


{"id":850,"date":"2009-02-03T19:01:00","date_gmt":"2009-02-03T18:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=850"},"modified":"2009-02-03T19:01:00","modified_gmt":"2009-02-03T18:01:00","slug":"merlin-le-cri-de-paul","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/merlin-le-cri-de-paul\/","title":{"rendered":"Merlin, le cri de Paul"},"content":{"rendered":"<p><strong><em> Avec<\/em> Le Neveu de Wittgenstein <\/strong><em><strong>de Thomas Bernhard, adapt\u00e9 et mis en sc\u00e8ne par Bernard Levy, le Th\u00e9\u00e2tre de Caen accueillait l&rsquo;un des grands acteurs de notre temps : Serge Merlin. Un acteur et une voix, rares en apparition. Un \u00ab acteur de cristal \u00bb qui, comme en r\u00eavait Antonin Artaud, par sa pr\u00e9sence et son souffle invite au voyage dans le monde de Thomas Bernhard dont il est le tr\u00e8s proche.<\/strong><br \/>\n<\/em><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3620 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2009\/02\/serge_merlin_photodunnara_meas-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" \/><br \/>\nLe silence s\u2019est fait dans la salle. Et, dans un noir f\u00e9brile qu\u2019aurait pu interroger Ludwig Wittgenstein, quand il questionnait les couleurs au point d\u2019en renouveler leur perception, se fait entendre un pas qui racle les planches. C\u2019est celui de Serge Merlin qui vient \u00e0 la sc\u00e8ne comme on va \u00e0 l\u2019autel \u00e0 l\u2019heure du sacrifice. La silhouette de l\u2019acteur est d\u2019abord indistincte et des sons d\u2019outre-tombe p\u00e8sent sur la salle. Une poign\u00e9e de seconde vient alors s\u00e9parer cette obscurit\u00e9, de la p\u00e9nombre qui lui succ\u00e8de. Merlin, en manteau, sacoche \u00e0 la main et canne proth\u00e9tique, se tient vo\u00fbt\u00e9 sur une sc\u00e8ne peupl\u00e9e de liasses de papiers, en tas et en colonnes qui \u00e9voquent, in fine, l\u2019image d\u2019une \u0153uvre et d\u2019une vie. Il fur\u00e8te, renifle les liasses. Il est comme \u00e9tranger \u00e0 ces \u00e9critures stratifi\u00e9es dont on distingue une trace plus affirm\u00e9e sur le cyclo de fond de sc\u00e8ne que l\u2019on regarde comme une ardoise ray\u00e9e et o\u00f9 un graphe manuscrit se laisse difficilement lire: \u00ab Deux cents amis assisteront \u00e0 mon enterrement et il faudra que tu fasses un discours sur ma tombe \u00bb.<br \/>\nLa parole articul\u00e9e qui va bient\u00f4t se former est alors pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e de murmures et de g\u00e9missements qui disent l\u2019h\u00e9sitation et la perturbation. Il va falloir dire, faire entendre et, pr\u00e9cis\u00e9ment, avouer l\u2019inavouable. Il va falloir justifier une d\u00e9robade : une trahison qui hante la m\u00e9moire du vieil homme dont on sait qu\u2019il est Thomas Bernhard qui nous parlera de sa pure amiti\u00e9 pour Paul Wittgenstein. Le Neveu commence l\u00e0, comme \u00e7a, brutalement dans le silence de ce monde gris qui ira s\u2019\u00e9tirant d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de cette confession.<br \/>\nEn lieu et place d\u2019une sc\u00e8ne qui n\u2019est autre qu\u2019un purgatoire sans flamme o\u00f9 br\u00fble l\u2019esprit de Bernhard, Merlin s\u2019ex\u00e9cute donc, prisonnier qu\u2019il est du souvenir de son amour de Paul jusqu\u2019au d\u00e9tail de sa tra\u00eetrise. Erre endeuill\u00e9, coupable d\u2019une l\u00e2chet\u00e9 innommable, soumis \u00e0 une solitude et \u00e0 une conscience qui ne cessent de le torturer\u2026 Merlin s\u2019apparentera \u00e0 un mendiant d\u00e9fait de l\u2019apparence du verbe qui qu\u00eate ici un rachat ou une r\u00e9habilitation qu\u2019il sait inatteignable. Et pourtant, de ses notes et feuillets qu\u2019il tient en main comme un avocat plaidant un crime impardonnable devant un parterre muet, agitant celles-ci comme autant de preuves d\u2019une r\u00e9paration esp\u00e9r\u00e9e, il plaidera tel l\u2019avocat de l\u2019ange d\u00e9chu qu\u2019il est. Et, plaidant, se d\u00e9voilera la Grandeur de Paul \u00e0 l\u2019aune de laquelle se r\u00e9v\u00e8le la petitesse des hommes. Presque un pl\u00e9onasme, dira-t-on, si Merlin-Bernhard, justement, ne d\u00e9liait la parole de ses noueux calculs et ne la lib\u00e9rait du mensonge qui lui est inh\u00e9rente.<br \/>\nDans le monologue qu\u2019annon\u00e7ait l\u2019espace mental que repr\u00e9sente la sc\u00e8ne, Merlin fera donc entendre un drame qui est ici un t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec lui-m\u00eame o\u00f9 le souvenir, \u00e9tranger \u00e0 l\u2019oubli, dispute \u00e0 la conscience son droit de nommer l\u2019exact r\u00e9cit d\u2019une vie : la sienne, celle de Paul, pr\u00e9cis\u00e9ment la sienne inextricablement m\u00eal\u00e9e \u00e0 celle de Paul. C\u2019est ce r\u00e9cit, construit comme une Via Dolorosa et ponctu\u00e9 de cinq \u00e9pisodes, peut-\u00eatre cinq stations, qu\u2019empruntera la voix de Merlin qui, lui, chemine son art lequel croise le chemin de Croix de Bernhard. Et c\u2019est cela que l\u2019on entend au premier souffle quand Merlin quitte le premier temps des ruminations inqui\u00e8tes : \u00ab En mille neuf cent soixante-sept\u2026 une des infatigables religieuses\u2026 a pos\u00e9 sur mon lit Perturbation, qui venait de para\u00eetre et que j\u2019avais \u00e9crit un an plus t\u00f4t \u00e0 Bruxelles, 60 rue de la Croix \u00bb.<br \/>\nBasse-Autriche et soubassements.<br \/>\nNe nous trompons pas sur ce que d\u00e9signe Le Neveu de Wittgenstein \u00e9crit par Thomas Bernhard. Et saluons cette adaptation, comme la traduction de Jean-Claude H\u00e9mery[[Wittgensteins Neffe est achev\u00e9 en 1982 par Thomas Bernhard. Traduit chez l\u2019Arche sous le titre D\u00e9jeuner chez Wittgenstein (1988), c\u2019est la traduction de 1984 : Le Neveu de Wittgenstein, coll. \u00ab Folio \u00bb, Gallimard, (2001) qui est privil\u00e9gi\u00e9e par Bernard Levy et pr\u00e9sent\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre de Caen.<br \/>\n]].<br \/>\nCe n\u2019est pas un roman o\u00f9 l\u2019autrichien s\u2019\u00e9carterait de ce qui l\u2019a nourri de mani\u00e8re constante. Il n\u2019est pas ici moins cruel, moins sauvage, moins cynique, moins juste sur le regard qu\u2019il porte alentour sur les hommes, leurs grimaces, leurs simagr\u00e9es, leur histoire&#8230; Ce n\u2019est pas un texte \u00e0 part que livre Bernhard qui se serait adouci pour parler et \u00e9crire sur l\u2019amiti\u00e9. Au contraire. Sa haine de l\u2019homme est intacte l\u00e0 encore. Sa haine ind\u00e9passable de l\u2019Autriche y est toujours plus vive, et cette fois-ci plus profonde encore, comme enracin\u00e9e en lui-m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 peut-\u00eatre le conduire \u00e0 s\u2019accuser lui aussi, s\u2019il n\u2019y avait un \u00ab \u00eatre vital \u00bb[[ Il s\u2019agit d\u2019Hedwig Stavianicek rencontr\u00e9e au sanatorium et qui deviendra sa femme, aussi discr\u00e8te et essentielle dans la vie de Bernhard que la mani\u00e8re dont ici elle est \u00e9voqu\u00e9e.<br \/>\n]]\u00e0 qui il est rest\u00e9 fid\u00e8le. \u00ab Etre-Fid\u00e8le \u00bb, dis-je, qui vaut \u00e0 cette mise en sc\u00e8ne et ce texte qui se livrent sous la forme d\u2019un exercice de m\u00e9moire de se regarder comme une autopsie partielle de la vie de Bernhard. Etre abjecte, m\u00e9prisable, l\u00e2che comme il le dit de lui-m\u00eame au terme de la repr\u00e9sentation. \u00ab Je n\u2019ai plus l\u2019intention de me mentir \u00e0 moi-m\u00eame\u2026 dans un monde constamment enjoliv\u00e9 de la mani\u00e8re la plus r\u00e9pugnante \u00bb.<br \/>\nAussi, le th\u00e8me de l\u2019amiti\u00e9, pour autant qu\u2019il est bien pr\u00e9sent, ne doit pas masquer qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 de M\u00e9moires. Car Le Neveu participe de ce genre complexe en litt\u00e9rature o\u00f9 les M\u00e9moires, l\u2019autobiographie, voire la biographie permettent le jeu duel du fictif et de la r\u00e9alit\u00e9 dans un m\u00e9lange qui avoue rarement ses sources. Ecoutant Le Neveu de Wittgenstein, c\u2019est cet amalgame qui est perceptible, cette haine ordinaire pour les autres et pour soi. Et l\u2019\u00e9coutant plus attentivement encore, on devine que Bernhard \u00e9crit que l\u2019\u00e9crivain \u00ab m\u00e9prisable \u00bb qu\u2019il est-pourrait-\u00eatre-serait, s\u2019est nourri de son ami pour en tirer un profit d\u2019auteur. Et l\u2019on entend distinctement qu\u2019\u00e9crire est un exercice de pr\u00e9dation qui peut s\u2019affranchir de toute morale pour faire \u0153uvre. Regardant mourir Paul, pendant douze ans, les notes prises sur cette d\u00e9ch\u00e9ance humaine et cette d\u00e9tresse enfantine, les notes compos\u00e9es dans l\u2019intimit\u00e9 et l\u2019amiti\u00e9, dans la confiance gagn\u00e9e, sont les preuves d\u2019un geste carnassier qui salissent celui qui en a le b\u00e9n\u00e9fice. Et le temps de la mise en sc\u00e8ne fut donc celui, entre autres, de la mise \u00e0 jour du cadavre de l\u2019\u00e9crivain : ce pilleur de vie, ici cet usurier de l\u2019amiti\u00e9 qui en extrait quelques bons prix litt\u00e9raires. Et le spectateur aura beau faire la sourde oreille \u00e0 cette v\u00e9rit\u00e9 lui pr\u00e9f\u00e9rant la belle histoire d\u2019amiti\u00e9 fil\u00e9e sur sc\u00e8ne, on ne peut douter qu\u2019il aura aussi senti que Bernhard l\u2019invitait \u00e0 fouiller les existences humaines et ses relations excr\u00e9mentielles o\u00f9 l\u2019amiti\u00e9 sacr\u00e9e n\u2019est pas \u00e9pargn\u00e9e.<br \/>\nEt de regarder Serge Merlin tourner le dos \u00e0 la salle, au final, comme un homme honteux, qui se devait une v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame au terme de sa vie. D\u00e8s lors, la tumeur du thorax \u00e9voqu\u00e9e d\u00e8s les premi\u00e8res minutes n\u2019est pas autre chose qu\u2019une m\u00e9taphore qui dit la pourriture \u00e0 l\u2019\u0153uvre, dans l\u2019\u0153uvre ; et elle nomme le cancer qu\u2019est l\u2019homme pour lui-m\u00eame et pour toute chose. Et cet \u00e9pisode ne vaut pas pour une excuse, mais pour une r\u00e9v\u00e9lation de la nature de l\u2019homme.<br \/>\nDans cette pi\u00e8ce \u00e0 tiroir, \u00e0 plusieurs fonds, o\u00f9 les papiers, les notes, les \u00e9crits reviennent \u00e0 la surface, dispos\u00e9s sur la sc\u00e8ne, c\u2019est toute une histoire stratifi\u00e9e, poussi\u00e9reuse et jaunie qui est \u00e0 vue. C\u2019est au vrai l\u2019image d\u2019une hantise. Et de comprendre que la description de l\u2019univers m\u00e9dicalis\u00e9, avec ces pavillons Ludwig et Hermann, ces religieuses travesties en infirmi\u00e8res, ces docteurs \u00ab g\u00e9nies \u00bb ou \u00ab assassins \u00bb, mais aussi ces barbel\u00e9s, ces chemins balis\u00e9s, ces matraques, ces camisoles et ces uniformes qui distinguent les fous des poitrinaires\u2026 comprendre donc aussi, et y voir, une m\u00e9tamorphose des camps o\u00f9 la croix gamm\u00e9e se devine sous les crucifix ornementaux. Le clinique ici est carc\u00e9ral et concentrationnaire. Et Bernhard l\u2019aura souvent rappel\u00e9.<br \/>\nEt de s\u2019\u00e9trangler ou d\u2019en finir avec le sourire \u00e0 l\u2019\u00e9vocation d\u2019Irina la musicale, la viennoise cultiv\u00e9e, l\u2019esth\u00e8te mondaine qui, abandonnant th\u00e9\u00e2tre et op\u00e9ra, choisit de vivre dans la campagne au milieu d\u2019une porcherie, dans un cul de basse-fosse, en basse Autriche. \u00ab Fumant sa charcuterie elle-m\u00eame \u00bb, cuisant son pain \u00ab paysan \u00bb, reniant tous les arts pour un art de vivre autrichien. Image sonore drolatique et grotesque pictural que rapporte et narre Merlin en s\u2019\u00e9touffant, en s\u2019asphyxiant lui le poitrinaire citadin. Image aussi, de cette Autriche ind\u00e9crottable, pendue \u00e0 la mamelle de la nature et de ses racines o\u00f9 l\u2019art dispara\u00eet dans les odeurs du lard fum\u00e9. Peut-\u00eatre, dans une iconoclastie subjective de spectateur \u00e9mu, devrai-je avouer que cette qui\u00e9tude tyrolienne et cette joie de vivre des bonheurs simples appelaient chez moi le souvenir des images du pass\u00e9 qui avaient une \u00e9trange actualit\u00e9. Au fond des images, il y avait celles qui baignaient les alentours des camps dont les champs \u00e9taient fertilis\u00e9s par les cendres des hommes et autres macchab\u00e9es. Et si ce paysage devait \u00eatre \u00e9tranger au lecteur, disons simplement que l\u2019allusion faite \u00e0 \u00ab la guerre des six jours \u00bb me rapprochait d\u2019une communaut\u00e9 menac\u00e9e depuis son \u00e9lection.<br \/>\nAu terme de l\u2019\u00e9pisode d\u2019Irina l\u2019amie viennoise, bonne gestionnaire et promoteur de son \u00ab auto-d\u00e9gradation \u00bb, l\u2019espoir d\u2019une nature humaine s\u2019\u00e9levant par les arts partit en fum\u00e9e. La m\u00eame viendra embaumer la s\u00e9quence suivante : la remise du prix litt\u00e9raire Grillparzer.<br \/>\nMoment euphorique o\u00f9 Merlin, canne en main tournoyante, alternant mines s\u00e9v\u00e8res et visages d\u00e9compos\u00e9s, moues joyeuses et vex\u00e9es, rigueur martiale et \u00e9paule lourde, pose de circonstance et provocation de constance\u2026 r\u00e8gle son compte \u00e0 l\u2019acad\u00e9mie des sciences et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 viennoise dans un cri de guerre retentissant : \u00ab se faire chier sur la t\u00eate \u00bb r\u00e9p\u00e9tera-t-il, en en variant les accents. Instant ironique et path\u00e9tique o\u00f9 trait\u00e9 d\u2019 \u00ab \u00e9crivaillon \u00bb par une ministre de la culture revenu d\u2019un sommeil mondain qui l\u2019occupa pendant la distinction de Bernhard, Merlin-Bernhard vocif\u00e8re contre ces ponctuations culturelles st\u00e9riles, ces protocoles stupides, ces c\u00e9r\u00e9monies veules qui r\u00e9v\u00e8lent la \u00ab perfidie bien autrichienne \u00bb. Instant cruel o\u00f9 la connerie rejoint la cochonnerie d\u2019Irina, sa fille du laid.<br \/>\nEt tout au long de ces \u00e9tapes o\u00f9 toute marche vers les sommets nous est interdite et nous prive du r\u00eave a\u00e9rien qu\u2019\u00e9voque Nietzsche (convoqu\u00e9 ici, aussi), la chute la plus terrible n\u2019est pas dans ces \u00e9pisodes d\u2019une humanit\u00e9 risible, mais dans celle de Paul et de son ami, et pr\u00e9cis\u00e9ment dans celle de l\u2019ami de Paul.<br \/>\nPaul ou l&rsquo;ombre de l&rsquo;amie vitale<br \/>\nPaul l\u2019ali\u00e9n\u00e9, le fou qui jette \u00ab ses tr\u00e9sors par la fen\u00eatre de son esprit \u00bb, et ne vit que dans l\u2019exercice de m\u00e9moire dit \u00e0 haute voix par Serge Merlin. Paul par lequel arrive l\u2019amiti\u00e9. Figure de sauveur, en quelque sorte, alors que lui-m\u00eame est en passe de se noyer. De l\u2019ami qu\u2019il est, intern\u00e9 au pavillon Ludwig, Merlin ne cessera d\u2019en rappeler la d\u00e9pression, l\u2019affaissement lent que son rire cachait \u00e0 peine. Convalescent d\u2019un mal depuis les premiers jours, puis prisonnier d\u2019un d\u00e9sespoir \u00e0 la mort d\u2019Edith, Paul est un Esprit. Un pur esprit soustrait aux m\u00e9canismes de contr\u00f4le. Libre et enferm\u00e9 dans un univers qui exc\u00e8de ce monde, il est ce nouveau-n\u00e9 inattendu, ce nouvel homme impr\u00e9visible\u2026 Un homme de qualit\u00e9 dans un espace qui en manque. Au pavillon des fous, c\u2019est-\u00e0-dire au pavillon Ludwig (du nom de son fr\u00e8re tout comme lui rejet\u00e9 par une famille ordinairement autrichienne), il est un voisin de Merlin-Bernhard qui r\u00e9side au pavillon Hermann. Compagnons d\u2019infortune, fr\u00e8res en amiti\u00e9, parents dans la maladie, jumeaux dans l\u2019adoption, \u00ab condamn\u00e9s \u00e0 mort \u00bb dira Merlin \u2026 Paul, figure absente sur le plateau, vit dans la voix de Merlin.<br \/>\nA moins, et Merlin l\u2019avouera, que la voix de Bernhard ne puisse vivre que par le souffle de Paul.<br \/>\nEt elle s\u2019agite cette voix quand elle nomme la rencontre, quand elle dit le scandale du prix Grillparzer, quand elle regarde Paul se rapprocher des bords d\u2019une raison qui nous \u00e9chappe. Elle s\u2019\u00e9gosille quand elle fait le r\u00e9cit de discussions qui allaient jusqu\u2019\u00e0 \u00ab l\u2019\u00e9puisement total \u00bb. Elle s\u2019enjoue de porter \u00e0 vue l\u2019enthousiasme d\u2019\u00eatre citadins, le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre par l\u2019Art. Elle s\u2019inqui\u00e8te de voir cette t\u00eate qui vient \u00e0 \u00e9clater. Et l\u2019on ne sait de Paul, de Merlin ou de Bernhard, si la voix qui est entendue ici n\u2019est pas un \u00e9cho \u00e0 la vie vraie des uns et des autres. Car dans la passion, la douceur, l\u2019affection, l\u2019inqui\u00e9tude, la douleur\u2026 qui innervent cette voix, ce que l\u2019on entend c\u2019est qu\u2019\u00e0 \u00ab la joie de vivre autrichienne \u00bb, cette joie naus\u00e9abonde et f\u00e9tide, plate et st\u00e9rile, la voix dit qu\u2019elle a substitu\u00e9 un Art de vivre. C\u2019est-\u00e0-dire une forme singuli\u00e8re de vie. Celle des portes ouvertes sur d\u2019autres paysages plus mentaux que mat\u00e9riels. Celle d\u2019une vie d\u2019ailleurs faite de tr\u00e9sors dilapid\u00e9s\u2026<br \/>\nEt de souligner que cette voix est roul\u00e9e par le tourment des ann\u00e9es qui rapprochent les uns et les autres de la mort. Et la mort n\u2019est pas la fin de l\u2019amiti\u00e9, mais un frein aux mots qui la portaient. Un frein, dis-je, et simultan\u00e9ment un ferment qui oblige le survivant \u00e0 expliquer sa trahison. Car Bernhard, spectre constant de son \u0153uvre, se doit \u00e0 son ami en exposant sa grandeur que lui, l\u2019auteur, n\u2019a su gagner. \u00ab J\u2019ai pris conscience de mon rapport \u00e0 Paul dans l\u2019instant de la mort \u00bb dit Merlin, alors que les premi\u00e8res notes de la symphonie Haffner se substituent au silence embarrass\u00e9 de l\u2019ami. Symphonie en quatre mouvements qui ne d\u00e9passe jamais les deux premiers (Allegro con spirito et Andante) parce que le Presto, dans ce monde arrim\u00e9 au silence et aux souvenirs, est exsangue de toute joie et de toute envol\u00e9e. Premi\u00e8res notes que rythme la main de Merlin qui, tel un chef d\u2019orchestre rend pr\u00e9sent son ami \u00e0 travers la musique. Sons et harmonies \u00e0 l\u2019ombre desquels la plainte, la col\u00e8re, la douceur, les \u00e9pisodes rieurs\u2026 reviennent toujours hanter le survivant Merlin-Bernhard.<br \/>\nTout au long de cette narration vive et corporelle, sonore et physique, l\u2019acteur Merlin aura ainsi donn\u00e9 un corps au disparu. A celui qu\u2019il n\u2019a pas visit\u00e9 encore au cimeti\u00e8re et dont la tombe lui est toujours inconnu. A l\u2019ami qui lui a rendu \u00ab l\u2019existence possible \u00bb, au briseur de solitude mort en marge de toute communaut\u00e9\u2026 Merlin aura rendu les honneurs. Mi grognard, mi officier de veill\u00e9e fun\u00e8bre, en saltimbanque triste, en t\u00e9moin malheureux\u2026 au terme du Neveu, Merlin tourne les talons sur l\u2019histoire de Paul, sur son histoire. Et de lire sur la curieuse ardoise qui sert de fond de sc\u00e8ne et prend les couleurs de mille feux \u00ab Deux cents amis assisteront \u00e0 mon enterrement et il faudra que tu fasses un discours sur ma tombe \u00bb. Phrase qui r\u00e9sonne infiniment comme un autre aveu o\u00f9 \u00ab Deux sans amis \u00bb renvoient Paul et Merlin \u00e0 leur singuli\u00e8re solitude.<br \/>\nLe beau Serge.<br \/>\nMise en sc\u00e8ne de l\u2019absence, d\u2019un va et vient entre la m\u00e9moire et un discours \u00e0 m\u00eame de rendre pr\u00e9sent l\u2019invisible Paul, Le Neveu de Wittgenstein est la repr\u00e9sentation d\u2019une pens\u00e9e. Un jeu d\u2019accidents et de revirements o\u00f9 la pens\u00e9e trouve un prolongement et un \u00e9cho dans le corps de l\u2019acteur Serge Merlin. Sorte de figure chamanique esquissant une danse \u00e0 peine trembl\u00e9e, silhouette de m\u00e9cr\u00e9ant agitant sa canne comme un moignon, mine de Voltaire \u00e0 jamais pr\u00e9occup\u00e9, mineur \u00e9ructant quelque sonorit\u00e9 vaincue\u2026 Merlin, sur sc\u00e8ne, prisonnier d\u2019un pas et d\u2019une gravit\u00e9 qui le maintiennent \u00e0 vue, s\u2019ex\u00e9cute. Sur le plateau, au lieu dit d\u2019un purgatoire, en des accents de haine violente et d\u2019amiti\u00e9 pure, de malignit\u00e9 et de na\u00efvet\u00e9, r\u00e9sign\u00e9 ou r\u00e9volt\u00e9, goul\u00fbment press\u00e9 par les souvenirs heureux ou mis KO par un mal de vivre\u2026Merlin donne \u00e0 la pens\u00e9e une voix et lui pr\u00eate un corps meurtri. C\u2019est cette somme sonore et plastique qui mart\u00e8le sa pr\u00e9sence sur sc\u00e8ne. Cette addition de sons et de gestes qui percute la r\u00e9tine. Ecorch\u00e9 de laboratoire litt\u00e9raire, sous ce manteau gris qui pisse la chair et les blessures jamais referm\u00e9es, Merlin est ici un homme sans nom. C\u2019est-\u00e0-dire un Acteur. Un immense acteur. Et peut-\u00eatre l\u2019acteur de cristal dont parlait Artaud et que Jean-Pierre Thibaudat, dans une lettre, semble distinguer lui aussi alors qu\u2019il \u00e9crit.<br \/>\n\u00ab Serge Merlin n\u2019est pas un acteur. Il est l\u2019acteur. Sans \u00e2ge, sans sexe. De cet impr\u00e9cateur de tous les dieux et diables sort, parfois, une voix et un corps cristallins de petite fille. Serge Merlin n\u2019entre pas en sc\u00e8ne. Il y revient. D\u2019entre les morts. D\u2019un pays qui est comme l\u2019origine du th\u00e9\u00e2tre, il est le p\u00e8lerin, le vagabond, l\u2019errant. Le fou de la caverne. L\u2019ami des ombres. Le prince des \u00e9chos. L\u2019Unique. L\u2019humble nou\u00e9 d\u2019orgueils extr\u00eames. Serge Merlin ne dit pas les textes. Il les expulse, les exasp\u00e8re, en extirpe leurs gorges profondes. Porte-feu des po\u00e8tes, il est leur homme fort \u2013 un monstre de fragilit\u00e9 \u2013 leur homme-forge. Et l\u2019instant pass\u00e9, un \u00e9pouvantail ami des oiseaux, le chanteur \u00e0 la voix cass\u00e9e, le nomade aux sept dattes, l\u2019ami de M\u00f4m\u00f4. Serge Merlin n\u2019incarne pas des personnages. Il les transmue, les sid\u00e8re, les tatoue. Il est leur fr\u00e8re de lait, le b\u00e2tard de la famille, le clown. Le roi et le bouffon.Il est Serge Merlin l\u2019inventeur, le ma\u00eetre, l\u2019enchanteur. \u00bb<br \/>\nDans le prolongement de ce t\u00e9moignage qui essaie de saisir l\u2019essence m\u00eame de cet acteur insolite, \u00e0 part, dont on ne sait presque rien de la vie qui le fa\u00e7onna, j\u2019aimerai \u00e0 mon tour ajouter quelques notes li\u00e9es \u00e0 une affection vive, profonde et \u00e9mue pour lui.<br \/>\nEt parce qu\u2019il m\u2019est donn\u00e9 ici d\u2019en parler, peut-\u00eatre commencer en disant que j\u2019ai appris, l\u2019\u00e9coutant en-de\u00e7a de la sc\u00e8ne, que ma langue maternelle m\u2019\u00e9tait le plus souvent \u00e9trang\u00e8re parce que j\u2019ai oubli\u00e9 que pas une phrase ne peut se soustraire au souci de faire entendre une Minute Sup\u00e9rieure\u2026 Et poursuivant, il me faut dire encore que Serge Merlin me fait aimer ce qu\u2019il est et ce qu\u2019il fait pour le th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\nSa rigueur, son regard, son insoumission, sa fragilit\u00e9, sa douceur, son exaltation\u2026 sont la mati\u00e8re d\u2019un homme r\u00e9volt\u00e9 dont la violence en amour comme en haine, sur sc\u00e8ne comme au dehors, est constructive. Qui voit et entend parler Serge Merlin ne peut sortir indemne de la course d\u2019une parole qui oscille entre le tumulte et la sagesse. Une parole sans concession o\u00f9 chaque m\u00e9andre du discours est n\u00e9cessaire \u00e0 la construction sinon d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 du moins d\u2019un savoir. Dire de Serge Merlin qu\u2019il est un homme r\u00e9volt\u00e9, c\u2019est se rappeler aussi sa rencontre avec Albert Camus, apr\u00e8s qu\u2019il fut longuement \u00e9gar\u00e9. Et il faut croire en son histoire dont on ne sait presque rien et qu\u2019il ram\u00e8ne \u00e0 une succession d\u2019accidents o\u00f9 les rencontres essentielles alternent avec les longs temps d\u2019isolements, et de solitude, forc\u00e9s et n\u00e9cessaires. Du premier accident qui jouxte la fureur de l\u2019enfance en Afrique saharienne, Merlin vagabond et nomade s\u2019en souvient comme du temps o\u00f9 \u00ab il ne savait rien du tout \u00bb. C\u2019est en ce milieu que Camus \u00ab mon second accident chronologique et biographique \u00bb dit-il, viendra palier cette ignorance. Au troisi\u00e8me, c\u2019est Andrzej Wajda qui lui offre le r\u00f4le de Samson. Le septi\u00e8me film du r\u00e9alisateur polonais, en 1961. Moment de lumi\u00e8re rattrap\u00e9 imm\u00e9diatement par l\u2019obscurit\u00e9. Vient le quatri\u00e8me accident, neuf ans durant, o\u00f9 Merlin, soutenu par M qui lui \u00ab tient la bouche hors de l\u2019eau \u00bb n\u2019est plus \u00e9voqu\u00e9. Neuf ans de lecture, de temps consacr\u00e9s \u00e0 la nuit pendant laquelle il lit, pour descendre profond, toujours plus profond au lieu de l\u2019\u00eatre, au risque dirait Heidegger de s\u2019ab\u00eemer dans une connaissance mutilante. Merlin vit et survit, jusqu\u2019au jour o\u00f9 un ami lui donne Le D\u00e9peupleur de Samuel Beckett qui le fait revenir \u00e0 la sc\u00e8ne un temps. \u00ab Beckett m\u2019a rendu la parole \u00bb dit-il en m\u00eame temps qu\u2019il me \u00ab calcinera \u00bb et \u00ab me plongera \u00bb \u00e0 nouveau dans le silence. \u00ab Le th\u00e9\u00e2tre a ce pouvoir d\u2019inventer d\u2019autres lieux et d\u2019autres temps \u00bb se r\u00e9signe-t-il.<br \/>\nPuis vient Matthias Langhoff, le cinqui\u00e8me accident, qui lui demande Le Roi Lear. Lear, Eden et enfer de l\u2019acteur. Magistral Merlin, Retour de Merlin le revenant qui parle de son m\u00e9tier : \u00ab je ne suis pas tellement un acteur m\u00eame si c\u2019est la chose qui me concerne. Je ne m\u2019accommode de rien et je souffre tout \u00bb. Souffrance qui le conduit vers Heiner M\u00fcller, \u00e0 nouveau Beckett et bient\u00f4t Heidegger avec Sit Venia Verbo. C\u2019est 1989, et Merlin de souligner alors qu\u2019il interpr\u00e8te le philosophe allemand : \u00ab la seule chose que je sache de Heidegger : l\u2019homme n\u2019est que pr\u00e9sence \u00bb.<br \/>\nMerlin ne quittera d\u00e9sormais plus la sc\u00e8ne, au cin\u00e9ma comme au th\u00e9\u00e2tre. Et c\u2019est encore l\u00e0, au th\u00e9\u00e2tre, qu\u2019il rencontre Thomas Bernhard dont il conserve pr\u00e9cieusement la paire de gant que l\u2019autrichien lui a donn\u00e9e. Merlin-Bernhard \u00e0 vie, Merlin qui porte la montre de celui-ci au poignet, comme un talisman qui marquerait un autre temps. Celui, entre autres, de l\u2019unanimit\u00e9 critique qui voit en Merlin l\u2019acteur. Celui de la fascination pour un Etre \u00e0 la silhouette fluette dont la discr\u00e9tion \u00e0 la ville contraste avec cette immensit\u00e9 incandescente, irradiante, impr\u00e9visible, attendue mais inimaginable \u00e0 la sc\u00e8ne. La d\u00e9flagration en lieu et place du th\u00e9\u00e2tre porte le nom de Merlin.<br \/>\nEt de conclure comme Klaus Mickael Gr\u00fcber, un jour qu\u2019il observait, au cours d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition, ses acteurs : \u00ab Je vous remercie, je crois que j\u2019ai compris quelque chose \u00bb[[ Klaus Michael Gr\u00fcber, <em>Il faut que le th\u00e9\u00e2tre passe \u00e0 travers les larmes<\/em>, Paris, \u00e9d. Du Regard, Acad\u00e9mie Exp\u00e9rimentale des Th\u00e9\u00e2tres, Festival d\u2019Automne, 1993, p. 96.]].<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec Le Neveu de Wittgenstein de Thomas Bernhard, adapt\u00e9 et mis en sc\u00e8ne par Bernard Levy, le Th\u00e9\u00e2tre de Caen accueillait l&rsquo;un des grands acteurs de notre temps : Serge Merlin. Un acteur et une voix, rares en apparition. Un \u00ab acteur de cristal \u00bb qui, comme en r\u00eavait Antonin Artaud, par sa pr\u00e9sence et son souffle invite au voyage dans le monde de Thomas Bernhard dont il est le tr\u00e8s proche. Le silence s\u2019est fait dans la salle. 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