


{"id":801,"date":"2010-08-16T18:19:00","date_gmt":"2010-08-16T16:19:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=801"},"modified":"2010-08-16T18:19:00","modified_gmt":"2010-08-16T16:19:00","slug":"en-atendant-anne-teresa-de-keersmaeker-avignon-2010","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/en-atendant-anne-teresa-de-keersmaeker-avignon-2010\/","title":{"rendered":"Dans le jour d\u00e9clinant, Anne Teresa De Keersmaeker"},"content":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211;<br \/>\n<em> <strong>Dans le jour d\u00e9clinant, c&rsquo;est une \u00e9l\u00e9gance urbaine qui investit le clo\u00eetre des C\u00e9lestins. En cette 64e \u00e9dition du festival d&rsquo;Avignon, Anne Teresa De Keersmaeker parie sur l&rsquo;absence totale de d\u00e9cor et d&rsquo;artifice et rend le lieu &#8211; l&rsquo;un des refuges religieux les plus embl\u00e9matiques du festival et de la ville, \u00e0 l&rsquo;histoire vieille de plus de six cents ans &#8211; \u00e9minemment pr\u00e9sent au sein de sa partition chor\u00e9graphique et musicale. Choisissant l&rsquo;ars subtilior, un courant de musique polyphonique du XIVe si\u00e8cle, pour poursuivre sa recherche sur l&rsquo;alliance entre musique et danse, la chor\u00e9graphe inscrit sa cr\u00e9ation 2010, \u00ab En atendant \u00bb, dans un lien \u00e9troit \u00e0 l&rsquo;Histoire et au pass\u00e9 et s&rsquo;affirme dans une esth\u00e9tique de l&rsquo;\u00e9pure et du d\u00e9pouillement.<\/strong> <\/em><br \/>\nLes huit danseurs d\u2019En atendant sont comme dans la force de l\u2019\u00e2ge. Ils forment un groupe. Soud\u00e9s par le noir de leur tenues de villes modernes et singuli\u00e8res, d\u00e9marqu\u00e9s par la couleur de leurs baskets urbaines, ils sont des hommes et des femmes d\u2019aujourd\u2019hui, aux corps fins et sculpt\u00e9s. Leur mouvement, va et vient subtile entre musique et silence, na\u00eetra d\u2019abord du souffle pur.<br \/>\nTout commence en effet par cette action originelle : celle d\u2019un homme portant lentement et rigoureusement une fl\u00fbte \u00e0 ses l\u00e8vres, pour en sortir, dix minutes durant, un son unique et continu. Rien d\u2019autre ici que l\u2019\u00e9coute du souffle vital. Rien que la pulsation de la respiration humaine pour entrer progressivement dans la danse. C\u2019est seulement apr\u00e8s ce long prologue que la musique fait son entr\u00e9e. D\u2019abord par les vibrations du chant a capella puis par les sons de la vi\u00e8le et de la fl\u00fbte \u00e0 bec qui font tour \u00e0 tour r\u00e9sonner l\u2019ars subtilior. Cet art musical ancien \u00e0 la construction complexe et sophistiqu\u00e9e porte en son sein le profond d\u00e9calage qu\u2019il existait \u00e0 la fin du Moyen-\u00c2ge entre la soci\u00e9t\u00e9 en crise et le monde des arts et des id\u00e9es en pleine complexification. Aussi, c\u2019est sur ce contraste et cette dichotomie que se forme le mouvement.<br \/>\nSur la dalle de b\u00e9ton du clo\u00eetre, sc\u00e8ne presque naturelle, encadr\u00e9e \u00e0 cour et \u00e0 jardin par deux immenses platanes qui convoquent le ciel, les silhouettes endeuill\u00e9es d\u2019Anne Teresa \u00e9voluent seules ou bien par combinaisons de deux ou trois. Parfois elles avancent et se meuvent \u00e0 l\u2019unisson, s\u2019engouffrant ensemble dans l\u2019espace vide. La tension entre les entit\u00e9s du groupe est constante. Lorsque l\u2019un ou l\u2019autre s\u2019aventure dans le mouvement, les autres regardent attentivement, fig\u00e9s sur le c\u00f4t\u00e9. Debout, hi\u00e9ratiques, \u00e0 la marge du monde, au seuil du plateau, au bord du mouvement, les huit danseurs d\u2019Anne Teresa sont un et plusieurs ; ils sont dedans et dehors \u00e0 la fois. Dans l\u2019entre-deux du d\u00e9cor naturel, devant les arcades abritant les obscures trav\u00e9es du clo\u00eetre, \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019arbre centenaire \u00e0 jardin, ils forment une masse. Une masse qui attend. Une masse dont les membres op\u00e8rent r\u00e9guli\u00e8rement de l\u00e9gers d\u00e9placements avant de reprendre \u00e0 nouveau leur posture.<br \/>\nL\u2019intensit\u00e9 du mouvement, que celui-ci se donne en musique ou en silence, est chaque fois redoubl\u00e9e par la mise en sc\u00e8ne du regard. Jamais les corps \u00ab attendants \u00bb ne quittent des yeux les corps agissants. De Keersmaeker orchestre ainsi subtilement le lien ; g\u00e9n\u00e8re un flux tendu et impalpable qui isole les figures, les met en miroir, pour mieux les inscrire dans le collectif. A la mani\u00e8re d\u2019un clan, hommes et femmes semblent faire front. Mus par une \u00e9nergie lancinante aux allures de doux d\u00e9senchantement, ils sont embarqu\u00e9s, li\u00e9s \u00e0 la fois dans la douleur, dans la fraternit\u00e9 et dans la d\u00e9fiance. D\u2019emportements fougueux en tressautements imperceptibles et a\u00e9riens, ils cherchent \u00e0 laisser leur emprunte ; s\u2019occupent \u00e0 r-emplir le vide, \u00e0 \u00e9prouver le temps, tout comme ils \u00e9prouvent physiquement, le souffle du vent, le froid de la pierre, la courbure de l\u2019arbre. Il semble que nous assistions \u00e0 l\u2019\u00e9volution d\u2019une communaut\u00e9 en proie \u00e0 un certain d\u00e9soeuvrement, \u00e0 moins que nous ne soyons tout simplement mis devant sa naissance ou sa perte.<br \/>\nEn atendant est un spectacle qui fonctionne sur la travers\u00e9e et le passage. Les \u00e9tat-pe-s se succ\u00e8dent. Quelque chose de l\u2019ordre d\u2019un \u00e9ternel retour se joue dans l\u2019intimit\u00e9 ancestrale du clo\u00eetre en m\u00eame temps qu\u2019une irr\u00e9gularit\u00e9 due, en partie, \u00e0 la musique, propulse vers l\u2019avant et emm\u00e8ne vers l\u2019avenir incertain.<br \/>\nA mesure que la p\u00e9nombre investit le clo\u00eetre, les corps se d\u00e9lestent. Quelques v\u00eatements s\u2019\u00e9changent dans l\u2019ombre des piliers tandis que les hommes abandonnent le pantalon ou la chemise. Les baskets color\u00e9es sont d\u00e9pos\u00e9es d\u00e9licatement avant le solo. Les torses et les vo\u00fbtes plantaires se frottent \u00e0 la terre et ramassent la poussi\u00e8re. Progressivement l\u2019on assiste \u00e0 un d\u00e9voilement pudique et t\u00e9nu, \u00e0 l\u2019image de l\u2019esth\u00e9tique \u00e9pur\u00e9e du spectacle.<br \/>\nEntre chien et loup, deux corps masculins offriront leur enti\u00e8re nudit\u00e9. L\u2019un dans l\u2019immobilit\u00e9 la plus absolue, allong\u00e9 sur le sol, face au public, tel un gisant ; l\u2019autre dans un dernier souffle haletant, sous le regard du groupe pass\u00e9 d\u00e9sormais de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, \u00e0 cour. Rien que le silence pour embrasser cette derni\u00e8re image, rien que le bruissement des feuilles pour accompagner l\u2019ultime mouvement. Rien qu\u2019un corps couleur de pierre disparaissant dans la nuit advenue. Jamais nudit\u00e9 n\u2019avait expos\u00e9 autant de fragilit\u00e9 et de force \u00e0 la fois, r\u00e9v\u00e9lant en surimpression une v\u00e9rit\u00e9 aussi innommable que juste.<br \/>\nA ciel ouvert, dans les murs des C\u00e9lestins, \u00e0 l\u2019aune d\u2019une lumi\u00e8re naturelle d\u00e9croissante, la pi\u00e8ce chor\u00e9graphique de Keersmaeker se nourrit de la puissance de l\u2019histoire musicale et architecturale pour interroger subrepticement le monde actuel et ses espaces de disjonction et de dysfonctionnement. Les notions de communaut\u00e9 et de communion qui en \u00e9mergent gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019alchimie du souffle musicale et du souffle corporel en deviennent atemporelles et renvoie doucement \u2013 mais s\u00fbrement \u2013 l\u2019homme \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8211; Dans le jour d\u00e9clinant, c&rsquo;est une \u00e9l\u00e9gance urbaine qui investit le clo\u00eetre des C\u00e9lestins. 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