


{"id":809,"date":"2010-04-20T19:08:00","date_gmt":"2010-04-20T17:08:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=809"},"modified":"2010-04-20T19:08:00","modified_gmt":"2010-04-20T17:08:00","slug":"la-grande-et-frauduleuse-histoire-du-commerce-de-pommerat","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/la-grande-et-frauduleuse-histoire-du-commerce-de-pommerat\/","title":{"rendered":"La grande et frauduleuse histoire du commerce de Pommerat"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Au Th\u00e9\u00e2tre du jeu de Paume d\u2019Aix-en-Provence, Joel Pommerat pr\u00e9sentait<\/em> La Grande et fabuleuse histoire du commerce. <\/strong><em><strong>Un drame quotidien saisi entre 68 et nos jours\u2026 Le lieu d\u2019un mal \u00eatre qui s\u2019installe durablement, soutenu par 5 com\u00e9diens (Eric Forterre, Ludovic Moli\u00e8re, Herv\u00e9 Blanc, Jean-Claude Perrin, Patrick Bebi) qui campent la \u00ab beaufitude \u00bb pr\u00e9sente.<\/strong> <\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><em>Depuis longtemps<\/em><br \/>\nIl y a quelques ann\u00e9es de cela, Jo\u00ebl Pommerat fuit l\u2019\u00e9cole et prend les chemins buissonniers de l\u2019\u00e9criture. Il a une vingtaine d\u2019ann\u00e9e et signe un premier texte, Le Chemin de Dakar. Un titre un rien exotique et \u00e0 peine rimbaldien qui, \u00e0 la mani\u00e8re des \u00ab chemins \u00bb de Strindberg, l\u2019inscrit d\u00e9j\u00e0 dans une qu\u00eate int\u00e9rieure, une contemplation, une visitation qui se livrent dans les phrases simples et tumultueuses d\u2019un monologue non th\u00e9\u00e2tral. La compagnie Louis Brouillard na\u00eetra \u00e0 ce moment-l\u00e0. S\u2019en suivront quelques textes et cr\u00e9ations qui marquent non pas un d\u00e9but, mais l\u2019ent\u00eatement de celui qui a d\u00e9cid\u00e9 de faire et d\u2019\u00e9crire du th\u00e9\u00e2tre. Le Th\u00e9\u00e2tre de la main d\u2019or \u00e0 Paris \u2013 o\u00f9 il pr\u00e9sentera toutes ses cr\u00e9ations \u2013 devient alors le compagnon o\u00f9 Pommerat s\u2019ex\u00e9cute jusqu\u2019\u00e0 P\u00f4les, son premier texte publi\u00e9 par Actes-Sud, en 2002.<br \/>\nJo\u00ebl Pommerat n\u2019est pas encore le metteur en sc\u00e8ne associ\u00e9 de l\u2019Od\u00e9on-Th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Europe et du Th\u00e9\u00e2tre National de Bruxelles. Pas le metteur en sc\u00e8ne connu qu\u2019il est aujourd\u2019hui. Pas l\u2019auteur attendu qu\u2019il est maintenant. Pommerat et sa compagnie Louis Brouillard \u00e9mergent. Une premi\u00e8re r\u00e9sidence au Th\u00e9\u00e2tre de Br\u00e9tigny-sur-Orgue l\u2019inscrit dans un geste qu\u2019il reconduira sans cesse. Ecrire au plus pr\u00e8s du plateau, au plus proche des acteurs, comme \u00e0 leur \u00e9coute\u2026 Ecrire, Treize \u00e9troites t\u00eates pour les F\u00e9d\u00e9r\u00e9s, Mon ami, Gr\u00e2ce \u00e0 mes yeux, Qu\u2019est-ce qu\u2019on a fait\u2026 Des textes, des pi\u00e8ces, comme sortis de nulle part o\u00f9 l\u2019int\u00e9r\u00eat de Pommerat pour les plis, les recoins, les zones d\u2019ombres, les apart\u00e9s\u2026 sont un espace d\u2019exploration tout autant \u00e9thnologique que po\u00e9tique. O\u00f9 \u00e9crire, bien loin d\u2019\u00eatre une affaire de style, est avant tout une fa\u00e7on de se sentir \u00e0 l\u2019\u00e9coute : dans la tension de l\u2019\u00e9coute. A l\u2019\u00e9coute d\u2019un quotidien mineur, d\u2019un tragique anonyme, d\u2019un drame commun comme on pourrait dire qu\u2019il y a, pour chaque vie, un programme commun pris dans la un monde plus grand et plus vaste. Fa\u00e7on pour Pommerat de recueillir une r\u00e9alit\u00e9, ou de faire \u00e9cho \u00e0 des espaces-temps o\u00f9 il n\u2019y a plus de hi\u00e9rarchies. \u00ab Cette ann\u00e9e non plus ne sera pas une ann\u00e9e ordinaire \u00bb dit Elda Older dans P\u00f4les, avant que celle qui voulut \u00eatre actrice n\u2019ajoute : \u00ab je ne pourrai sans doute pas \u00e9chapper \u00e0 ma premi\u00e8re op\u00e9ration chirurgicale de toute mon existence \u00bb. L\u2019\u0153uvre de Pommerat pourrait \u00eatre condens\u00e9e, ici, dans ces deux phrases qui font entendre et laissent sous-entendre les th\u00e8mes qui s\u2019imposent \u00e0 leur auteur. Le doute, l\u2019absence de ma\u00eetrise sur le cours des choses, un monde d\u2019inqui\u00e9tudes in\u00e9vitables et d\u2019accidents ind\u00e9passables, la r\u00e9currence de certaines angoisses irrationnelles ou justifi\u00e9es, de quelques peurs dont on devient les familiers\u2026 A ces endroits de la vie banale, de la banalit\u00e9 qui est aussi l\u2019espace de la catastrophe, Pommerat se sert alors de l\u2019\u00e9criture comme d\u2019un espace asilaire o\u00f9 sont contraints les gens de peu, les familles de petites gens\u2026 pris au pi\u00e8ge d\u2019un monde qui leur \u00e9chappe, dans lequel ils sont tout \u00e0 la fois \u00e0 la marge et au centre. A la marge parce qu\u2019ils ne comptent pour presque rien aux yeux du monde et que leur destin n\u2019est finalement qu\u2019un accident regrettable de plus. Au centre, aussi, sans doute parce que Pommerat leur rend la parole, permet de \u00ab rendre possible cette parole \u00bb inaudible autrement. C\u2019est dans ce va et vient entre le monde et le petit monde du quotidien que l\u2019\u00e9criture de Pommerat se d\u00e9ploie. L\u00e0 o\u00f9 parfois, comme dans Je tremble, se fait entendre ce qui manque d\u00e9sormais \u00ab un vrai beau r\u00eave d\u2019avenir pour notre soci\u00e9t\u00e9 humaine \u00bb.<br \/>\nDe m\u00e9moire, ma rencontre avec Pommerat a toujours convoqu\u00e9 ces pens\u00e9es, ce sentiment, cette sensation. D\u2019Au monde (2004), \u00e0 D\u2019une seule main (2005) ; Des Marchands (2006) \u00e0 Cet Enfant (2006), en passant par Je Tremble (2007) et Pinocchio (2008)\u2026 Sensations d\u2019un \u00ab th\u00e9\u00e2tre pos\u00e9 \u00bb o\u00f9 la br\u00fblure du monde (dirait et \u00e9crirait Claude R\u00e9gy) est affleurante \u00e0 chaque image, chaque mot, chaque instant. Sentiment de menaces constantes, de douleurs lancinantes, en quelque sorte, qui ne sont plus li\u00e9s \u00e0 aucune forme de fiction vraisemblable, mais tout au contraire \u00e0 un r\u00e9el captur\u00e9, esth\u00e9tis\u00e9 et po\u00e9tis\u00e9 qui rappelle que la fragilit\u00e9 est r\u00e9currente \u00e0 la vie. Une fragilit\u00e9 qui est au commencement d\u2019une peur p\u00e9renne explor\u00e9e par Pommerat d\u2019une cr\u00e9ation \u00e0 l\u2019autre, peur model\u00e9e \u00e0 des \u00e9chelles diff\u00e9rentes : la famille, l\u2019enfance, peur de l\u2019autre encore, de soi, de l\u2019ami, du parent, etc. Et aussi culpabilit\u00e9\u2026 \u00ab le putain de sentiment de culpabilit\u00e9 \u00bb qui paralyse, qui ronge, qui s\u2019offre aux yeux de l\u2019autre, dans les gestes gauches et les mots bancales. Soit, \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir quand on songe \u00e0 Pommerat et ce qu\u2019il \u00e9crit, deux valeurs ou param\u00e8tres d\u2019un tragique contemporain sans h\u00e9ros, plus intime, plus invisible, plus anonyme et pas moins violent.<br \/>\nDe m\u00e9moire, dis-je, alors qu\u2019en 2003, \u00e0 Caen, Pommerat travaillait en partenariat avec la CAF et le CDN dirig\u00e9 par Eric Lacascade, avec un petit monde \u00e9borgn\u00e9, maltrait\u00e9, marginalis\u00e9, pendant plusieurs semaines, dans les quartiers populaires de la p\u00e9riph\u00e9rie caennaise, alors qu\u2019il pr\u00e9para\u00eet Qu\u2019est-ce qu\u2019on a fait ?<br \/>\nPhrase sublime qui dit explicitement l\u2019inqui\u00e9tude ou une variation de la peur encore\u2026<br \/>\nJe me souviens de notre entretien, lui assis \u00e0 la table de cuisine, devant le jardin, et plus tard, au pr\u00e9texte d\u2019une photo, s\u2019installant dans un fauteuil, \u00e0 mon bureau. Un long entretien de trois heures n\u2019avait pas suffi \u00e0 \u00e9puiser Pommerat. Un long entretien o\u00f9 sa voix ne se rythmait d\u2019aucune condescendance, d\u2019aucune piti\u00e9, d\u2019aucune inflexion lacrymog\u00e9nique\u2026 Non, sa voix, quand il parlait des petites gens qu\u2019il avait crois\u00e9s ; des gens de peu muets qui s\u2019\u00e9taient mis \u00e0 parler de la parentalit\u00e9\u2026 sa voix r\u00e9sonnait comme celle d\u2019un t\u00e9moignage distanci\u00e9 qui ne prend pas parti, qui ne joue pas le sentiment contre la raison. La voix de Pommerat \u00e9tait blanche. Et c\u2019est elle que j\u2019entends encore alors qu\u2019il livrait une impression ou un constat sur ce moment-l\u00e0, m\u00ealant vie et th\u00e9\u00e2tre : \u00ab j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un, un peu \u00e9cras\u00e9 dans son silence, dans sa solitude, par notre \u201cmeilleur des mondes\u201d \u00bb.<br \/>\nQu\u2019est-ce qu\u2019on a fait ? devint, quelques temps plus tard, un livre blanc et fut \u00e9dit\u00e9 par la CAF, dans un format tout simple, avec une reliure coll\u00e9e trop rigide pour que le livre ne se brise pas \u00e0 la premi\u00e8re lecture. A l\u2019int\u00e9rieur, on trouve le texte de Pommerat, un mot militant du directeur des affaires familiales, un t\u00e9moignage de Patrick Boutigny sur cette \u00ab exp\u00e9rience \u00bb, et des paroles de gens qui, pour la premi\u00e8re fois, peut-\u00eatre, ont mis sur le papier ce qu\u2019ils avaient dans le c\u0153ur, la t\u00eate, le ventre\u2026 \u00c7a se loge o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 ?<br \/>\nSans doute est-ce un peu une question de Pommerat qui, Avec la grande et fabuleuse histoire du commerce, aura \u00e0 nouveau, d\u2019une autre mani\u00e8re, recouru \u00e0 ces paroles actuelles, vraies, en travaillant \u00e0 partir d\u2019extraits d\u2019interviews de la th\u00e8se de Fr\u00e9d\u00e9ric Neyrat et Marie-C\u00e9cile Lorenzo-Basson : \u00ab La vente \u00e0 domicile : strat\u00e9gies discursives en interaction \u00bb.<br \/>\n<em>Dans la solitude des chambres d\u2019\u2026<\/em><br \/>\nC\u2019est le titre lointain d\u2019un texte de Kolt\u00e8s qui vient \u00e0 l\u2019esprit. Le titre qui rappelle le deal de celui qui a quelque chose que l\u2019autre n\u2019a pas et ne veut pas, mais qui pourrait devenir un objet de d\u00e9sir si l\u2019autre s\u2019y entend\u2026 Dans la solitude des chambres d\u2019h\u00f4tel 5 VRP, en d\u00e9placement, dealent donc. Venus \u00e9ssorer les lotissements paup\u00e9ris\u00e9s, tels des nomades pr\u00e9dateurs qu\u2019ils sont, cinq VRP discutent strat\u00e9gie commerciale, psychologie humaine, rh\u00e9torique de vendeurs\u2026 Moment o\u00f9 l\u2019on distingue que la parole doit venir \u00e0 bout de toutes les r\u00e9sistances, de tous les questionnements. Instants o\u00f9 la parole ne conna\u00eet d\u2019autres enjeux que celui, dialectique, de la persusasion. C\u2019est Aristote pour les nuls au pays du capital qui est ici mis en sc\u00e8ne. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019argument n\u2019a plus rien \u00e0 voir avec la construction d\u2019une v\u00e9rit\u00e9, mais tout \u00e0 voir avec le d\u00e9sir et la s\u00e9duction. Soit la mise en place d\u2019un mensonge qu\u2019il faut rendre cr\u00e9dible. C\u2019est aussi un temps de conversion o\u00f9 une \u00e9quipe d\u2019anciens rompus \u00e0 la logique du chiffre essaie de persuader le 5\u00e8me, le nouveau : le petit jeune, de l\u2019utilit\u00e9 de son travail de vendeur et de menteur. Ainsi, dans la chambre, chaque soir, les agu\u00e9ris se livrent au d\u00e9pucelage de la conscience du na\u00eff. Jeu de r\u00f4les humiliants et f\u00e9roces \u00e0 l\u2019appui pour pr\u00e9venir les postures du client r\u00e9calcitrant. Dialogues artificieux pour mystifier le client r\u00e9sistant. Mise en place d\u2019un sentimentalisme de bas-fond pour entrer en connexion, en empathie avec le client rev\u00eache\u2026 Les ficelles du m\u00e9tier oscillent ici entre bizutage et torture mentale\u2026 C\u2019est encore l\u2019histoire de drames personnels o\u00f9 l\u2019affection fait d\u00e9faut, o\u00f9 les mariages de nos \u00ab VRP \u00bb sont fragilis\u00e9s par un travail qui ronge tout : leur temps, leur vie familiale, leur esprit critique, l\u2019amour de l\u2019autre, l\u2019amour de soi compris\u2026 C\u2019est encore et aussi l\u2019histoire hormonale d\u2019une tribu de m\u00e2les qui pense \u00ab qu\u2019avoir des couilles \u00bb est la marque de l\u2019homme moderne \u00e9tranger aux \u00e9tats d\u2019\u00e2me de \u00ab gonzesses \u00bb. En clair et traduit : il faut s\u2019affranchir de la conscience qui entretient des scrupules moraux ou porterait encore un peu d\u2019humanit\u00e9.<br \/>\nC\u2019est encore et toujours une histoire de meute, avec ses m\u00e2les dominants, ses jeunes loups avides\u2026 et les VRP n\u2019\u00e9chappent pas \u00e0 cette configuration animale. C\u2019est le monde du commerce, celui des marchands (autre pi\u00e8ce de Pommerat), celui des vendeurs vendus aux dieux chiffre et performance. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019athl\u00e8te du commerce qui cherche le record qui les homologue provisoirement comme le \u00ab meilleur \u00bb de la bo\u00eete\u2026 C\u2019est \u00e9galement \u00e0 quelques endroits, rares et lentement d\u00e9compos\u00e9s sur la sc\u00e8ne, une r\u00e9union d\u2019hommes fragiles qui ont du mal \u00e0 laisser tomber le masque qu\u2019une profession leur a impos\u00e9. Avancer masqu\u00e9, ne pas se montrer ou se r\u00e9v\u00e9ler\u2026 \u00eatre autre, en d\u00e9finitive, et n\u2019\u00eatre plus soi-m\u00eame finalement. Au risque, au moment o\u00f9 l\u2019on ne peut plus le supporter, d\u2019en venir \u00e0 commettre un geste suicidaire\u2026 comme on l\u2019entend \u00e0 plusieurs reprises ici et l\u00e0 dans ces histoires anonymes\u2026<br \/>\nAinsi va la grande et fabuleuse histoire du commerce de Pommerat entre les murs du th\u00e9\u00e2tre qui sont ici ceux d\u2019une chambre impersonnelle, vide des parfums et des bibelots et autres f\u00e9tiches inutiles ou de valeur qui sont le paysage d\u2019une vie. Vide, dis-je, de toutes empreintes personnelles, de toute odeur intime, de toutes traces de soi, de toutes images d\u2019un autre familier, de tous coins \u00e0 soi\u2026<br \/>\nLa mise en sc\u00e8ne de Pommerat commence peut-\u00eatre, avant d\u2019\u00eatre une histoire, dans cet espace priv\u00e9 de toute vie priv\u00e9e. L\u00e0 o\u00f9 le lustre n\u2019\u00e9claire rien et n\u2019accompagne que des ombres. L\u00e0 o\u00f9 le dessus-de-lit, la table de chevet, l\u2019armoire aux cintres abandonn\u00e9s, le mobilier de chambre, l\u2019\u00e9ternel TV dans un coin\u2026 sont la d\u00e9co de la communaut\u00e9 nomade qui se frotte, dans les \u00e9tablissements de seconde zone, au mauvais go\u00fbt, au d\u00e9pareill\u00e9 pas cher, au luxe d\u2019entr\u00e9e de bas de gamme. Chambre \u00e0 peine occup\u00e9e, ou, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment, anti-chambre de nuits solitaires ou de soir\u00e9es arros\u00e9es histoire de retarder le moment o\u00f9 l\u2019on se retrouvera seul dans cet espace au gout de \u00ab bout du monde \u00bb. Bien vilaine chambre en d\u00e9finitive, assortie finalement, aux vilains costumes des VRP : la cravate de mauvais go\u00fbt, l\u2019imper cr\u00e8me passe-partout, le pantalon au pli militaire, la chemise blanche dont on \u00e9conomise la propret\u00e9\u2026 De la chambre au costume (qui n\u2019a plus rien \u00e0 voir avec celui de Brook), il y a ainsi un effet miroir, un reflet, une sorte de r\u00e9verb\u00e9ration. On vit dans des lieux qui nous ressemblent. Eux sont glauques, ternes, fades \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et vivent dans des espaces qui sont \u00e0 leur image. Et d\u2019ajouter que s\u2019ils sont condamnables, ils sont aussi condamn\u00e9s. Et de voir la chambre, d\u00e8s lors, comme un espace carc\u00e9ral o\u00f9, prisonnier d\u2019un travail (il faut bien gagner sa vie) on y perd la libert\u00e9, entre autres. Paradoxe des soci\u00e9t\u00e9s qui, privil\u00e9giant le libre-\u00e9change, ont fini par ali\u00e9ner ceux qui s\u2019y sont fourvoy\u00e9s. Chambre froide (encore une cr\u00e9ation de Pommerat) en d\u00e9finitive qui, sans ambiguit\u00e9, se regarde comme le mus\u00e9e de vie sans vie.<br \/>\n<em>L\u2019astuce et puis\u2026<\/em><br \/>\nCe qui aurait pu \u00eatre une histoire n\u2019en est toutefois pas une mais deux. Ce qui aurait pu \u00eatre une chambre n\u2019en est pas une mais deux. Ce qui pourrait \u00eatre confondu \u00e0 un groupe de VRP n\u2019en est pas un mais deux\u2026 D\u00e9doublement donc, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment, prolongement \u00e9pique qui fait de cette mise en sc\u00e8ne un monde en deux tableaux qui se ressemblent \u00e9trangement sans toutefois se confondre. Pommerat a ainsi choisi de montrer une \u00e9volution, une mutation, une suite infernale saisie \u00e0 travers le mouvement de l\u2019histoire. L\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de l\u2019histoire qui, en m\u00eame temps qu\u2019elle prend de la vitesse, bouscule tout, ruine tout. Des \u00e9v\u00e9nements de 1968 retransmis \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, au zapping informatif de BFMTV de nos jours, de l\u2019ORTF \u00e0 la TNT, de l\u2019histoire \u00e0 la publicit\u00e9, de l\u2019image au monde des images, du poste \u00e0 lampe (visible sur sc\u00e8ne) \u00e0 l\u2019\u00e9cran plat\u2026 La grande et fabuleuse histoire du commerce tresse les vies priv\u00e9es et l\u2019histoire publique. Pommerat met ainsi en sc\u00e8ne le cadavre des id\u00e9es qui ont \u00e9t\u00e9 remis\u00e9es dans le placard.<br \/>\n68 ou le temps d\u2019une h\u00e9sitation, d\u2019un carrefour, d\u2019un choix\u2026 Moment d\u2019une insurrection o\u00f9 les id\u00e9es et la pens\u00e9e humanistes semblent pouvoir prendre le dessus. Mois d\u2019utopies ou de r\u00eaves fous\u2026 Instant o\u00f9, comme Sartre, on pourrait \u00e9crire \u00ab l\u2019espoir c\u2019est demain \u00bb (\u00e7a nous rappelle quelque chose d\u2019aujourd\u2019hui, non ?). Seconde d\u2019illusions perdues aussi qui se finissent avec la chasse aux insurg\u00e9s dans l\u2019Od\u00e9on tenu par Barrault.<br \/>\nL\u2019autre \u00e9poque arrive alors o\u00f9 le r\u00e8gne des banquiers, du commerce, des actionnaires\u2026 est venu \u00e0 bout des id\u00e9es pour leur substituer \u00ab Monney \u00bb chanteront les Pink Floyd. Le self made man a remplac\u00e9 la communaut\u00e9. Un nouveau monde (Le nouveau monde et ses id\u00e9es) boute ainsi le vieux et ses spectres (qui hantaient l\u2019Europe \u00e9crivait Marx). Un monde de publicit\u00e9s s\u2019inscrit pour longtemps\u2026<br \/>\nPommerat, tr\u00e8s adroitement, pose ainsi un regard sur la course folle du monde, sur un tragique quotidien fait de riens, de petites trahisons, de petits mensonges que l\u2019on se fait \u00e0 soi. Et pour donner de l\u2019\u00e9paisseur \u00e0 son commentaire, il isole Franck le vendeur seul rescap\u00e9 de la premi\u00e8re p\u00e9riode, et en fait un converti, un leader, un manager dans la seconde. Plus f\u00e9roce que ses premiers partenaires, Franck est \u00ab The pr\u00e9dateur \u00bb.<br \/>\nEntre les deux p\u00e9riodes, les VRP ne vendent plus de pistolets, mais des codes de droits du consommateur. Tout est l\u00e0, dans ce seul mot de \u00ab consommateur \u00bb. Nouvelle esp\u00e8ce qui, apr\u00e8s le sapiens et l\u2019homo sovieticus, livre passage \u00e0 l\u2019homo conso\u2026 Dans la lign\u00e9e de l\u2019homme, il ressemble \u00e0 un groupe en extinction\u2026<br \/>\nPolitique, ethnologique jusque dans la mani\u00e8re de filmer une cage d\u2019escalier qui induit la pratique du porte \u00e0 porte\u2026 Pommerat livre un fragment tragique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au Th\u00e9\u00e2tre du jeu de Paume d\u2019Aix-en-Provence, Joel Pommerat pr\u00e9sentait La Grande et fabuleuse histoire du commerce. Un drame quotidien saisi entre 68 et nos jours\u2026 Le lieu d\u2019un mal \u00eatre qui s\u2019installe durablement, soutenu par 5 com\u00e9diens (Eric Forterre, Ludovic Moli\u00e8re, Herv\u00e9 Blanc, Jean-Claude Perrin, Patrick Bebi) qui campent la \u00ab beaufitude \u00bb pr\u00e9sente. Depuis longtemps Il y a quelques ann\u00e9es de cela, Jo\u00ebl Pommerat fuit l\u2019\u00e9cole et prend les chemins buissonniers de l\u2019\u00e9criture. Il a une vingtaine d\u2019ann\u00e9e<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":3761,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-809","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/809","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3761"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=809"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=809"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}