


{"id":838,"date":"2009-07-20T18:39:00","date_gmt":"2009-07-20T16:39:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=838"},"modified":"2009-07-20T18:39:00","modified_gmt":"2009-07-20T16:39:00","slug":"wajdi-mouawad-le-retour-des-histoires","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/wajdi-mouawad-le-retour-des-histoires\/","title":{"rendered":"Wajdi Mouawad : Le retour des histoires"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<p><em><strong>Lentement la cour d&rsquo;Honneur du Palais des Papes revient \u00e0 la lumi\u00e8re du jour apr\u00e8s qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 envahie par la nuit. D&rsquo;un coup, le chant strident des oiseaux gagne le ciel avec les premi\u00e8res lueurs du soleil qui les montrent emprunter des trajectoires improbables. Sur les fauteuils, \u00e0 la derni\u00e8re de la trilogie que pr\u00e9sentait Wajdi Mouawad, le peuple des spectateurs reprend ses couleurs estivales, abandonne les plaids bleus et bruns, et se levant, salue la performance du quebeco-libanais et de son groupe de compagnons. Sur la sc\u00e8ne, avec les com\u00e9diens, puis bient\u00e0\u00b4t avec tous les acteurs de cette nuit, une vague d&rsquo;applaudissements vient faire \u00e9cho \u00e0 la fresque Incendie, Littoral et For\u00eats donn\u00e9e pendant un peu moins de douze heures.<br \/>\n<\/strong><\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><div id=\"attachment_3695\" style=\"width: 610px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-3695\" class=\"size-medium wp-image-3695\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2009\/07\/w_090702_rdl_0836-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><p id=\"caption-attachment-3695\" class=\"wp-caption-text\">63\u00e8me Festival d&rsquo;Avignon<\/p><\/div><br \/>\n<em>De l\u2019horloge au matin<\/em><br \/>\nVers huit du matin, descendant l\u2019avenue de la R\u00e9publique qui prolonge la place de l\u2019Horloge, une masse de spectateurs-globe-trotters apparaissait. Sac de couchage froiss\u00e9 sur l\u2019\u00e9paule pour les uns, coupe vent ouvert de randonneurs \u00e9gar\u00e9s pour les autres, pulls color\u00e9s, sac \u00e0 provisions informe, d\u00e9marche nonchalante, visages aux traits tir\u00e9s \u00e0 peine camoufl\u00e9s par les lunettes de soleil\u2026Ils allaient par bandes, groupes et couples. Et je les regardais venir de la terrasse presque vide de l\u2019Am\u00e9ricain (o\u00f9 tard le soir, on boit et on chante, pendant la nuit, les tubes des ann\u00e9es 80), \u00e0 l\u2019angle de la rue Mistral. Et la rue, habituellement occup\u00e9e en ces porches et ses halls de boutiques par les clochards, s\u2019animait juste d\u2019un murmure et du pas ralenti de cette foule presque anonyme qui viendrait bient\u00f4t \u00e9chouer \u00e0 la terrasse de l\u2019Am\u00e9ricain. Deux mondes venaient ainsi \u00e0 se tutoyer. Celui des spectateurs et celui de la pauvret\u00e9 se c\u00f4toyaient un instant dans une intensit\u00e9 rare me rappelant, ici en Avignon, l\u2019\u00e9chec du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 transformer une soci\u00e9t\u00e9. Et c\u2019est une anecdote que racontait Jean Duvignaud qui s\u2019imposait. \u00ab Au XIX\u00e8me si\u00e8cle, les gens d\u2019un petit village de Vend\u00e9e, entendant beaucoup parler du chemin de fer, ont d\u00e9cid\u00e9 de construire une gare. Ils ont mis des rails, une b\u00e2tisse \u00e0 c\u00f4t\u00e9, etc. Le train n\u2019est jamais venu. Il me semble que les intellectuels de ma g\u00e9n\u00e9ration ont construit des gares en pensant que le train devait venir, et il n\u2019est pas arriv\u00e9 \u00bb[[[D\u00e9bat avec Roger-Pol Droit, Un entretien avec Jean Duvignaud, Le Monde mardi 18 janvier 1994.]].<br \/>\nLe th\u00e9\u00e2tre pourrait bien \u00eatre aussi l\u2019une de ces gares\u2026<br \/>\nEt pour autant qu\u2019il y avait dans ce souvenir un d\u00e9sarroi profond, pour autant une autre id\u00e9e, plus heureuse celle-ci, me conduisait \u00e0 voir dans le th\u00e9\u00e2tre, chez ceux qui le font et ceux qui le fr\u00e9quentent, le signe fragile d\u2019un point de d\u00e9part entretenu par le th\u00e9\u00e2tre. Un point, juste un petit point, o\u00f9 sur sc\u00e8ne, la langue, la grammaire, les histoires et une communaut\u00e9 entretiennent au monde une langue hors d\u2019usage. Une langue qui a \u00e0 voir, encore, avec la po\u00e9sie.<br \/>\nCe 13 juillet, au petit matin, c\u2019est maintenant \u00e0 mon tour de descendre l\u2019avenue de la R\u00e9publique. En t\u00eate, le ressac des images et des sons d\u2019une nuit prise dans une tourmente narrative, dans un maelstr\u00f6m de visuels et le pas de charge d\u2019une cohorte de com\u00e9diens. La comparaison est incertaine, mais Incendie, Littoral et For\u00eats pourraient bien former une sorte de cadavre exquis. Un genre \u00e0 part enti\u00e8re o\u00f9 le spectateur est un autre auteur. Un collaborateur qu\u2019aurait invit\u00e9 Mouawad en lui proposant un registre \u00e9motionnel, pulsionnel, sensationnel fond\u00e9 sur des universaux et la m\u00e9moire qui abrite\u2026la mort, l\u2019amour, le deuil, la hantise, le fils, la m\u00e8re, le p\u00e8re, le fantastique, l\u2019histoire, la qu\u00eate, la peur, l\u2019obsession, l\u2019enfantement, la r\u00e9v\u00e9lation, la guerre, le d\u00e9chirement, Dieu, l\u2019exil\u00e9, la famille, le retour, l\u2019enfance, la violence\u2026<br \/>\nUn ensemble de sympt\u00f4mes humains qui r\u00e9fl\u00e9chissent la vie, la cruaut\u00e9 et la beaut\u00e9 de l\u2019existence. Les mat\u00e9riaux contemporains, quotidiens, historiques, qu\u2019ils soient mythologiques ou philosophiques, auront permis \u00e0 Mouawad d\u2019\u00e9crire une farce, une trag\u00e9die, un drame, une pantomime, une com\u00e9die, un conte\u2026 D\u2019aucun genre, et participant de tous les genres, la nuit Mouawad aura \u00e9t\u00e9, intrins\u00e8quement, un temps baroque, un espace de libert\u00e9 color\u00e9, un territoire de jeux, un lieu de hors-piste o\u00f9 la figure de l\u2019arpenteur serait le motif r\u00e9current de cette toile th\u00e9\u00e2trale tour \u00e0 tour grotesque, tragique, sobre, grandiloquente, cocasse et fun\u00e8bre, l\u00e9g\u00e8re et profonde. Sans \u00ab tabou((Wajdi Mouawad, Hortense Archambault, Vincent Baudriller, <em>Voyage pour le festival d\u2019Avignon 2009<\/em>, P.O.L., 2009. Ce livre gratuit \u00e0 disposition du spectateur et du lecteur est fabriqu\u00e9 sur le mode d\u2019entretiens. Wajdi Mouawad s\u2019y confie et s\u2019y expose)) \u00bb, Mouawad arpente ainsi le monde, son histoire faite de rebondissements et de d\u00e9rapages. Et de souligner que l\u2019auteur pourrait bien \u00eatre alors une sorte de Peer Gynt qui porte son regard alentour. Et de dire qu\u2019il \u00e9crirait ce qui s\u2019impose \u00e0 sa r\u00e9tine, qu\u2019il y m\u00ealerait sa pens\u00e9e, qu\u2019il en r\u00eaverait les formes, qu\u2019il ne jugerait de rien mais rapporterait des \u00e9tats, des spasmes, des contractures, des rires, des cris, des silences, passant indiff\u00e9remment du pu\u00e9ril au profond, de l\u2019inutile au fondamental, de la violence \u00e0 la tendresse.<br \/>\nHabitant la cour sans solennit\u00e9, oeuvrant dans le Palais pour le faire vibrer, marathonien porteur d\u2019id\u00e9es ou scribe captif de toutes les libert\u00e9s\u2026 Mouawad aura occup\u00e9 la cour d\u2019honneur comme s\u2019il \u00e9tait en un atelier o\u00f9 il aura \u00e9prouv\u00e9 la r\u00e9sistance et la plasticit\u00e9 d\u2019un monde int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur.<br \/>\nA la premi\u00e8re image, sous la modalit\u00e9 d\u2019un rituel n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019apparition du th\u00e9\u00e2tre, un collectif d\u2019acteurs se fera d\u00e9calqu\u00e9 sur un mur noir \u00e0 coup de peinture. N\u00e9gatif d\u2019\u00e2mes d\u00e9livr\u00e9es, fresques rupestres improbables, traces qui entretiennent avec l\u2019\u00e9crit une ressemblance incertaine\u2026 ce moment fonctionnera comme un gong.<br \/>\n<em>Images en vrac d\u2019un road movie<\/em><br \/>\nDans une chambre, \u00e0 Qu\u00e9bec, un acteur parle du magnifique cul dont il s\u2019occupait, d\u2019une p\u00e9n\u00e9tration \u00e0 nulle autre pareille avec force de gestes et du coup de t\u00e9l\u00e9phone, au m\u00eame instant, qui lui annonce la mort de son p\u00e8re. L\u00e0 est la br\u00fblure originelle d\u2019Incendie.Un chevalier arthurien fac\u00e9tieux veille au grain de son prot\u00e9g\u00e9. Un p\u00e8re mort, verdissant et puant accompagne son fils qui lui cherche une s\u00e9pulture. Ce sera le Liban. Terre de guerre. Le p\u00e8re enfin enterr\u00e9, le fils est maintenant n\u00e9. Plus loin, la famille hait son histoire. La richesse affich\u00e9e des fourrures cachent \u00e0 peine la mis\u00e8re affective des hommes et de leurs femmes. La choralit\u00e9 s\u2019assemble autour de l\u2019isol\u00e9. Ce qui \u00e9tait tu sera r\u00e9v\u00e9l\u00e9. La naissance du fils s\u2019est faite sur le d\u00e9c\u00e8s de la m\u00e8re. Il fallait choisir entre les deux et le choix incomba au p\u00e8re. Dans l\u2019histoire de la famille, le p\u00e8re est ha\u00ef, la m\u00e8re c\u00e9l\u00e9br\u00e9e, le fils, lui, est vivant. Et Mouawad d\u2019\u00e9crire un sacrifice et de souligner un bouc \u00e9missaire qu\u2019une \u00e9quipe imaginaire de cin\u00e9ma met en bo\u00eete. Le road movie a commenc\u00e9 et l\u2019album de famille voit d\u00e9filer les \u00e9pisodes sans qu\u2019on sache s\u2019il s\u2019agit d\u2019une m\u00eame famille ou des histoires qui arrivent \u00e0 n\u2019importe quelle famille.<br \/>\nUne femme aura un cancer du cerveau, l\u00e0 o\u00f9 le reste d\u2019un embryon a choisi de faire son nid en y pr\u00e9servant un os. Une famille d\u2019Ossie f\u00eate la chute du mur de Berlin et s\u2019arrange des chaises comme pour un banquet tchekhovien. Une f\u00eate de famille pour f\u00eater la chute\u2026Un homme en fauteuil roulant, pal\u00e9ontologue dit-on, cherche les pi\u00e8ces du puzzle familial. La femme s\u2019\u00e9croule en t\u00e9tanie. Le cancer, le f\u0153tus au milieu du cerveau, le docteur en blouse blanche et ses annonces rassurantes, la jeune fille qui avorte et dont le ventre est rougi \u00e0 la peinture vermeille\u2026Le monde tourne, mais il ne tourne pas rond. Et Mouawad de s\u2019en tenir \u00e0 cette g\u00e9om\u00e9trie et \u00e0 ce mouvement o\u00f9 ce qui d\u00e9rape vient alt\u00e9rer le tourner en rond. O\u00f9 un notaire de Quebec part pour l\u2019orient retrouver un destinataire. O\u00f9 un notaire prend le risque de mourir pour accomplir la volont\u00e9 d\u2019une morte. O\u00f9 un snipper\/danseur joue de son fusil comme Prince de sa guitare en allumant les touristes, les reporters et autres victimes de toutes les sales guerre. O\u00f9 un corps nu, une femme d\u00e9nud\u00e9 se regarde autrement quand le bruit d\u2019un train laisse entendre la d\u00e9portation\u2026 Vie et mort pense Mouawad. Logique de mort et absurdit\u00e9 de la vie. Entre les deux, dans les deux, ces l\u00e9gions de personnages ne se privent d\u2019aucune exp\u00e9rience, ni de l\u2019amour et de ses \u00e9checs, ni des luttes fratricides, ni des rires n\u00e9s de la na\u00efvet\u00e9, ni des larmes n\u00e9es de l\u2019histoire, ni d\u2019une toilette, ni d\u2019un repas, ni de la rencontre avec la mer bleue\u2026<br \/>\nD\u2019une minute \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une image \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une sc\u00e8ne \u00e0 l\u2019autre, Mouawad multiplie les espaces de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une humanit\u00e9 vacillante et les occurrences \u00e0 la violence. C\u2019est entre ces deux \u00e9tats que la langue fait son miel en choisissant de faire du plateau le terrain d\u2019un battement affol\u00e9 et intermittent o\u00f9 l\u2019\u00e9criture devient une pulsation irr\u00e9guli\u00e8re.<br \/>\nUne irr\u00e9gularit\u00e9 entretenue et accentu\u00e9e tout au long des trois textes, des trois tableaux nourris de musique classique, de rock, de m\u00e9lodies religieuses\u2026 Irr\u00e9gularit\u00e9 habill\u00e9e de jets de peintures bleues et rouges.<br \/>\nIrr\u00e9gularit\u00e9 qui peut de temps en temps, alors que la sc\u00e8ne est le lieu du collectif ou de l\u2019individuel, devenir un rythme. Comme le moment, sans doute l\u2019un des plus beaux et peut-\u00eatre le seul moment vraiment juste de cette fresque, o\u00f9 une com\u00e9dienne raconte le choix qu\u2019elle doit faire entre ces trois enfants, alors qu\u2019un milicien va en ex\u00e9cuter un. Moment d\u2019une raret\u00e9 impeccable o\u00f9 la com\u00e9dienne au milieu d\u2019un rectangle blanc dessin\u00e9 sur le sol, seule et donnant \u00e0 sa voix tous les accents de la douleur, de la frayeur, de la col\u00e8re, de l\u2019impuissance\u2026 parvient \u00e0 faire entendre un cri profond\u00e9ment humain. Moment d\u2019une puissance incroyable o\u00f9 la voix de la com\u00e9dienne, narrative et litt\u00e9raire, d\u00e9passe ces contraintes textuelles pour faire na\u00eetre une image invisible et pourtant sensible. A cet endroit, Mouawad aura gagn\u00e9 la simplicit\u00e9 qui fait d\u00e9faut \u00e0 un r\u00e9cit o\u00f9 l\u2019iconographie participe de l\u2019habillage \u00e9motionnel.<br \/>\n<em>De l\u2019histoire du Th\u00e9\u00e2tre au retour d\u2019un th\u00e9\u00e2tre d\u2019histoires<\/em><br \/>\nEn choisissant de placer la 63\u00e8me \u00e9dition du festival d\u2019Avignon sous le signe de la narration, Hortense Archambault et Vincent Baudriller l\u00e9gitimaient cette entr\u00e9e en rappelant que \u00ab l\u2019homme a besoin de raconter des histoires car elles lui conf\u00e8rent son humanit\u00e9, lui permettent d\u2019appr\u00e9hender le monde et de combattre la tentation de l\u2019amn\u00e9sie \u00bb[[Extrait du programme et de l\u2019\u00e9ditorial qui pr\u00e9sente le festival 2009.]]. En soi, cette proposition n\u2019est pas sans r\u00e9fl\u00e9chir quelques enjeux id\u00e9ologiques qui n\u2019ont pas \u00e9pargn\u00e9 la litt\u00e9rature ou, disons-le autrement, les modes d\u2019\u00e9criture des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es. Au nombre des luttes qui se mirent en place avec la pratique d\u2019une \u00e9criture qui rompait justement avec le \u00ab Il \u00e9tait une fois\u2026 \u00bb, des auteurs, metteurs en sc\u00e8ne et plasticiens (pensons \u00e0 Beckett, \u00e0 M\u00fcller, \u00e0 Kantor, \u00e0 Gabily\u2026) nous avaient conduit sur le terrain d\u2019une esth\u00e9tique et d\u2019un champ po\u00e9tique o\u00f9 le \u00ab spectacle \u00bb \u00e9tait en rupture avec une pratique bourgeoise. Brouillant les histoires et par l\u00e0 la logique d\u2019une construction aristot\u00e9licienne, s\u2019\u00e9cartant du psychologisme, oubliant les h\u00e9ros, alt\u00e9rant le rapport \u00e0 l\u2019identification, abandonnant le mod\u00e8le des \u00ab grands r\u00e9cits \u00bb et leur rapport \u00e0 la communication, amalgamant diverses mati\u00e8res pour devenir mat\u00e9riaux\u2026 l\u2019histoire de l\u2019\u00e9criture, sur le mode des autres arts (peinture, architecture, musique, danse\u2026) s\u2019enrichissait ainsi de nouvelles formes complexes et \u00e9nigmatiques. Avec elles, la repr\u00e9sentation d\u2019une humanit\u00e9 certaines des limites de ses formes s\u2019ouvraient \u00e0 un espace plastique et po\u00e9tique plus \u00e9tendu que le territoire figuratif dans lequel nombre d\u2019artistes l\u2019avaient inscrite. Un monde mallarm\u00e9en nous avait affranchi d\u2019un univers prom\u00e9th\u00e9en. Ces nouveaux agencements fond\u00e9s sur le fragment, le discontinu, \u00ab l\u2019abstrait \u00bb marquaient un passage heureux et une aventure dans le monde des signes arbitraires. Ne revendiquant aucune place, et distant de tout acad\u00e9misme voulant faire \u00e9cole, n\u2019excluant d\u2019aucune mani\u00e8re ce qui avait \u00e9t\u00e9 et ce qui devait durer, cet art n\u2019entretenait avec ses contemporains qu\u2019un seul souci. Penser l\u2019affranchissement du regard, des h\u00e9ritages, des traditions et des tics de r\u00e9ception afin de permettre la manifestation d\u2019une \u00e9thique de la perception fond\u00e9e sur la libert\u00e9 du sujet. Penser, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un syst\u00e8me de signes qui ordonnent notre rapport au sensible et nos repr\u00e9sentations, l\u2019\u00e9tranget\u00e9 d\u2019un signe qui ne ferait plus \u00e9cran entre ce que l\u2019on voit, sent, entend et l\u2019essence que pointe la chose vue, entendue, sentie. Ce que la d\u00e9construction, le fragment, le discontinu\u2026 et plus tard ce que l\u2019on mettrait du c\u00f4t\u00e9 du postmoderne et du post-contemporain m\u2019ont toujours sembl\u00e9 relever de la marge et du jeu. C\u2019est-\u00e0-dire cette mani\u00e8re qu\u2019\u00e0 l\u2019art de montrer, parfois, un espace irr\u00e9ductible, une incertitude r\u00e9currente, une connaissance \u00e0 venir\u2026 propre au sujet devant l\u2019\u0153uvre.<br \/>\nL\u2019\u00e9tranget\u00e9 d\u2019une partition beckettienne, celle d\u2019une composition model\u00e9e par Kantor, plus r\u00e9cemment le geste argileux de Nadj ou l\u2019inertie profonde saisie dans un drap\u00e9 bleu par Vassiliev\u2026 se donnaient ainsi pour une exp\u00e9rience pure rencontrant la \u00ab na\u00efvet\u00e9 \u00bb du spectateur. De cette \u00ab na\u00efvet\u00e9 \u00bb nietzsch\u00e9enne exigeante, au commencement de toute connaissance subordonn\u00e9e d\u2019abord \u00e0 l\u2019\u00e9coute fr\u00e9missante, au regard troubl\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00eatre inquiet plut\u00f4t qu\u2019elle ne s\u2019articule, parce que l\u2019\u0153uvre y invite, \u00e0 la reconnaissance de soi.<br \/>\nOn ne peut reprocher \u00e0 Wajdi Mouawad ce d\u00e9faut de na\u00efvet\u00e9 qu\u2019il commet en toute libert\u00e9 et en connaissance. Lisant Voyage qui rapporte l\u2019itin\u00e9raire d\u2019un acte de cr\u00e9ation, il aura \u00e0 maintes reprises soulign\u00e9 son rapport \u00e0 l\u2019histoire litt\u00e9raire et th\u00e9\u00e2trale de ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Pr\u00e9f\u00e9rant une histoire, \u00ab Sophocle \u00e0 Beckett \u00bb comme il l\u2019\u00e9crit, il le fait donc en conscience. Et s\u2019inscrivant dans la grande tradition du parler pour \u00eatre a priori compris, il use \u00e0 dessein d\u2019un geste qui multiplie les formes attractives de l\u2019empathie, voire d\u2019une catharsis de retour. On ne peut lui en vouloir de jouer ainsi sur une \u00e9motion r\u00e9currente qui annihile tout travail chez celui \u00e0 qui il a donn\u00e9 rendez-vous. On ne peut en vouloir \u00e0 Wajdi Mouawad d\u2019exercer un m\u00e9tier qui, dans le climat ambiant du pragmatisme en toute chose, l\u2019invite \u00e0 privil\u00e9gier le simplisme. On ne peut lui en vouloir de la diversit\u00e9 des motifs et des sayn\u00e8tes qui se succ\u00e8dent comme s\u2019il fallait \u00e9viter l\u2019\u00e9cueil de la pens\u00e9e en multipliant les recueils et autres espaces de sensibilit\u00e9. On ne peut lui en vouloir de fabriquer ainsi un th\u00e9\u00e2tre de l\u2019offre qui suppose une demande o\u00f9 la diversit\u00e9 du consommable est le contre-pied que Mouawad aura trouv\u00e9 \u00e0 \u00ab l\u2019ennui \u00bb suppos\u00e9 d\u2019un th\u00e9\u00e2tre d\u2019approfondissement. On ne peut lui en vouloir de souhaiter distraire le public en recourant \u00e0 un inventaire fr\u00e9n\u00e9tique o\u00f9 l\u2019architecture de l\u2019histoire est rapport\u00e9e en ces grandes lignes \u00e0 travers le prisme des trag\u00e9dies intimes et des destins collectifs\u2026<br \/>\nOn ne peut lui en vouloir\u2026 M\u00eame si, l\u2019ayant \u00e9cout\u00e9 et lu, me souvenant de l\u2019une des phrases \u00e9chang\u00e9es avec les directeurs du festival : \u00ab Au th\u00e9\u00e2tre, je n\u2019ai aucun mal \u00e0 faire croire \u00e0 des spectateurs qu\u2019une chaise est un arbre, aucun \u00bb[[<em>Voyage<\/em>, op. cit., p. 81.]] ; m\u00eame si, donc, il me semble que le th\u00e9\u00e2tre est ailleurs. Peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 Magritte nous proposait de regarder un tableau titr\u00e9 \u00ab ceci n\u2019est pas une pipe \u00bb. M\u00eame si, je pense, le th\u00e9\u00e2tre n\u2019est pas une histoire de \u00ab faire croire \u00bb mais rel\u00e8ve, parce que c\u2019est un art, de quelque chose qui a \u00e0 voir avec la puissance du vrai, peut-\u00eatre m\u00eame l\u2019essence du vrai. Le reste est affaire de distraction\/illusion que l\u2019on trouve en d\u2019autres lieux.<br \/>\nCe matin, ce 13 juillet en descendant l\u2019avenue de la R\u00e9publique, la fatigue est l\u00e0. Je ne parle pas des douze heures pass\u00e9es qui ne rel\u00e8vent que de la performance. Non. On peut ne pas dormir et m\u00eame entretenir la disparition du sommeil parce qu\u2019un livre, une \u0153uvre, une musique, un th\u00e9\u00e2tre parfois dictent des pens\u00e9es dont on n\u2019avait pas fait l\u2019exp\u00e9rience. Et cela vous maintient dans une excitation rare o\u00f9, plus sensible et r\u00e9ceptif, on d\u00e9sire entretenir cet \u00e9tat qui permet de prendre la mesure de la vie. Non, l\u00e0, \u00ab la fatigue est l\u00e0 \u00bb d\u00e9signe une amertume, une forme plus discr\u00e8te du d\u00e9sespoir. A la terrasse de l\u2019Am\u00e9ricain, les autres sont enthousiastes, parlent de \u00ab choses partag\u00e9es, d\u2019un v\u00e9cu commun, d\u2019\u00e9motions ressenties et rappel\u00e9es \u00bb\u2026 J\u2019\u00e9coute ce qui se dit. Le th\u00e9\u00e2tre comme espace de reconnaissance, comme lieu redoubl\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience avec en sus la distance obtenue par l\u2019artifice po\u00e9tique et esth\u00e9tique qui organise le pathos. Ah bon, alors c\u2019est \u00e7a ? Peut-\u00eatre m\u00eame qu\u2019ici et l\u00e0, il s\u2019avancera des voix pour pr\u00e9tendre qu\u2019il y eut dans cet intervalle, enfin, \u00ab un partage du sensible \u00bb et du coup, pourquoi pas, qu\u2019il y a l\u00e0 enfin \u00ab un th\u00e9\u00e2tre populaire \u00bb. Ah, alors c\u2019est \u00e7a ? D\u00e9finitivement, la fatigue gagne\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lentement la cour d&rsquo;Honneur du Palais des Papes revient \u00e0 la lumi\u00e8re du jour apr\u00e8s qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 envahie par la nuit. D&rsquo;un coup, le chant strident des oiseaux gagne le ciel avec les premi\u00e8res lueurs du soleil qui les montrent emprunter des trajectoires improbables. Sur les fauteuils, \u00e0 la derni\u00e8re de la trilogie que pr\u00e9sentait Wajdi Mouawad, le peuple des spectateurs reprend ses couleurs estivales, abandonne les plaids bleus et bruns, et se levant, salue la performance du quebeco-libanais<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":3695,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-838","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/838","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3695"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=838"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=838"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}