


{"id":865,"date":"2009-01-05T19:20:00","date_gmt":"2009-01-05T18:20:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=865"},"modified":"2022-10-05T10:33:30","modified_gmt":"2022-10-05T08:33:30","slug":"blektre-ou-le-theatre-desoeuvre","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/blektre-ou-le-theatre-desoeuvre\/","title":{"rendered":"Blektre, ou le th\u00e9\u00e2tre d\u00e9s\u0153uvr\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Nathalie Quintane, auteur de romans publi\u00e9s chez POL, adapte le jeu en ligne d\u00e9jant\u00e9<\/em> Blektre,<em> de Charles Torris. Yves-No\u00ebl Genod le met en sc\u00e8ne. Surprise hors du commun.<br \/>\n<\/em><\/strong><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3604 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2009\/01\/blektre_1-1-600x400.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\"><br \/>\nTous : Vous prenez de l\u2019oursin<br \/>\nVous avez viol\u00e9 Kucho<br \/>\nVous avez \u00e9t\u00e9 fum\u00e9 par Gore<br \/>\nVous avez fum\u00e9 Kucho<br \/>\nVous vous projetez un extincteur dans la\u00a8gueule<br \/>\nVous prenez une rouste au Black bar, faute de pouvoir payer vos consos<br \/>\nVous avez d\u00e9fonc\u00e9 le copain de Josiane<br \/>\nVous vous \u00eates fait d\u00e9chirer par Kucho, un\u00e2\u20ac\u00a8soupirant de Josiane<br \/>\nVous avez \u00e9t\u00e9 fum\u00e9 par Kucho dans la rue des voyous<br \/>\nVous fumez un c\u00f4ne<br \/>\nVous fumez un c\u00f4ne<br \/>\nVous fumez un c\u00f4ne<br \/>\nVous fumez un c\u00f4ne<br \/>\nVous avez fum\u00e9 Josiane<br \/>\nVous avez rendu \u00e0 Josiane son argent.<br \/>\n<em>Blektre<\/em> est un jeu en ligne con\u00e7u par Erreur, alias Charles Torris. \u00c0 la mani\u00e8re de Second Life, c\u2019est un jeu interactif de simulation, on y joue \u00e0 la vraie vie \u2013 en pire. Blektre est fait d\u2019une litanie d\u2019actions brutales sur votre m\u00e8re, les stagiaires de McDo, les fonctionnaires ANPE ou n\u2019importe quel cr\u00e9tin que vous croiseriez par inadvertance dans cette banlieue parisienne durant votre longue qu\u00eate de Josiane. Erreur navigue entre BD, compositions musicales bas\u00e9es sur des bugs divers, et conceptions de sites qui d\u00e9jouent les codes de l\u2019art contemporain et du web par des propositions inutiles, idiotes (au sens fort de \u00ab singuli\u00e8res \u00bb) et le plus souvent cruelles.<br \/>\n<em>Blektre<\/em> est un texte de th\u00e9\u00e2tre, \u00e9crit par Nathalie Quintane. Bas\u00e9 sur le jeu d\u2019Erreur, et calqu\u00e9 sur Grandeur et d\u00e9cadence de la ville de Mahagony de Brecht, il raconte l\u2019histoire vaguement \u00e9pique d\u2019Alain Wakbar, stagiaire graphiste master of copi\u00e9-coll\u00e9 qui deviendra b\u00fbcheron au Canada si Motherfucker est d\u2019accord \u2013 entre autres cas. On y croise une bande d\u2019allum\u00e9s fain\u00e9ants qui naviguent \u00e0 vue entre frustrations, h\u00e9ro\u00efsmes lacunaires et d\u00e9s\u0153uvrement. Comme dans le texte de Brecht, tout est jou\u00e9 d\u2019avance, et on ne suit que les errances, fantasmes sans volont\u00e9 et d\u00e9sirs sans ambition de ces protagonistes dans un monde o\u00f9 tout se vaut, o\u00f9 toute relation sociale, des entretiens \u00e0 l\u2019ANPE aux jeux sexuels, est un non-sens. Nathalie Quintane \u00e9crit des romans \u2013 le dernier, Grand ensemble, vient de para\u00eetre chez POL \u2013 et parfois du th\u00e9\u00e2tre.<br \/>\n<em>Blektre<\/em> est un spectacle cr\u00e9\u00e9 par Yves-No\u00ebl Genod \u00e0 l\u2019occasion du festival ActOral en octobre 2007 \u00e0 Mont\u00e9vid\u00e9o, le centre des \u00e9critures contemporaines codirig\u00e9 par Hubert Colas \u00e0 Marseille ; puis repris \u00e0 Paris pour ActOral Paris et Bruxelles pour Charleroi-danse. Sur une sc\u00e8ne vaste tra\u00eenent toutes sortes de v\u00eatements, accessoires de th\u00e9\u00e2tre et objets non identifi\u00e9s divers. Le texte de Nathalie Quintane a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement enregistr\u00e9, comme une r\u00e9p\u00e9tition nonchalante d\u2019une pi\u00e8ce radiophonique, que les acteurs articulent sur sc\u00e8ne, plus ou moins en play-back. Ils semblent improviser des s\u00e9quences, avec les autres ou tout objet \u00e0 port\u00e9e de main, c\u2019est selon, se d\u00e9nudant, enfilant des v\u00eatements au hasard, des masques d\u2019ours ou de monstres, entreprenant des actions scabreuses ou enfantines, mimant plus ou moins les situations du texte, construisant des bribes de sc\u00e8nes. Chaque situation est \u00e0 la fois ironis\u00e9e et travers\u00e9e de mille autres s\u00e9quences diverses, au gr\u00e9 des objets ou des agencements du moment : l\u2019image de soi et l\u2019image de th\u00e9\u00e2tre ne valent ici pas mieux que les situations sociales ou affectives des personnages du jeu. Finalement, comme ces derni\u00e8res, les s\u00e9quences sc\u00e9niques ne valent que par leur d\u00e9faite, leur d\u00e9s-\u0153uvrement, leur capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9s-\u0153uvrer, c\u2019est-\u00e0-dire aussi bien \u00e0 d\u00e9faire ou \u00e0 d\u00e9router le cynisme et l\u2019autoritarisme larv\u00e9 que subissent les personnages (ou quiconque dans la \u00ab vie active \u00bb, comme on dit, d\u2019aujourd\u2019hui). C\u2019est ainsi un th\u00e9\u00e2tre au travail, qui cherche ce qu\u2019il pourrait devenir, composant all\u00e9grement avec tous les codes de la repr\u00e9sentation et du discours qui se proposent \u00e0 lui. C\u2019est un th\u00e9\u00e2tre tout entier potentiel, offert, et dans le m\u00eame temps un th\u00e9\u00e2tre du d\u00e9s\u0153uvrement comme puissance nuisible \u00e0 tout ce qui s\u2019oppose \u00e0 la vie, \u00e0 l\u2019imaginaire et \u00e0 la libre rencontre des corps, des r\u00eaves et des id\u00e9es. Ainsi cette sc\u00e8ne th\u00e9\u00e2trale \u00e0 l\u2019ironie d\u00e9gag\u00e9e ne surench\u00e9rit pas ses enjeux et laisse au contraire le spectateur se construire ses propres images ; nulle tentation de mieux dire qu\u2019un autre, nulle propension \u00e0 \u00e9noncer \u00e0 son tour un discours castrateur : au contraire, mise \u00e0 disposition de tous d\u2019un mat\u00e9riel brut \u00e0 investir, tir\u00e9 d\u2019un regard clairvoyant sur le r\u00e9el. Avec une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 inou\u00efe et heureuse, le regard lucide et cruel de Torris trouve son expression dans la langue f\u00e9roce et pr\u00e9cise de Quintane, et ses images dans le th\u00e9\u00e2tre d\u00e9tach\u00e9, ouvert et en apparence d\u00e9sinvolte de Genod : Grandeur et d\u00e9cadence de la vie moderne. Yves-No\u00ebl Genod est acteur, auteur et metteur en sc\u00e8ne.<br \/>\nNous publions une rencontre avec les trois auteurs du spectacle, Charles Torris, Nathalie Quintane et Yves-No\u00ebl Genod, suivie d\u2019un texte d\u2019Antoine Hummel sur cette cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale hors du commun.<\/p>\n<hr>\n<p><em>Blektre<\/em><br \/>\nde Charles Torris<br \/>\nadaptation \u00e9crite : Nathalie Quintane<br \/>\nmise en sc\u00e8ne et sc\u00e9nographie : Yves No\u00ebl Genod<br \/>\nJeu (\u00e0 Bruxelles) : Cecilia I. Bengolea, \u00c9rik Billabert, Jonathan Capdevielle, Yves-No\u00ebl Genod, Fr\u00e9d\u00e9ric Gustaedt, Yvonnick Muller, Marl\u00e8ne Saldana, Thomas Scimeca<br \/>\nInstallation lumi\u00e8re (\u00e0 Bruxelles) : Sylvie M\u00e9lis<br \/>\nSon : \u00c9rik Billabert<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3605 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2009\/01\/blektre_2-600x399.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"399\"><\/p>\n<hr>\n<p>Charles Torris \u2013 Blektre, donc, \u00e0 l&rsquo;origine est un jeu en ligne (qui est gratuit, jouable tr\u00e8s simplement en ligne sur <a href=\"http:\/\/Blektre.info\">le site du jeu<\/a>) qui se d\u00e9crit comme une \u00ab\u00a0simulation de la vraie vie\u00a0\u00bb, c&rsquo;est \u00e0 dire une parodie des vrais jeux d&rsquo;aventure en \u00e9tablissant un cadre \u00e0 priori tr\u00e8s banal (le quotidien d&rsquo;un salari\u00e9 loser) qui subit de nombreuses humiliations, le tout baignant dans une violence amusante (puisque sous forme de \u00ab\u00a0cartoon\u00a0\u00bb ) et d&rsquo;absurdit\u00e9s en tout genre. Un jeu est cens\u00e9 \u00ab\u00a0id\u00e9aliser\u00a0\u00bb une vie, l\u00e0, c&rsquo;est plut\u00f4t l&rsquo;inverse. L&rsquo;id\u00e9e m&rsquo;est venue alors que je travaillais moi m\u00eame dans un bureau, et que j&rsquo;avais envie de baffer mon patron, donc j&rsquo;ai cr\u00e9\u00e9 ce jeu pour pouvoir le faire. Ce th\u00e8me de l&rsquo;horreur au bureau est d&rsquo;ailleurs aussi pr\u00e9sent dans \u00ab\u00a0La foi en l&rsquo;amour\u00a0\u00bb, une BD dans laquelle Nathalie a \u00e9galement puis\u00e9 pour \u00e9crire la pi\u00e8ce (avec Alain Wakbar, ainsi que d&rsquo;autres BD telles que \u00ab\u00a0wrong world\u00a0\u00bb, consultez <a href=\"http:\/\/bd.saucisse.org\">Bd.saucisse<\/a> ).<br \/>\nLe jeu est en ligne et multijoueurs, c&rsquo;est \u00e0 dire que les personnages rencontr\u00e9s dans le jeu sont des autres joueurs (cela est valable pour tous les personnages cl\u00e9s tels que : votre m\u00e8re, le patron, les putes, les vendeurs au macdonald&rsquo;s, les fonctionnaires de l&rsquo;ANPE &#8230;). Le site re\u00e7oit environ une quarantaine de connexions par jour.<br \/>\nLe but du jeu est implicitement de r\u00e9ussir \u00e0 se marier avec un personnage du nom de Josiane (une esp\u00e8ce d&rsquo;id\u00e9al stupide, car Josiane n&rsquo;est qu&rsquo;une pouffiasse) il y a donc une rivalit\u00e9 entre joueurs. Il est tout \u00e0 fait possible (et c&rsquo;est ce que font la majorit\u00e9 des joueurs) de se contenter de r\u00e9ussir dans la \u00ab\u00a0vie\u00a0\u00bb, d&rsquo;\u00eatre riche, puissant et de maltraiter les autres joueurs. On peut les fumer, les violer, avoir des enfants avec (d&rsquo;ailleurs, vous m\u00eame, en tant que personnage du jeu, \u00eates probablement issu d&rsquo;un viol), se refiler le SIDA, se vendre de la drogue, se prostituer, racketer, employer, etc..<br \/>\nPour r\u00e9sumer, certains ont parfois d\u00e9crit le jeu Blektre comme \u00ab\u00a0le jeu qui est encore plus d\u00e9primant que la vraie vie\u00a0\u00bb. J&rsquo;aime beaucoup l&rsquo;interpr\u00e9tation d\u2019Yves\u2013No\u00ebl sur les planches car ce sentiment de lose est omnipr\u00e9sent jusque dans la forme. [[PS: le jeu a \u00e9volu\u00e9 depuis que la pi\u00e8ce a commenc\u00e9, il est par ailleurs \u00ab\u00a0boucl\u00e9\u00a0\u00bb, pour les courageux, il y a une surprise \u00e0 Ivry.]]<\/p>\n<hr>\n<p>Nathalie Quintane \u2013 J&rsquo;ai lu <em>Blektre<\/em> (le jeu) comme je lis Descartes : comme un texte litt\u00e9raire. Je suis \u00e0 un tel degr\u00e9 de formation, malformation, d\u00e9formation, que je ne parviens presque plus \u00e0 lire autrement que litt\u00e9rairement ou litt\u00e9ralement ou litt\u00e9raritairement. Je ne comprends pas Descartes (Descartes en tant que philosophe \u2013 ce que Descartes \u00ab\u00a0a voulu dire\u00a0\u00bb) ; je ne comprends pas plus Blektre (son fonctionnement en tant que jeu). J&rsquo;ai vu cette s\u00e9rie de phrases et je me suis dit : c&rsquo;est du th\u00e9\u00e2tre. Je connaissais le site de Erreur \u2013 surtout ses BD, parmi les plus justes et les plus sombres sur \u00ab\u00a0la vie des jeunes\u00a0\u00bb. Blektre est une extension du monde d&rsquo;Erreur, qui est un monde, et qu&rsquo;il fallait \u00ab\u00a0retranscrire\u00a0\u00bb comme tel sous peine de l&rsquo;amputer. J&rsquo;ai donc rapidement d\u00e9cid\u00e9 de tenir compte de l&rsquo;ensemble (Blektre le jeu + les BD + la musique).<br \/>\nCT \u2013 Mes histoires se font principalement \u00e0 la suite d&rsquo;un \u00e9tablissement de r\u00e8gles, dans lesquelles je me demande ensuite ce qu&rsquo;il pourrait bien s&rsquo;y passer. Je ne sais absolument pas si Nathalie et Yves\u2013No\u00ebl ont pens\u00e9 comme \u00e7a en r\u00e9alisant leurs oeuvres &#8230; quoique dans la mise en espace d\u2019Yves\u2013No\u00ebl, \u00e7a m&rsquo;y fait penser assez fort, cette fa\u00e7on de barboter dans un univers \u00e9tabli. J&rsquo;ai toujours principalement agi sous le coup d&rsquo;un besoin, par exemple celui de rire d&rsquo;une chose, ou de r\u00e9\u00e9crire pour r\u00e9inventer un fait pass\u00e9 qui ne me plaisait pas, ou encore acqu\u00e9rir une libert\u00e9 qui n&rsquo;existe pas dans la r\u00e9alit\u00e9. Ce que je retrouve dans la pi\u00e8ce (d\u2019Yves\u2013No\u00ebl plus que celle de Nathalie) est une esp\u00e8ce d&rsquo;\u00e9tat primitif : scato, inachev\u00e9, brouillon, vague, flou, immature, plein de fote d&rsquo;orthograf, nu, caca, absurde, sans objectif conscient (donc inconscient oui), instable, impr\u00e9visible, compulsif, \u00e9ructant primitif, rat\u00e9, erron\u00e9, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plaque, des tentatives, attard\u00e9\u2026 On se sent comme ces tr\u00e8s jeunes enfants qui se bavent dessus et jouent avec leurs excr\u00e9ments et dont l&rsquo;ego est quelque chose (j&rsquo;imagine) de pas vraiment d\u00e9fini.<br \/>\nYves-No\u00ebl Genod \u2013 Olivier Normand parle tr\u00e8s bien de ce que nous essayons de faire (\u00e0 propos de <em>Oh, pas d&rsquo;femme, pas d&rsquo;cri,<\/em> la derni\u00e8re cr\u00e9ation de YNG, pr\u00e9sent\u00e9e en juin 2008 \u00e0 Gennevilliers, ndlr) :<br \/>\nIl produit des effets, invente des choses, mais c\u2019est comme s\u2019il ne voulait pas assumer la responsabilit\u00e9 de leur composition. En apparence, il pr\u00e9f\u00e8re les laisser flottantes, pariant sur leur capacit\u00e9 propre \u00e0 trouver chacune leur juste place.<br \/>\nOn sait que les pierres ne sont jamais si belles que lorsqu\u2019elles ne sont pas serties. Le bijou \u2013 bague, collier, rivi\u00e8re \u2013 leur \u00f4te souvent cette<br \/>\neau qu\u2019on ne conna\u00eet que dans le creux de la paume, \u00e0 la faille des doigts (pr\u00e9ciosit\u00e9 de la m\u00e9taphore). Ici les gemmes aussi sont si peu serties. \u00c0 l\u2019anneau, \u00e0 l\u2019alliage, on pr\u00e9f\u00e8re l\u2019\u00e9crin. Ici c\u2019est l\u2019\u00e9crin (bien s\u00fbr, la bo\u00eete noire) qui compose.<br \/>\nComme d\u2019un coup de d\u00e9, secou\u00e9. Et de parier sur la capacit\u00e9 des pierres, dans l\u2019\u00e9crin remu\u00e9, \u00e0 se rencontrer peut\u2013\u00eatre, et \u00e0 composer par elles\u2013m\u00eames, le spectacle de leurs feux secrets, et conjoints.<br \/>\n\u00ab\u00a0Ne pas prendre la responsabilit\u00e9 de la composition\u00a0\u00bb, qu&rsquo;il dit. Ben oui. J&rsquo;essaie d&rsquo;\u00eatre le plus inconscient possible quant \u00e0 ce que je produis. Ne jamais contr\u00f4ler le sens. Transmettre au public, au spectateur ce qui n&rsquo;est pas achev\u00e9, ce qui n&rsquo;a pas (encore) de sens (et d\u00e9jouer l&rsquo;attente, chez le spectateur, par diff\u00e9rentes techniques, prise de vitesse). Para\u00eet que le cerveau humain est programm\u00e9 pour faire du sens, de toute fa\u00e7on. Tout \u00e7a, dans mon cas, vient de Duras plus encore que de R\u00e9gy et Tanguy (ces deux\u2013l\u00e0 pour l&rsquo;artisanat) [et avec qui YNG a travaill\u00e9 comme acteur, ndlr] : laisser le lecteur \u00e9crire le livre, laisser le spectateur faire le spectacle \u00e0 partir de la contemplation de son propre monde int\u00e9rieur. Je ne sais pas par quel myst\u00e8re (le seul myst\u00e8re du th\u00e9\u00e2tre, d&rsquo;ailleurs) : Que \u00e7a se fasse chez lui. Au risque d&rsquo;accepter aussi la production de \u00ab\u00a0monstres\u00a0\u00bb, de contresens complets, inversion. Rien n&rsquo;ayant eu lieu, au final, que le lieu (comme l&rsquo;a rep\u00e9r\u00e9 Olivier). Me revient aussi un bout de po\u00e8me de Guillaume IX, duc d\u2019Aquitaine , que cite souvent Pierre Soulage :<br \/>\nFerai un vers sur le rien :<br \/>\nNe sera sur moi ni autre gens,<br \/>\nNe sera sur amour ni sur jeunesse<br \/>\nNi sur autre chose ;<br \/>\nJe l\u2019ai trouv\u00e9 en dormant<br \/>\nSur mon cheval.<br \/>\n(&#8230;)<br \/>\nJ\u2019ai fait ces vers, ne sais sur quoi ;<br \/>\nEt les transmettrai \u00e0 celui<br \/>\nQui les transmettra \u00e0 un autre<br \/>\nL\u00e0\u2013bas vers l\u2019Anjou,<br \/>\nPour qu\u2019il me fasse parvenir, de son \u00e9tui<br \/>\nLa contre\u2013cl\u00e9.<br \/>\nEnfin, mais \u00e7a n&rsquo;a peut\u2013\u00eatre pas de rapport (\u00ab\u00a0Ici il faudrait peut\u2013\u00eatre une autre question.\u00a0\u00bb, comme disait Duras), je suis tomb\u00e9 r\u00e9cemment sur un extrait de biographie de Coco Chanel, belle salope raciste par ailleurs, qui aux journalistes qui lui demandaient comment serait sa nouvelle collection quand elle s&rsquo;\u00e9tait mise \u00e0 recommencer dans les ann\u00e9es 50, r\u00e9pondait : \u00ab\u00a0Comment voulez\u2013vous que je le sache ? Je fais mes robes sur les mannequins.\u00a0\u00bb Moi aussi, je fais, litt\u00e9ralement, mes spectacles sur les com\u00e9diens et j&rsquo;ose souvent r\u00eaver qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 uniquement de haute\u2013couture (\u00ab\u00a0La derni\u00e8re mode\u00a0\u00bb de Mallarm\u00e9). Tout ce que je raconte l\u00e0, c&rsquo;est banalit\u00e9 sur banalit\u00e9, dans un certain courant de l&rsquo;art en tout cas, c&rsquo;est tr\u00e8s r\u00e9pandu, cette mani\u00e8re de faire. Malheureusement pour moi, cette mani\u00e8re de faire qui, dans mon cas, est obligatoire parce que si ce n&rsquo;est pas le cas, pour moi, ce n&rsquo;est pas de l&rsquo;art (\u2013isanat) est totalement et na\u00efvement inconnue chez les fonctionnaires du minist\u00e8re ou les programmateurs. L\u00e0, il ne faut au contraire que tout d\u00e9finir d&rsquo;avance, ou faire semblant, ce qui est pire !<br \/>\nEV \u2013 Dans la pr\u00e9sentation du spectacle, il est fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Brecht, notamment \u00e0 Grandeur et d\u00e9cadence de la ville de Mahagony. Et c\u2019est vrai qu\u2019il y a quelque chose de brechtien dans cette cr\u00e9ation : Par la mati\u00e8re trait\u00e9e tir\u00e9e du monde actuel, qui est rendue \u00e0 la fois famili\u00e8re et surprenante et qui est trait\u00e9e de fa\u00e7on \u00e9pique, comme un conte plut\u00f4t qu\u2019un drame ; ou les proc\u00e9d\u00e9s de distanciation qui interdisent toute identification \u2013 l\u2019utilisation des masques (d\u2019ours, de monstres etc.), toute la pi\u00e8ce donn\u00e9e en play-back, enregistr\u00e9e auparavant et vaguement articul\u00e9e par les acteurs sur sc\u00e8ne, par exemple, ou cette diction nonchalante, \u00e0 peine articul\u00e9e, comme s\u2019il ne s\u2019agissait que d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition de th\u00e9\u00e2tre fatigu\u00e9e ; ou encore les sc\u00e8nes reprises et plus ou moins comment\u00e9es, l\u2019annonce des actes, les interventions d\u2019une sorte de metteur en sc\u00e8ne qui commentait ce que faisaient les acteurs en leur demandant d\u2019\u00eatre le plus nul possible, parce que c\u2019est \u00e7a qui est bien, et celles d\u2019Yves-No\u00ebl lui-m\u00eame, qui intervenait de temps en temps sur sc\u00e8ne en parlant \u00e0 voix basse avec un acteur, ou en d\u00e9pla\u00e7ant un objet sans raison apparente, avant de retourner en salle\u2026 Quelle place a eu la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Brecht dans la pr\u00e9paration du spectacle ?<br \/>\nNQ \u2013 Brecht m&rsquo;est venu comme les moulins et les tulipes sont venus \u00e0 Hitchcock quand il a pens\u00e9 situer son film en Hollande. Th\u00e9\u00e2tre = Brecht = reprise \u00e0 la lettre ou presque de la construction de Mahagony (qui permet de placer de mani\u00e8re tr\u00e8s rigoureuse des \u00e9l\u00e9ments compl\u00e8tement disparates \u2013 BD, musique, jeu, etc pour Erreur) = construction classique moderne, qui \u00e9tait faite pour qu&rsquo;on la d\u00e9fasse \u2013 Brecht, c&rsquo;est le gant chirurgical qu&rsquo;Yves\u2013No\u00ebl a enfil\u00e9 pour pouvoir enfiler Erreur \u2013 c&rsquo;est ce gant\u2013l\u00e0 que j&rsquo;ai essay\u00e9 de pr\u00e9parer. De la pi\u00e8ce de Brecht, j&rsquo;ai tout gard\u00e9 : la bri\u00e8vet\u00e9, l&rsquo;alternance dialogues\/chansons, l&rsquo;argument (des types arrivistes qui veulent fonder une cit\u00e9, faire du commerce, une catastrophe \u00e9vit\u00e9e in extremis, etc), l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 m\u00eame du propos, les tableaux, la pancarte qui r\u00e9sume ou repr\u00e9sente + des allusions \u00e0 Brecht lui\u2013m\u00eame (une citation d\u00e9tourn\u00e9e, par ex). Le livre \u00e9tait ouvert \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;ordi, et je suivais au fur et \u00e0 mesure, hop l\u00e0, quand Brecht change de sc\u00e8ne, je change de sc\u00e8ne \u2013 j&rsquo;ai boss\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re pour Cavale (paru aux \u00e9ditions POL en 2006, ndlr) : le guide Michelin Picardie me fournissait le parcours du h\u00e9ro (veuillez respecter l&rsquo;orhtographe, merci).<br \/>\nJ&rsquo;ai tout gard\u00e9 comme je voulais (aurais voulu) tout garder du monde d&rsquo;Erreur, quel que soit le medium utilis\u00e9. C&rsquo;est trac\u00e9 au cordeau comme un jardin ouvrier, il n\u2019y a rien qui d\u00e9passe \u2013 d&rsquo;ailleurs, c&rsquo;est bien simple, je me suis dit : pour les gars du th\u00e9\u00e2tre, vaut mieux qu&rsquo;y ait rien qui d\u00e9passe, bien ras\u00e9 sur les c\u00f4t\u00e9s mon lieutenant (je n\u2019avais pas tout \u00e0 fait tort, puisque le texte a eu l&rsquo;aide \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture du Centre National du Th\u00e9\u00e2tre&#8230;). Je rappelle au passage que toute cette magnifique aventure est le produit d&rsquo;un pari stupide entre Hummel, Erreur et moi, pari qu&rsquo;on peut r\u00e9sumer en une formule : Blektre \u00e0 Avignon ! (dans le in, \u00e9videmment, et si possible dans la cour d&rsquo;honneur). Mais la plupart de mes livres sont le produit d&rsquo;un pari ou d&rsquo;une blague. C&rsquo;est cela qui leur conf\u00e8re leur gravit\u00e9 (je parle s\u00e9rieusement).<br \/>\nDans un travail comme celui\u2013ci, il y a ainsi conjonction d&rsquo;un h\u00e9ritage vertical traditionnel (on rend hommage aux ma\u00eetres) et de l&rsquo;h\u00e9ritage horizontal fort pratiqu\u00e9 de nos jours (on \u00ab\u00a0pr\u00e9l\u00e8ve\u00a0\u00bb, pour le dire pudiquement) \u2013 c&rsquo;est ni plus ni moins ce que faisait Picasso, par exemple (il dit quelque part qu&rsquo;il a h\u00e9rit\u00e9 de ses amis, de Braque et de Matisse) ; or les styles c\u0153xistent, sur les toiles de Picasso : c&rsquo;est cubiste en haut \u00e0 gauche, fauve en bas \u00e0 droite, n\u00e9o\u2013classique au milieu, etc. Ce que je veux dire, c&rsquo;est que c&rsquo;est un proc\u00e9d\u00e9 moderne (ce, pour \u00e9viter qu&rsquo;on me bassine avec le post\u2013modernisme). Il fallait absolument quelqu\u2019un comme Genod ensuite, quelqu\u2019un qui puisse mettre des poils dans tout \u00e7a \u2013 j&rsquo;avais une frousse terrible de tomber sur quelqu\u2019un qui transformerait la pi\u00e8ce en attraction pour le parc Ast\u00e9rix ; alors, quand Hubert Colas m&rsquo;a parl\u00e9 d&rsquo;Yves\u2013No\u00ebl pour une \u00ab\u00a0mise en espace\u00a0\u00bb de Blektre, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 soulag\u00e9e.<br \/>\nYNG \u2013 Finalement, c\u2019est ce qui \u00e9tait bien, avec Blektre : on n&rsquo;\u00e9tait pas chez les autres. Chacun chez soi. Chacun traite sa part \u00e0 sa mani\u00e8re. Peut\u2013\u00eatre que \u00e7a ressort un peu d&rsquo;une tentative de destruction de ce que fait l&rsquo;autre (si tu veux de la psychologie). \u00c7a me rappelle encore Duras (ma seule \u00e9cole, finalement) qui parlait un soir d&rsquo;une mise en sc\u00e8ne comme d&rsquo;une tentative de destruction d&rsquo;un texte, elle trouvait \u00e7a bien, mais comme le texte n&rsquo;\u00e9tait pas assez fort, il n&rsquo;y r\u00e9sistait pas (disait\u2013elle). Ici, ce qui est chouette, c&rsquo;est que \u00e7a r\u00e9siste ! \u00c7a r\u00e9siste \u00e0 toute tentative de moulinage. \u00c7a ne faillit pas.<br \/>\nEn fait, pour moi, tout travail, c&rsquo;est juste : \u00eatre libre. Bon. L\u00e0, la libert\u00e9 a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9e pour moi d\u00e8s que Nathalie m&rsquo;a dit, comme elle le raconte, que c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la suite d&rsquo;une vilaine sensation d&rsquo;une soir\u00e9e avignonnaise qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9taient tous dit dans la voiture : l&rsquo;ann\u00e9e prochaine on fait tout p\u00e9ter, les ambitieux. Ce qui me laissait illico toute latitude pour, moi aussi, avec mes pauvres moyens, tout p\u00e9ter irrespectueusement. Et la magie \u2013 comme je dis aux acteurs dans le spectacle : \u00ab\u00a0Vaut mieux \u00eatre b\u00eate qu&rsquo;intelligent.\u00a0\u00bb \u2013 la magie c&rsquo;est que \u00e7a tient le coup, je trouve, quelque chose existe de Charles et de Nathalie dans ce spectacle rapide (et de Bertold, si tu veux, moi, j&rsquo;men fous un peu : j&rsquo;ai juste lu Mahagony du coup. Bertold Brecht, c&rsquo;est quelqu&rsquo;un que j&rsquo;admire parce qu&rsquo;il aimait bien baiser, para\u00eet\u2013il, un peu comme Jean\u2013Paul Sartre \u2013 ou Albert Camus (je pense que c&rsquo;est tout ce qu&rsquo;on retiendra d&rsquo;eux, finalement, dans les si\u00e8cles des si\u00e8cles). Si c&rsquo;\u00e9tait vraiment r\u00e9ussi, ce travail, certaines repr\u00e9sentations de ce travail \u2013 mais \u00e7a, c&rsquo;est pas \u00e0 nous de le dire \u2013 quelque chose existerait qui n&rsquo;appartiendrait ni aux uns ni aux autres. Mais \u00e7a, je n&rsquo;sais pas, parce que \u00e7a, c&rsquo;est beaucoup plus difficile \u00e0 r\u00e9aliser&#8230; C&rsquo;est rare ! C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;entre en jeu la m\u00e9taphysique. On est pr\u00eat pour, en tout cas, on est pr\u00eat, mais, \u00e7a&#8230; mais \u00e7a&#8230; faut des moyens \u2013 tr\u00e8s peu, d&rsquo;ailleurs.<br \/>\nDiscussion par mail en juillet 2008<br \/>\nPhotos : Sylvain Couzinet-Jacques et Marc Domage<br \/>\nLiens :<br \/>\n\u2014&nbsp;<a href=\"www.blektre.info\">Blektre<\/a><br \/>\n\u2014&nbsp;<a href=\"http:\/\/ledispariteur.blogspot.com\">Le dispariteur<\/a><br \/>\n\u2014&nbsp;<a href=\"http:\/\/antoine.connards.info\">Antoine Connards<\/a><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3606 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2009\/01\/blektre_4-600x399.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"399\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nathalie Quintane, auteur de romans publi\u00e9s chez POL, adapte le jeu en ligne d\u00e9jant\u00e9 Blektre, de Charles Torris. Yves-No\u00ebl Genod le met en sc\u00e8ne. Surprise hors du commun. Tous : Vous prenez de l\u2019oursin Vous avez viol\u00e9 Kucho Vous avez \u00e9t\u00e9 fum\u00e9 par Gore Vous avez fum\u00e9 Kucho Vous vous projetez un extincteur dans la\u00a8gueule Vous prenez une rouste au Black bar, faute de pouvoir payer vos consos Vous avez d\u00e9fonc\u00e9 le copain de Josiane Vous vous \u00eates fait d\u00e9chirer<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3602,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-865","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/865","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3602"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=865"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=865"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}