvec <em>Les r\u00e8gles du savoir-vivre dans la soci\u00e9t\u00e9 moderne,<\/em> Jean-Luc Lagarce offrira bien entendu, et peut-\u00eatre a priori, un texte plein d\u2019humour. Un court texte un rien taquin et caustique port\u00e9 par une seule voix qui fait les questions et les r\u00e9ponses. Un texte en forme de d\u00e9claration, de le\u00e7on, de cours magistral\u2026 sur l\u2019organisation de la vie : ses rituels, ses c\u00e9r\u00e9monies, ses passages oblig\u00e9s, ses codes.<br \/>\nEt de voir Mireille Herbstmeyer derri\u00e8re sa petite table anthracite, une pile de feuilles \u00e0 main gauche. La regarder dans son tailleur serr\u00e9 aux coutures surpiqu\u00e9es. Et noter que le cheveu tir\u00e9 en chignon vient parfaire un ensemble d\u2019une grande rigueur. Ensemble qui est le miroir d\u2019un visage s\u00e9v\u00e8re qu\u2019un foulard de soie, chamarr\u00e9, peine \u00e0 adoucir. L\u00e0, seule et n\u00e9anmoins en repr\u00e9sentation (pour elle-m\u00eame comme devant un public \u00e0 \u00e9duquer), elle a l\u2019allure d\u2019une Madame de Fontenay \u00e9vang\u00e9lisant une batterie de Miss. La physionomie d\u2019une Nadine de Rothschild au maquillage pos\u00e9 qui donnerait des tuyaux. Elle a aussi, comment ne pas le voir, la froideur d\u2019une chef de service sur les \u00e9paules de laquelle repose le fonctionnement de l\u2019\u00e9tat civil. Elle gouverne. Elle administre. Et le terme, qui n\u2019est pas sans faire entendre un vague rapport avec un maroquin, l\u2019a \u00e9lev\u00e9, sur-\u00e9lev\u00e9. Elle semble avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9lue. Elle est en mission, en croisade.<br \/>\nA moins que cette voix s\u00e8che et cassante, s\u2019abritant derri\u00e8re la logique et ses p\u00e9riph\u00e9riques arbitraires, ass\u00e9nant le bon sens comme allant avec le bon go\u00fbt\u2026 \u00e0 moins, dis-je, que cette \u00e9lue ne soit en d\u00e9finitive qu\u2019un consultant, un formateur de quelqu\u2019\u00e9cole de maintien, d\u2019\u00e9ducation de filles, de professeur de biens\u00e9ances, etc. Bref, l\u2019agent d\u2019un ordre qui la d\u00e9passe mais qu\u2019elle veille \u00e0 garantir parce qu\u2019elle est pay\u00e9e pour \u00e7a, et qu\u2019elle paie de sa personne pour \u00e7a. En fait, rien moins qu\u2019une \u00ab Bonne \u00bb, reflet invers\u00e9 de celle de Genet.<br \/>\nMireille Herbstmeyer semble ainsi \u00eatre tout cela \u00e0 la fois. Avec l\u2019assurance de celle qui ma\u00eetrise son sujet, elle pique, s\u2019\u00e9nerve, se reprend, s\u2019amuse, s\u2019agace, se vexe\u2026 Le silence que la salle observe au th\u00e9\u00e2tre devient ainsi pr\u00e9texte \u00e0 son propre jeu. Et parfois, quelques spectateurs (on les imagine se sentant obliger de r\u00e9pondre quand le silence appelle \u00e0 parole) s\u2019appliqueront \u00e0 r\u00e9pondre \u00ab juste \u00bb ou \u00ab \u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u00bb permettant ainsi \u00e0 l\u2019actrice d\u2019entretenir son double jeu. Un jeu de question-r\u00e9ponse s\u2019engage ainsi entre une partie du public et la com\u00e9dienne o\u00f9 l\u2019on finit par se croire \u00e9l\u00e8ve d\u2019une classe. Et il n\u2019y a finalement rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 cela puisque la premi\u00e8re version de Lagarce pr\u00e9voyait un dialogue entre \u00ab la dame \u00bb et la \u00ab jeune femme \u00bb (Jean-Pierre Thibaudat \u00e9voque ce manuscrit. Jean-Pierre Thibaudat, <em>Le Roman de Jean-Luc Lagarce, <\/em> Solitaires intempestifs, 2007, p. 306.)Premi\u00e8re version abandonn\u00e9e puisqu\u2019ici la \u00ab Dame \u00bb est dor\u00e9navant seule comme le montre l\u2019ouverture du texte. Le temps de la repr\u00e9sentation sera donc celui d\u2019un dialogue o\u00f9 la d\u00e9claration d\u2019une naissance \u00e0 l\u2019\u00e9tat civil, puis le c\u00e9r\u00e9monial du bapt\u00eame, suivi des in\u00e9vitables fian\u00e7ailles qui pr\u00e9c\u00e8dent le rituel du mariage pour aboutir \u00e0 l\u2019enregistrement de la mort\u2026ponctuent la vie des gens qui respectent l\u2019\u00e9tiquette. Narrative, explicative, d\u00e9monstrative\u2026 Herbstmeyer mime et raconte ainsi les diff\u00e9rentes \u00e9tapes d\u2019une vie qui s\u2019organise en \u00e9tapes. Marionnette de son r\u00e9cit, elle pleure \u00e0 l\u2019endroit indiqu\u00e9, enfile la robe de mari\u00e9e en guise de d\u00e9mo en s\u2019inqui\u00e9tant de ne pas avoir trouv\u00e9 chaussure \u00e0 son pied\u2026 La dame de l\u2019\u00e9tat civil ou le professeur de maintien est donc aussi une vieille fille, rattrap\u00e9e par ses sentiments et ses humeurs. Une catherinette p\u00e9rim\u00e9e dont donn\u00e9e en p\u00e2ture au parterre. Herbstmeyer essuie ainsi les pl\u00e2tres de l\u2019\u00e9criture pr\u00e9cise de Lagarce qui autopsie une \u00e2me contrainte. Car, et comme il existe un bon usage de la langue fran\u00e7aise, la \u00ab Dame \u00bb excelle en double n\u00e9gation, comme elle est aussi le champion des symboles et des chor\u00e9graphies de situations. On se baisse comme ci. On se baise comme \u00e7a. On meurt, mais pas n\u2019importe comment et le deuil a ses couleurs. Et tout le temps de cette performance d\u2019actrice, on appr\u00e9ciera les masques (Il ne s\u2019agit pas \u00e0 proprement de masque. Mais du masque qu\u2019est le visage que d\u00e9finissait Grotowski) d\u2019Herbstmeyer qui sont comme autant de visages distincts du personnage complexe que joue la com\u00e9dienne. \u00ab Virtuose \u00bb a dit Thibaudat. Sans doute, mais plus encore et pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00ab arlequin \u00bb. Herbstmeyer est un arlequin f\u00e9minin.<br \/>\nSavoir-vivre<br \/>\nAlors certes, Les R\u00e8gles du Savoir-Vivre, pi\u00e8ce \u00e9dit\u00e9e, jou\u00e9e, applaudie\u2026 est bien une \u00ab petite \u00bb com\u00e9die r\u00e9ussie. Mais, et pour autant que Lagarce le donne \u00e0 entendre, c\u2019est aussi une autre histoire. Celle finalement que Lagarce nomme tout au long de son journal par un titre sans ambigu\u00eft\u00e9 Savoir-Vivre. C\u2019est ainsi qu\u2019il en parle et c\u2019est ainsi qu\u2019il l\u2019\u00e9voque dans son journal. Savoir-Vivre, une pi\u00e8ce achev\u00e9e en 1993, une pi\u00e8ce jou\u00e9e en 1994, mont\u00e9e par lui-m\u00eame puisque personne ne s\u2019en est empar\u00e9. Une des derni\u00e8re pi\u00e8ces de Lagarce qui voit la vie fil\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle l\u2019abandonne le 30 septembre 1995.<br \/>\nSavoir-Vivre ajoute alors une couleur \u00e0 ce qui \u00e9tait audible. Disons une nuance qui fait entendre une profondeur et une alliance entre la vie et la mort, ou plus simplement, la mort dans toute vie. Com\u00e9die beckettienne d\u00e8s son ouverture \u00ab Si l\u2019enfant na\u00eet mort \u00bb \u00e9crit-il comme un lointain \u00e9cho au \u00ab j\u2019ai renonc\u00e9 de na\u00eetre \u00bb du grand Sam. Pi\u00e8ce d\u2019exclusion aussi o\u00f9 la pauvret\u00e9, \u00ab si on est pauvre\u2026 \u00bb entendra-t-on plusieurs fois, pointe et souligne une organisation et un ordre du Monde. Pi\u00e8ce de classe, en d\u00e9finitive, o\u00f9 la classe dominante et ses relais (les \u00e9tablissements de jeunes filles et les manuels de bons usages) forment de petites soci\u00e9t\u00e9s fascinantes pour les gens de peu. Herbstmeyer faisait bien ainsi la classe, mais sans doute l\u2019entendait-on et la regardait-on d\u00e9noncer les fondations de celle-ci en en rappelant la valeur des usages.<br \/>\nPi\u00e8ce ambigu, finalement, quand on songe que le protocole qu\u2019observe les uns n\u2019\u00e9tait pas sans rappeler ceux qu\u2019aura suivi Lagarce. A commencer par le protocole clavari qu\u2019il \u00e9voque dans son journal, quand il parle de sa maladie. Du protocole social, au protocole m\u00e9dicale, de la critique \u00e0 la clinique, il y avait une communaut\u00e9 de sons\u2026<br \/>\nSavoir-Vivre disait-il, et qui a lu le Journal de Lagarce sait qu\u2019il entretint un art de vivre qui passait par vivre un art. Celui qu\u2019il y avait au sein de la Roulotte, celui qui le maintenait aupr\u00e8s des amis et \u00e0 l\u2019aff\u00fbt des rencontres, celui du th\u00e9\u00e2tre et de l\u2019\u00e9criture.<br \/>\nCette \u00e9criture dont un soir, \u00e0 Marseille, alors que l\u2019on achevait avec Fran\u00e7ois Berreur une rencontre autour de l\u2019\u0153uvre de Lagarce, au Th\u00e9\u00e2tre de la Cri\u00e9e, je lui disais qu\u2019elle ob\u00e9issait au principe de l\u2019origami. C\u2019est-\u00e0-dire un art du pliage. Une mani\u00e8re de plier une phrase, de la d\u00e9plier en y ajoutant une variation (un adverbe, une antith\u00e8se\u2026) pour lui faire rendre une autre logique, l\u2019inscrire dans un autre espace sonore, etc. Une mani\u00e8re, bien \u00e0 lui, de faire de l\u2019\u00e9criture un espace plastique o\u00f9 un groupe de mots qui sert de noyau est l\u2019objet d\u2019extensions, d\u2019agencements, de r\u00e9ductions. Art du pliage, dis-je, o\u00f9 le geste de plier et d\u00e9plier les \u00e9nonc\u00e9s permet \u00e0 Lagarce de jouer sur l\u2019\u00e9coute de la phrase en introduisant du discontinu dans le lin\u00e9aire, dans le scripturaire. Le pli o\u00f9 une mani\u00e8re de se reprendre, sans cesse et de se replier \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de la phrase. Et me rappelant Deleuze, j\u2019imaginais alors que Lagarce \u00e9tait finalement, peut-\u00eatre, un auteur baroque o\u00f9 le rire et les larmes, le s\u00e9rieux et le comique, les formes int\u00e9rieures de la pens\u00e9e, la vie et la mort\u2026 se m\u00ealent comme dans la vie, comme aussi au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;&#8211; Les r\u00e8gles du savoir-vivre dans la soci\u00e9t\u00e9 moderne, de Jean-Luc Lagarce, mise en sc\u00e8ne de Fran\u00e7ois Berreur, du 13 janvier au 14 janvier 2011, \u00e0 Caen. \u00ab Ai termin\u00e9 le Savoir-vivre. 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