


{"id":847,"date":"2009-03-10T18:56:00","date_gmt":"2009-03-10T17:56:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=847"},"modified":"2009-03-10T18:56:00","modified_gmt":"2009-03-10T17:56:00","slug":"quand-je-serai-mort-je-tremble","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/quand-je-serai-mort-je-tremble\/","title":{"rendered":"Quand je serai mort&#8230; Je tremble."},"content":{"rendered":"<p><strong><em>\u00a0Publi\u00e9 chez Actes Sud, Jo\u00ebl Pommerat est aujourd&rsquo;hui l&rsquo;une des figures de la sc\u00e8ne contemporaine dont le th\u00e9\u00e2tre ne finit jamais d&rsquo;interpeller.<\/em> Je tremble, I <em>et<\/em> II, <\/strong><em><strong>pr\u00e9sent\u00e9 au Th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;H\u00e9rouville, s&rsquo;inscrit dans cette veine o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre devient lieu de passage, espace de tensions entre com\u00e9diens, territoire de m\u00e9ditations pour le spectateur&#8230;<\/strong> <\/em><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3673 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2009\/03\/je-tremble-1-et-2-au-theatre-dherouville-600x338.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"338\" \/><br \/>\nToujours un peu avant\u2026<br \/>\nC\u2019\u00e9tait quelques mois avant qu\u2019une crise ne se r\u00e9v\u00e8le au plus grand nombre alors qu\u2019elle rampait d\u00e9j\u00e0 dans les rues sous les formes d\u2019une mis\u00e8re humaine, et Jo\u00ebl Pommerat, au Th\u00e9\u00e2tre des Bouffes du nord, pr\u00e9sentait <em>Je tremble, I et II.<\/em><br \/>\nA Gennevilliers, il y avait eu, aussi, Au Monde, D\u2019une seule main et Les Marchands. D\u2019une seule main, c\u2019est celle-l\u00e0 que j\u2019\u00e9tais venu voir. Cette pi\u00e8ce-l\u00e0 d\u2019abord, apr\u00e8s les autres.<br \/>\nA Gennevilliers, dans l\u2019ex-caf\u00e9teria r\u00e9am\u00e9nag\u00e9e par la volont\u00e9 de Pascal Rambert en salle de lecture et en salle de vid\u00e9o, j\u2019avais attendu avec d\u2019autres, assis dans un fauteuil de plage jaune parmi d\u2019autres, en regardant Po\u00e9sie de l\u2019ordinaire. Un documentaire de Blandine Armand o\u00f9 Jo\u00ebl Pommerat confiait ce qui le guidait dans son travail : la qu\u00eate d\u2019un r\u00e9el, la volont\u00e9 de ne pas faire n\u2019importe quoi n\u2019importe comment, le d\u00e9sir d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qui saurait se pr\u00e9server d\u2019un environnement tout \u00e0 la fois accueillant et carnassier, le souci d\u2019une pratique d\u2019\u00e9criture\u2026 et des images, des ruines, des moments de th\u00e9\u00e2tre et des d\u00e9cors d\u2019usine dans des terrains vagues d\u00e9sert\u00e9s, mi-bidonvilles, mi tiers-monde de p\u00e9riph\u00e9ries imm\u00e9diates.<br \/>\nPlus tard, D\u2019une seule main s\u2019achevant, il y avait eu pour finir le bruit puissant d\u2019un rotor d\u2019h\u00e9licopt\u00e8re qui \u00e9tait venu balayer toute la salle. Et, je crois mais ma m\u00e9moire est incertaine, un acteur, Ruth, en front de sc\u00e8ne, \u00e0 jardin, avait entonn\u00e9 Le Chant des Partisans. Et c\u2019\u00e9tait surprenant car D\u2019une seule main ne pr\u00e9parait pas le spectateur \u00e0 cela. Pour autant, cette voix-l\u00e0 ou cet hymne-l\u00e0 n\u2019avait rien d\u2019\u00e9tranger \u00e0 une mise en sc\u00e8ne o\u00f9 tout n\u2019\u00e9tait que soul\u00e8vement. O\u00f9 tout n\u2019\u00e9tait qu\u2019\u00e9meutes fragiles de sentiments, bruissements d\u2019affections malmen\u00e9es, s\u00e9ismes presque imperceptibles touchant aux mati\u00e8res humaines, haut-le-c\u0153ur amoureux, insurrections int\u00e9rieures et conflits de pens\u00e9es en frottement\u2026 Soit, d\u2019un certain point de vue, des \u00e9tats de tremblements internes port\u00e9s \u00e0 la sc\u00e8ne, laquelle en r\u00e9v\u00e8le les m\u00e9canismes, en soul\u00e8ve le voile, et apparente D\u2019une seule main \u00e0 un th\u00e9\u00e2tre du d\u00e9voilement. C\u2019est-\u00e0-dire un lieu o\u00f9 le regard est invit\u00e9 \u00e0 voir plus loin que ne portent les yeux\u2026 donc \u00e0 entendre plus que l\u2019oreille ne peut saisir, et o\u00f9 le neutre finit par dispara\u00eetre \u00e0 mesure que la repr\u00e9sentation c\u00e8de la place \u00e0 la pr\u00e9sence. A mesure que l\u2019intensif gagne du terrain sur l\u2019it\u00e9ratif et fait place \u00e0 un imperceptible tremblement\u2026<br \/>\nQuand je serai mort\u2026<em> Je tremble (I, II)<\/em><br \/>\n\u00ab Quand je serai mort, peut-\u00eatre tout \u00e0 l\u2019heure \u00bb \u00e9crit Maurice Blanchot. C\u2019est la premi\u00e8re phrase de La Folie du jour qui me vient en t\u00eate alors qu\u2019un bonimenteur, sur sc\u00e8ne, visage couvert d\u2019un blanc de c\u00e9ruse, costume d\u2019animateur et micro en main, fait l\u2019article d\u2019un projet th\u00e9\u00e2tral o\u00f9 il annonce sa propre mort, qu\u2019il va mourir ou dit qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 mort quand retentit un coup de feu. Entre cette d\u00e9claration, Je tremble I puis II, le temps du th\u00e9\u00e2tre se sera jou\u00e9 de toute logique. Le temps du th\u00e9\u00e2tre aura \u00e9t\u00e9 celui du r\u00eave, de la rem\u00e9moration, de la confusion entre la sph\u00e8re du vivant et celle de la mort. Entre l\u2019une et l\u2019autre, le th\u00e9\u00e2tre aura \u00e9t\u00e9 un espace de passage orphique peupl\u00e9 de sons, d\u2019images, de voix, de silences, de noirs profonds, de sc\u00e8nes impr\u00e9visibles, de dialogues impromptus, de confessions inattendues\u2026 Le th\u00e9\u00e2tre ou un autre lieu, en quelque sorte, o\u00f9 le possible se d\u00e9fie du raisonnable, o\u00f9 le virtuel s\u2019\u00e9tend au-del\u00e0 de la r\u00e9alit\u00e9 et fr\u00f4le un r\u00e9el inhabituellement sensible. Une autre temporalit\u00e9, aussi, o\u00f9 le temps, justement, n\u2019ob\u00e9it plus \u00e0 un d\u00e9roulement chronologique, mais figure une camisole, comme une peau, dont il est impossible de se d\u00e9faire, sans d\u00e9but, sans fin, sans rep\u00e8re. Le th\u00e9\u00e2tre ou le territoire d\u2019une autre circulation de la parole qui s\u2019\u00e9carte de la communication pour se faire expression libre, phrase plut\u00f4t que discours, prises de parole plut\u00f4t que discussions, adresse \u00e0 l\u2019autre plut\u00f4t que dialogue, et qui fait du spectateur un confident, un t\u00e9moin, un acteur muet, dans l\u2019ombre, peut-\u00eatre\u2026<br \/>\nLe Bonimenteur s\u2019\u00e9croulera juste apr\u00e8s que l\u2019obscurit\u00e9 a laiss\u00e9 passer l\u2019\u00e9clair du coup de feu. Plus tard, le m\u00eame se pliera quand sa main enfoncera le sabre dans son ventre. Avant, l\u2019animateur, le bonimenteur aura \u00e9t\u00e9 le m\u00e9diateur d\u2019un monde qu\u2019il organisait jusqu\u2019au moment o\u00f9, au monde, celui-ci lui \u00e9chappait aussi.<br \/>\nLe th\u00e9\u00e2tre est l\u00e0. Mi soci\u00e9t\u00e9 du spectacle e\u00fbt dit Guy Debord, mi spectacle de la soci\u00e9t\u00e9. Avec son Monsieur Loyal au faci\u00e8s \u00e9tonnement inqui\u00e9tant qui se r\u00e9v\u00e8le un homme de main\u2026 du coup de main. Avec ses rideaux paillettes de cabaret poudre aux yeux qui scintillent dans un monde d\u2019obscurit\u00e9 et jettent un voile sur le visible. Avec ses rythmes et ses lumi\u00e8res \u00ab disco \u00bb dans le halo desquelles les d\u00e9hanchements chroniques de fin de semaine sont comme autant de signes d\u2019\u00eatres, de mal \u00eatre et de corps manipul\u00e9s&#8230; Le th\u00e9\u00e2tre est l\u00e0 qui d\u00e9ploie l\u2019absence de vie de cette vie-l\u00e0 quand viennent en bord de sc\u00e8ne les histoires intimes et plurielles d\u2019\u00eatres abandonn\u00e9s \u00e0 des vies morgues. Et d\u2019entendre La Sonate au Clair de Lune, \u00e0 chaque fois, comme un souffle m\u00e9lancolique qui dit l\u2019\u00e0 bout de souffle de ces vies. Alors se pr\u00e9sentent au regard la silhouette de la femme inqui\u00e8te \u00ab O\u00f9 sont pass\u00e9es les id\u00e9es \u00bb, \u00ab je veux mon avenir\u2026 nom de dieu \u00bb dit-elle branlante. Celle de la junkie ou d\u2019une anorexique aux phrases aussi d\u00e9charn\u00e9es que son corps. Elle, oublieuse des miasmes moraux et des pudeurs mal plac\u00e9es qui enrobent la parole, a juste l\u2019\u00e9nergie de faire entendre sa douleur : \u00ab J\u2019ai froid, j\u2019ai peur\u2026 \u00bb. Une autre raconte sa m\u00e8re qui s\u2019est lentement tu\u00e9e au travail. Sorte de \u00ab Jeune fille et la mort \u00bb qui s\u2019amuse du trop peu de place pour les sentiments et se rappelle des caresses interdites quand la m\u00e8re, au travail, perdit ses mains. Cette \u00ab Jeune fille \u00bb on la retrouvera plus tard en face d\u2019un homme cynique ou simplement d\u00e9sabus\u00e9 qui lui proposera une roulette russe fatale. Et \u00e0 nouveau, comme un leitmotiv, la Sonate au Clair de Lune, et \u00e0 nouveau en retour un noir qui segmente chaque confession. Non pas une coupure, mais un noir qui marque ces destins qui ont en commun d\u2019\u00eatre fun\u00e8bres. Un noir, comme une sorte de tunnel au bout duquel est \u00e9clair\u00e9e la singularit\u00e9 de chacune de ces existences et de ces individualit\u00e9s. Figures isol\u00e9es, d\u00e9finitivement et radicalement seules ou spectres de couples d\u00e9faits par l\u2019incompr\u00e9hension, le d\u00e9samour, l\u2019amiti\u00e9 caduque\u2026 Les silhouettes dessin\u00e9es par Jo\u00ebl Pommerat sont invariablement promises \u00e0 la chute, \u00e0 l\u2019errance, \u00e0 la solitude\u2026 Et le spectacle continue.<br \/>\nUne petite sir\u00e8ne \u00e9changera ainsi sa nageoire et la parole contre un amour de paille. Elle r\u00e9appara\u00eetra rejet\u00e9e sous la forme d\u2019une infirme muette, jambes atrophi\u00e9es soutenues par des b\u00e9quilles d\u00e9figurantes. Plus loin, un homme chaleureux en qu\u00eate d\u2019amiti\u00e9 offrira \u00e0 un passant le fusil qu\u2019il pr\u00e9sente comme celui d\u2019Oswald. Plus tard, un homme impardonnable se retrouve dans un tribunal o\u00f9 il plaide son innocence. Et toujours La Sonate au Clair de Lune, et toujours ces noirs au terme desquels appara\u00eet une autre d\u00e9ch\u00e9ance. Et toujours la confession du bonimenteur qui revit sa vie, revit la rupture, revit sa mort jusqu\u2019au moment, final, o\u00f9 il gagne un cercueil. Son cercueil.<br \/>\nLe th\u00e9\u00e2tre est l\u00e0, dis-je, sonore et silencieux, color\u00e9 et gris, dans cette agr\u00e9gation d\u2019id\u00e9es mortes, cette s\u00e9cr\u00e9tion d\u2019amertumes offertes, cette s\u00e9dimentation d\u2019existences p\u00e2les qui sont p\u00e9riph\u00e9riques \u00e0 un monde travesti dans la f\u00eate, dans la musique des tops, les rengaines et les ritournelles qui ont marqu\u00e9 une rencontre pleine d\u2019espoir et d\u2019amour, pour finir vaguement sous la forme de souvenirs qui amuseront les petits-enfants pr\u00e9destin\u00e9s au m\u00eame sort. Le ventre rond d\u2019une jeune femme l\u2019annonce forc\u00e9ment\u2026 le r\u00e9el est l\u00e0, in\u00e9vitable, et pr\u00e9sente la disparition de la vitalit\u00e9. La disparition de la vitalit\u00e9 dans la vie ou, et c\u2019est presque la m\u00eame chose, pr\u00e9sente une agonie. C\u2019est-\u00e0-dire le mot (agonie) qui d\u00e9signe en d\u00e9finitive l\u2019ultime tremblement, le dernier tremblement de la vie, l\u2019instant o\u00f9 le vivant tutoie le mourant. Le moment o\u00f9 le vivant n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus lui-m\u00eame.<br \/>\nEt il serait vain de croire que le regard et la raison puissent saisir et organiser les images et les sc\u00e8nes qui apparaissant tout au long de Je tremble, I et II. Vain d\u2019esp\u00e9rer pouvoir r\u00e9duire le sensible que porte cet espace construit qui juxtapose le go\u00fbt du fantastique rattrap\u00e9 par celui du monstrueux.<br \/>\nDu music-hall et des variations chor\u00e9graphiques et musicales qui s\u2019entendent, on sait qu\u2019elles ne sont pas \u00e9trang\u00e8res au public qui les a \u00e9cout\u00e9es ailleurs. On se doute qu\u2019elles forment les signes d\u2019une m\u00e9moire collective qui ne renvoie plus \u00e0 aucune communaut\u00e9. Une communaut\u00e9 introuvable en quelque sorte. On se doute que la mutilation n\u2019est pas vraie, que la main de la m\u00e8re sur-\u00e9clair\u00e9e n\u2019est pas la main coup\u00e9e : son spectre, mais plut\u00f4t le sympt\u00f4me m\u00e9taphorique de toutes les mutilations. On sait que les bras ballants d\u2019une m\u00e8re qui n\u2019arrive plus \u00e0 serrer la taille de sa fille n\u2019est pas loin de souligner une mis\u00e8re affective, une distance incompr\u00e9hensible, un abandon \u00e0 peine explicable. Et derri\u00e8re l\u2019\u00e9cran brumeux, alors que deux comp\u00e8res s\u2019affairent \u00e0 d\u00e9couper les membres d\u2019un tiers, on per\u00e7oit dans cette image un \u00e9ni\u00e8me tour de magie qui n\u2019a plus rien \u00e0 voir avec le divertissement. Les fronti\u00e8res que dessine Jo\u00ebl Pommerat sont ainsi faites qu\u2019elles laissent voir l\u2019insupportable du divertissant. Et les figures de monstres du film qui vient \u00e0 \u00eatre sur-imprim\u00e9 sur le tulle diaphane dissimulent \u00e0 peine le corps nu d\u2019un \u00eatre fantomatique. Un monde cadav\u00e9rique est l\u00e0 qui appara\u00eet et prend les formes de corps et peut-\u00eatre, en lieu et place de l\u2019esprit, la forme aussi des id\u00e9es et des pens\u00e9es. Monde cadav\u00e9rique, dis-je, comme l\u2019est la s\u00e9quence du corps drap\u00e9 de blanc, derri\u00e8re l\u2019\u00e9cran comme dans une brume matinale, o\u00f9 la sensation de la mort devient si vive.<br \/>\nEt le bonimenteur, seul devant l\u2019\u00e9cran comme devant un tableau, est sans doute le spectateur d\u2019un mus\u00e9e o\u00f9 chaque \u00e9pisode, chaque s\u00e9quence, chaque sc\u00e8ne est probablement le miroir de vies perdues, de vies pendues comme elles appara\u00eetront presque brutalement \u00e0 la fin.<br \/>\nDu noir d\u2019une oeuvre picturale\u2026<br \/>\n<em>Je tremble, I<\/em> et <em>II<\/em>, entretient sans aucun doute un rapport \u00e9troit avec une \u0153uvre picturale dans sa conception. Comprenons par-l\u00e0 que ces images renvoient \u00e0 des tableaux, \u00e0 un th\u00e9\u00e2tre de tableaux o\u00f9 la mise en sc\u00e8ne, la disposition des acteurs sur le plateau, le choix des couleurs, l\u2019emploi de costumes et celui des volumes rel\u00e8vent d\u2019une composition millim\u00e9tr\u00e9e, d\u2019une harmonie et d\u2019une \u00e9l\u00e9gance agenc\u00e9e. Et pour autant que ce geste de peintre guide Jo\u00ebl Pommerat, cette esth\u00e9tique du tableau n\u2019est pas une fin en soi. Elle semble s\u2019inscrire tout d\u2019abord dans une logique du regard. Dans une dialectique iconique o\u00f9 le t\u00eate \u00e0 t\u00eate \u2013le face \u00e0 face\u2013 qui vaut pour les figures de ce conte, vaut \u00e9galement pour le rapport qu\u2019entretiennent le th\u00e9\u00e2tre et le spectateur. Le frontal est donc ici la r\u00e8gle \u00e0 l\u2019aune de laquelle l\u2019affrontement est l\u2019une des variations induites par ce dispositif. Et ce qui arrive par la sc\u00e8ne correspond donc une exp\u00e9rience du choc, une esth\u00e9tique de la collision et de la l\u00e9sion. Soit un th\u00e9\u00e2tre d\u2019accident nourrit de faits-divers intimes et communs, v\u00e9cus toujours de mani\u00e8re int\u00e9rieure. Th\u00e9\u00e2tre de chocs o\u00f9 les images appellent celles qui sommeillent en chacun des membres assembl\u00e9s dans la salle. Je tremble, I et II, est donc, in fine, un th\u00e9\u00e2tre \u2013une chambre noire\u2013 o\u00f9 les images, choisies et isol\u00e9es du flux continuel, trouvent une force nouvelle et un magn\u00e9tisme renouvel\u00e9. C\u2019est, au vrai, ce que Jacques Derrida aura appel\u00e9, dans La V\u00e9rit\u00e9 en peinture, le buto.<br \/>\nC\u2019est-\u00e0-dire l\u2019approfondissement qu\u2019est chaque image, chaque tableau. Cette mani\u00e8re que l\u2019image a d\u2019\u00eatre une entaille et un d\u00e9tail sur lequel le regard se heurte et qui finit par \u00eatre happ\u00e9. Et c\u2019est cette taille dans le r\u00e9el qui donne au travail de Jo\u00ebl Pommerat cette force irradiante. Chaque image, d\u00e8s lors, se regarde comme un approfondissement (entailler c\u2019est, entre autres, approfondir, \u00e9carter, ouvrir plus profond). Et de souligner, alors, que le noir qui revient de mani\u00e8re r\u00e9currente tout au long de Je tremble, I et II, n\u2019est pas ou plus une interruption visuelle ou narrative. Tout au contraire, le noir est un fil continu, un espace visuel et po\u00e9tique alt\u00e9r\u00e9 et entaill\u00e9 par des images et des sons. Le noir qui d\u00e9ploie le silence, l\u2019invisible, le vide n\u2019est pas un \u00e9cran ni m\u00eame une coupure qui organise le rythme de ce travail, mais il permet de voir poindre \u00e0 la surface, en front de sc\u00e8ne, un noir plus profond encore. Un noir qui tient, lui, \u00e0 la vie et qui n\u2019est d\u2019aucune mani\u00e8re ni li\u00e9, ni \u00e9tranger aux couleurs qui l\u2019habillent. Le noir, chez Pommerat, n\u2019est pas autre chose que cela : un \u00e9tat continu qui laisse parfois appara\u00eetre d\u2019autres couleurs. Des d\u00e9grad\u00e9s en quelque sorte. Mot qui n\u2019est pas sans ambigu\u00eft\u00e9\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Publi\u00e9 chez Actes Sud, Jo\u00ebl Pommerat est aujourd&rsquo;hui l&rsquo;une des figures de la sc\u00e8ne contemporaine dont le th\u00e9\u00e2tre ne finit jamais d&rsquo;interpeller. 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