


{"id":854,"date":"2009-01-18T19:05:00","date_gmt":"2009-01-18T18:05:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=854"},"modified":"2009-01-18T19:05:00","modified_gmt":"2009-01-18T18:05:00","slug":"dans-lombre-des-folies-delphiques","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/dans-lombre-des-folies-delphiques\/","title":{"rendered":"Dans l&rsquo;ombre des folies delphiques&#8230;"},"content":{"rendered":"<p><em><strong>Au Panta Th\u00e9\u00e2tre, Antonin M\u00e9nard aura pr\u00e9sent\u00e9 Nous ne pouvons oublier que la folie soit un ph\u00e9nom\u00e8ne de pens\u00e9e. Un travail exigeant qui entretient l&rsquo;id\u00e9e que la pratique du th\u00e9\u00e2tre est un espace d\u00e9volu \u00e0 la r\u00e9flexion, \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute, aux voix des penseurs dont le geste se trouve relay\u00e9 par les com\u00e9diens (Gr\u00e9gory Guilbert, H\u00e9l\u00e8ne Poussin, Laurent Frattale, Mounira Ta\u00e0\u00afrou) avec la participation de J\u00e9r\u00e0\u00b4me Bidaux et Ang\u00e9lique Colaisseau. Parfois \u00e9nigmatique, recourant \u00e0 une po\u00e9tique du discontinu&#8230; La mise en sc\u00e8ne est ici un laboratoire, un espace sonore et visuel o\u00e0\u00b9 l&rsquo;enjeu semble irr\u00e9pressiblement li\u00e9 \u00e0 la volont\u00e9 de faire appara\u00eetre chez le spectateur une exp\u00e9rience int\u00e9rieure. Qu\u00eate que le metteur en sc\u00e8ne Antonin M\u00e9nard poursuit depuis la cr\u00e9ation de Chantier 21, sa compagnie, en 1996.<br \/>\n<\/strong><\/em><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nHistoire de M\u00e9nard, dit Antonin<br \/>\nLa trentaine consciente que ce monde galil\u00e9en ne tourne pas rond et que le soleil brille diff\u00e9remment selon que l\u2019on travaille ou pas, Antonin M\u00e9nard regarde l\u2019actualit\u00e9 du fond ou en front de sc\u00e8ne selon qu\u2019il devient metteur en sc\u00e8ne, directeur d\u2019acteurs ou acteur. On croira que son go\u00fbt du th\u00e9\u00e2tre lui vient peut-\u00eatre de sa m\u00e8re philosophe, des math\u00e9matiques dont il parlerait comme Lautr\u00e9amont, de ses rencontres avec une bande d\u2019\u00e9tudiants caennais inscrits comme lui en \u00e9tudes th\u00e9\u00e2trales \u00e0 l\u2019universit\u00e9\u2026Oui, pourquoi pas ! M\u00e9nard a sans doute th\u00e9\u00e2tralis\u00e9 une partie de la vie qu\u2019il vient de passer dans la cit\u00e9 normande l\u00e0 o\u00f9, avec des camarades \u00e0 lui : Legros, Bob\u00e9e\u2026 il a construit, de 2003 \u00e0 2005, le laboratoire d\u2019imaginaire social au sein d\u2019un CDN qui \u00e9tait alors dirig\u00e9 par Eric Lacascade. Une chance en soi qui lui fait rencontrer Tranvouez, R\u00e9gy\u2026 mais surtout Pascal Rambert avec lequel il travaille depuis maintenant quelques ann\u00e9es. Entre eux deux, c\u2019est une histoire d\u2019amiti\u00e9, un pacte fond\u00e9 sur l\u2019exigence qu\u2019impose le travail.<br \/>\nDes mises en sc\u00e8ne d\u2019Antonin M\u00e9nard, je crois que j\u2019ai tout vu. D\u2019Antigone de Bertolt Brecht (1997) dans un cycle de festival universitaire de th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 En m\u00e9moire du futur autour du fascisme et de l\u2019Alg\u00e9rie (1998). De Mademoiselle Julie de August Strindberg (1999) mont\u00e9 sur des palettes de \u00ab r\u00e9cup \u00bb, \u00e0 Je serai quand m\u00eame bient\u00f4t tout \u00e0 fait mort enfin d\u2019apr\u00e8s l\u2019Innommable de Samuel Beckett (2000). En 2001, \u00e0 la halle aux granges, au sein du CDN de Normandie, il se lancera dans un work shop autour de l\u2019\u00e9criture de Didier Georges Gabily, comme il dirigera aussi un atelier de formation et de recherche sur Jean-Luc Godard. Vient ensuite un Hamlet\/Machine\/Gun d\u2019apr\u00e8s Heiner M\u00fcller en 2002. Pass\u00e9 pro, et toujours fid\u00e8le \u00e0 une bande qui l\u2019accompagne, il encha\u00eenera alors Randonn\u00e9e en 2005, puis pr\u00e9sente Breakin\u2019it down I &amp; II (des sessions de recherche autour de B\u00e9r\u00e9nice de Racine et John &amp; Mary de Pascal Rambert). L\u2019an dernier, sur la sc\u00e8ne du Panta Th\u00e9\u00e2tre dirig\u00e9e par Guy Delamotte et Vero Dahuron, il r\u00e9p\u00e8te une chor\u00e9graphie TOKYO-YKO en vue du festival \u00c9trange Cargo de la M\u00e9nagerie de Verre. Tout vu, dis-je, jusqu\u2019\u00e0 ce petit film confidentiel et presque muet comme si la communication avait bouff\u00e9 l\u2019essence de la parole. \u00c7a, ce sentiment inquiet d\u2019un langage qui ne dit plus rien, lui vient sans doute de sa lecture de Beckett auquel il ne cesse de penser quand il conduit Marie ( sa compagne) en camion pour qu\u2019elle joue l\u2019irlandais. Souci r\u00e9current que celui du langage chez lui et qui l\u2019invite \u00e0 intervenir dans les lyc\u00e9es pour y faire entendre la parole autrement.<br \/>\nPour autant, le th\u00e9\u00e2tre et M\u00e9nard, comme le th\u00e9\u00e2tre de M\u00e9nard, ne se r\u00e9sument pas \u00e0 ses cr\u00e9ations, ses rencontres et une profession qu\u2019il exerce.<br \/>\nNon, M\u00e9nard, je crois, pense le th\u00e9\u00e2tre comme un mode de vie, un mode d\u2019\u00eatre : pour soi et soi avec les autres. Un lieu qui n\u2019est pas en dehors de l\u2019Histoire et vous en raconte des petites, mais plut\u00f4t l\u2019un des lieux de manifestation du vivant. Peut-\u00eatre parce que le th\u00e9\u00e2tre, quand il est inscrit dans le champ social et dans l\u2019Histoire, on s\u2019y arr\u00eate comme sur une bande d\u2019arr\u00eat d\u2019urgence, une marge, un espace prot\u00e9g\u00e9. Faire du th\u00e9\u00e2tre pour cet acteur, ce metteur en sc\u00e8ne, c\u2019est donc travailler sur une \u00ab bande \u00bb. Je veux dire un lieu mais \u00e9galement un groupe. Des personnes donc. Rarement, j\u2019ai vu quelqu\u2019un d\u2019aussi attentif et amical vis-\u00e0-vis des gens avec lesquels il travaille.<br \/>\nEt c\u2019est sans doute \u00e7a, ce souci-l\u00e0, qui l\u2019a pouss\u00e9, souvent avant chaque cr\u00e9ation, \u00e0 vouloir faire un ensemble, un ch\u0153ur, une sorte de communaut\u00e9 avec ses partenaires. Combien de marches et combien de recueillements M\u00e9nard a-t-il entrepris avant chaque spectacle ? Je me souviens que tel le chef d\u2019un groupe de nomades, il est parti avec eux \u00e0 travers la campagne pour trouver une langue commune. Pour apprendre \u00e0 se parler, par exemple au moment de Randonn\u00e9e. Et je sais, parce qu\u2019il m\u2019a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de marcher \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui sur les c\u00f4tes du Finist\u00e8re qu\u2019il est aussi un conteur, un colporteur d\u2019histoires, un grillot d\u2019ici. Pas un ciel, pas un animal, pas une pierre n\u2019est \u00e9tranger \u00e0 ce type curieux qui avoue une passion pour les documentaires animaliers. \u00ab Les comportements instinctifs m\u2019int\u00e9ressent. Les corps et leurs positionnements selon les situations me fascinent. \u00c7a nous ressemble \u00bb. Et quand la nature ne suffit pas, il est encore celui qui a toujours une histoire, une l\u00e9gende, une anecdote prise ici ou l\u00e0 qui vous transporte un peu plus loin que le regard que vous portez \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Histoires qu\u2019il ponctue souvent d\u2019un rire qui couve un \u00ab mais c\u2019est vrai\u2026 \u00bb. C\u2019est comme \u00e7a, Antonin M\u00e9nard aime vous renseigner sur les signes du zodiaque chinois (histoire \u00e0 l\u2019appui), vous parler du chant des baleines, vous expliquer une trace sur le sol, vous rappeler les vertus d\u2019une plante, vous expliquer l\u2019int\u00e9r\u00eat de lire Deleuze pour comprendre quelque chose au d\u00e9sert, etc. M\u00e9nard ou un personnage borg\u00e9sien auquel l\u2019argentin aura consacr\u00e9 une histoire\u2026une sorte de double de ce jeune type singulier.<br \/>\nHistoire de la folie\u2026<br \/>\nAlors il n\u2019y a rien de \u00ab singulier \u00bb dans ce geste qui l\u2019a conduit \u00e0 investir le champ de la folie. Rien de singulier alors que l\u2019\u00e9poque et ses t\u00e9nors remettent en cause la folie au point d\u2019en ignorer le langage et les gestes. R\u00e9cemment, ces m\u00eames t\u00e9nors n\u2019ont-ils pas remis en cause le clinique en le ramenant \u00e0 l\u2019arsenal juridique. Et M\u00e9nard le veilleur de son temps, sans doute, s\u2019inqui\u00e8te de ces nouvelles lois qui p\u00e8sent sur les \u00ab fous \u00bb au point de les confondre avec des droits communs. Au point de les soumettre \u00e0 un code que leur raison ignore. J\u2019imagine, regardant son travail qui se d\u00e9ploie sur le plateau du Panta Th\u00e9\u00e2tre, qu\u2019Antonin M\u00e9nard avait en t\u00eate les gesticulations des biens pensants. Ceux, justement, qui sont priv\u00e9s de la pens\u00e9e et de son mouvement. Sur sc\u00e8ne, dans cet espace mental o\u00f9 les murs accueillent des tags litt\u00e9raires et philosophiques, o\u00f9 les interpr\u00e8tes semblent mus par une \u00e9nergie sourde, o\u00f9 la parole lente se substitue au d\u00e9bit d\u2019un langage qui ne parlerait plus\u2026 M\u00e9nard choisit de rompre avec une th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 de la folie attendue. C\u2019est-\u00e0-dire expansive, faite d\u2019\u00e9carts, de voix impr\u00e9visibles, de gesticulations inattendues, de commentaires convenus. Tout au contraire, comme \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un espace intime, les textes qu\u2019il a pris \u00e0 la litt\u00e9rature et aux penseurs s\u2019entendent comme autant de partitions minimalistes, de berceuses oubli\u00e9es, de chants priv\u00e9s de lyrisme, de douleurs model\u00e9es, de cris pris dans les m\u00e9andres de la grammaire et le harc\u00e8lement du lexique. M\u00e9nard et ses com\u00e9diens travaillent donc \u00e0 minima. Dit autrement, il creuse, il fore, il s\u2019enfonce dans cet univers insondable qui n\u2019est pas interpr\u00e9table par la raison. Pas interpr\u00e9table, dis-je, mais plut\u00f4t accessible au sensible : autre face plus souvent d\u00e9laiss\u00e9e et oppos\u00e9e \u00e0 l\u2019intelligible.<br \/>\nEt c\u2019est l\u2019espace litt\u00e9raire et philosophique qui est le terrain privil\u00e9gi\u00e9 de cette approche et de ce fr\u00f4lement de la folie. Espace apor\u00e9tique que celui de la litt\u00e9rature qui ne se tait jamais et ne dit rien comme le rappelait Foucault. Espace o\u00f9 les formes du discours s\u2019amalgament et ne permettent plus de distinguer la folie de ce qui n\u2019en est pas. O\u00f9 les personnages, les sc\u00e8nes, les rites, les souffrances, les gestes et les activit\u00e9s humaines\u2026 \u00e9voqu\u00e9s ne peuvent d\u2019aucune mani\u00e8re s\u2019inscrire dans un monde cliv\u00e9. Sur les planches d\u2019un th\u00e9\u00e2tre qui ne se veut plus un espace asilaire, mais bien un espace litt\u00e9raire, M\u00e9nard agence donc un monde priv\u00e9 de ses rep\u00e8res quotidiens o\u00f9 les gestes et les mots \u00e9chang\u00e9s ne nous sont donc pas \u00e9trangers. Il fabrique ainsi une communaut\u00e9 ou rappelle que la diversit\u00e9 de nos communaut\u00e9s tient \u00e0 des normes dont la litt\u00e9rature et la pens\u00e9e s\u2019affranchissent, rendant les fronti\u00e8res entre les univers incertaines et fuyantes. Espace th\u00e9\u00e2tral, donc, qui se refuse \u00e0 faire de la folie un th\u00e9\u00e2tre en marge. Sur sc\u00e8ne, donc, les quatre interpr\u00e8tes de \u00ab La folie est aussi un mode de pens\u00e9e \u00bb se livrent \u00e0 un exercice de diction o\u00f9 le choix des textes (de Lacan \u00e0 Khane, de Mallarm\u00e9 \u00e0 Deleuze, d\u2019Artaud \u00e0 Gogol\u2026) est r\u00e9gl\u00e9 par le d\u00e9sir de faire entendre une grammaire de l\u2019esprit. C\u2019est un rythme et un mode de pens\u00e9e qui sont mis en sc\u00e8ne et qui sont esth\u00e9tis\u00e9s au point que ces \u00ab difformit\u00e9s \u00bb nous apparaissent dans leur accent de v\u00e9rit\u00e9 et de beaut\u00e9. Et de souligner que chaque interpr\u00e8te agissant ind\u00e9pendamment les uns des autres est peut-\u00eatre le seul signe de l\u2019isolement que l\u2019on pr\u00eate \u00e0 la folie. Peut-\u00eatre et sans doute pas, car la folie ici n\u2019est plus une maladie mais un mal de vivre qui rend chacun d\u2019eux \u00e9tranger aux autres. M\u00e9nard a ainsi choisi d\u2019\u00e9clater un groupe afin de montrer que la folie est avant toute chose un parcours singulier, un trac\u00e9 interrompant toute logique, une aventure du sujet qui s\u2019at\u00e8le \u00e0 des t\u00e2ches qui ne regardent plus que lui et qui modifient le regard que les autres lui portent. Une chaise retient l\u2019attention, un geste pr\u00e9cipit\u00e9 rappelle qu\u2019il y avait l\u00e0 une urgence, un d\u00e9placement dans l\u2019espace semble pointer une direction r\u00e9solue, un regard soudain vers un horizon indistinct rend sensible l\u2019invisible, etc.<br \/>\nTout ici, frayant avec un monde imperceptible ou plus simplement d\u00e9laiss\u00e9, vient \u00e0 nouveau hanter la raison. C\u2019est que s\u2019int\u00e9ressant \u00e0 la folie, le metteur en sc\u00e8ne Antonin M\u00e9nard aura comment\u00e9 son contraire la raison qui est le lieu de l\u2019appauvrissement et de l\u2019exclusion, celui de la norme et du jugement. Au vrai, la seule folie que l\u2019on pourra condamner puisqu\u2019elle ne rel\u00e8ve pas de la clinique.<br \/>\nEt de regarder ce travail, et le portrait d\u2019Artaud qui vient \u00e0 \u00eatre exhib\u00e9 sur sc\u00e8ne comme la tentative r\u00e9ussie de faire entendre un langage. Pr\u00e9cis\u00e9ment un autoportrait de 1947 o\u00f9 le visage d\u2019Artaud, tout \u00e0 fait reconnaissable, montre non pas une blessure mais un espace noir. Quelque chose d\u2019obscur, donc, qui semble souligner que l\u2019\u00eatre tient en lui une part insondable, un espace connu mais inaccessible. Inaccessible qui est bien le mot qu\u2019Antonin M\u00e9nard, tout au long de son travail, aura r\u00e9ussi \u00e0 faire dispara\u00eetre et \u00e0 \u00e9loigner. Au point que ses fous nous deviennent familiers. Et que leur folie semble delphique\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au Panta Th\u00e9\u00e2tre, Antonin M\u00e9nard aura pr\u00e9sent\u00e9 Nous ne pouvons oublier que la folie soit un ph\u00e9nom\u00e8ne de pens\u00e9e. Un travail exigeant qui entretient l&rsquo;id\u00e9e que la pratique du th\u00e9\u00e2tre est un espace d\u00e9volu \u00e0 la r\u00e9flexion, \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute, aux voix des penseurs dont le geste se trouve relay\u00e9 par les com\u00e9diens (Gr\u00e9gory Guilbert, H\u00e9l\u00e8ne Poussin, Laurent Frattale, Mounira Ta\u00e0\u00afrou) avec la participation de J\u00e9r\u00e0\u00b4me Bidaux et Ang\u00e9lique Colaisseau. 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