


{"id":872,"date":"2009-01-04T19:28:00","date_gmt":"2009-01-04T18:28:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=872"},"modified":"2009-01-04T19:28:00","modified_gmt":"2009-01-04T18:28:00","slug":"comment-raconter-des-histoires-a-buenos-aires","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/comment-raconter-des-histoires-a-buenos-aires\/","title":{"rendered":"Comment raconter des histoires \u00e0 Buenos Aires ?"},"content":{"rendered":"<p><em> <strong>La mise en sc\u00e8ne se cherche : \u00e0 Paris, \u00e0 New York comme \u00e0 Buenos Aires. Elle se demande ce que le th\u00e9\u00e2tre peut faire aujourd&rsquo;hui pour attirer l&rsquo;attention d&rsquo;un spectateur sollicit\u00e9 par bien d&rsquo;autres m\u00e9dias. Un reportage en Argentine de Patrice Pavis.<\/strong><br \/>\n<\/em><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-3594 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2009\/01\/images.jpeg\" alt=\"\" width=\"275\" height=\"183\" \/><br \/>\nAyant pass\u00e9 dix jours \u00e0 Buenos Aires, du 1er au 13 ao\u00fbt 2008, je suis \u00e0 la fois surpris et confirm\u00e9 dans mes attentes. Venant presque directement du festival d\u2019Avignon \u00e0 la capitale argentine, je suis frapp\u00e9 par la vitalit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre d\u2019ici comme de l\u00e0-bas, mais sous des formes et pour de raisons diff\u00e9rentes. Beaucoup des spectacles que j\u2019ai vus ici ne sont donn\u00e9s que les deux ou trois derniers jours de la semaine, parfois dans la maison de l\u2019auteur-metteur en sc\u00e8ne-acteur,etc. Cette convivialit\u00e9, cette proximit\u00e9 physique joue souvent en faveur des pi\u00e8ces et se pr\u00eate \u00e0 une nouvelle mani\u00e8re de narrer, de se situer par rapport \u00e0 la fiction et \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e des spectateurs.<br \/>\nA Buenos Aires comme en Europe, on semble d\u00e9couvrir\u2014ou red\u00e9couvrir ?&#8211;l\u2019importance de savoir conter une histoire. Comme si, d\u2019un seul coup, on se rendait compte que la mise en sc\u00e8ne consiste d\u2019abord \u00e0 savoir raconter une histoire. Comme si, d\u2019un seul coup, on se rendait compte que la mise en sc\u00e8ne consiste d\u2019abord \u00e0 raconter une histoire simple \u00e0 un public venu voir des acteurs complexes et des situations sc\u00e9niques compliqu\u00e9es. Mais il y a mani\u00e8re et mani\u00e8re de raconter. La fable est plus ou moins lin\u00e9aire, \u00e9pisodique ou d\u00e9construite. Si la mode \u00e9tait, depuis les ann\u00e9es 1960 jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1980, plut\u00f4t \u00e0 une narration non-lin\u00e9aire, non figurative, il semble qu\u2019avec les ann\u00e9es 1990, le th\u00e9\u00e2tre s\u2019efforce \u00e0 pr\u00e9sent de raconter une histoire simple et \u00e9mouvante, lisible et proche du lecteur. En ce sens, la pi\u00e8ce de Ganriela Izcovich, Sin Voz, appartient \u00e0 l\u2019\u00e9criture ancienne, celle du jeu entre fiction et r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 une dramaturgie qui a connu son apog\u00e9e avec Pirandello et Genet ou avec les \u00e9pigones dans les ann\u00e9es 1960 et 1970. L\u2019\u00e9criture d\u2019Izcovich et le \u00ab double jeu \u00bb des acteurs sont donc d\u2019une assez grande lourdeur. Manifestement la \u00ab nouvelle narration \u00bb n\u2019a pas encore fait son apparition, et encore moins le m\u00e9nage !<br \/>\nPourtant, dans la plupart des spectacles argentins que j\u2019ai vus, on sent l\u2019int\u00e9r\u00eat pour l\u2019autobiographie, la volont\u00e9 de raconter un \u00e9pisode ou une situation de sa vie personnelle. On le voit dans Crudo, Dolor exquisito ouTres Filosofos con un bigote. Ces spectacles choisissent des personnes r\u00e9elles, ils les extraient de leur environnement habituel et les transf\u00e8rent sur une sc\u00e8ne pour nous faire part de leurs soucis. Toutefois l\u2019autobiographie devient vite auto-fiction, voire fiction, car les narrateurs autobiographiques ne manquent pas de se mettre en sc\u00e8ne en chargeant le trait : on change le r\u00e9cit soi-disant autobiographique de Sophie Calle (Dolor exquisito) ; on imagine, plus qu\u2019on imite, les discours d\u00e9prim\u00e9s des femmes de la salle de bain, en panne de s\u00e9duction (Mujeres en el bano) ; m\u00eame les trois dignes \u00e9pisodes de l\u2019Universit\u00e9 de Buenos Aires ne sont gu\u00e8re authentiques, puisqu\u2019ils doivent rejouer chaque soir leurs plaisanteries douteuses ou leurs consid\u00e9rations philosophiques banales car connues de tous les \u00e9l\u00e8ves de classe terminale et du grand public.<br \/>\nLa volont\u00e9 de raconter sa vie de la mani\u00e8re la plus directe et sinc\u00e8re possible conduit paradoxalement presque toujours \u00e0 un retour de la fiction et de l\u2019invention. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance de savoir bien conter une histoire. Or, de ce point de vue, le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 Buenos Aires semble avoir trouv\u00e9 l\u2019art de bien raconter une histoire avec tous les moyens sc\u00e9niques possibles. Ainsi la narratrice de Dolor exquisito nous livre sa confession en distinguant tous les moments d\u2019avant et apr\u00e8s la rupture. Elle montre des photos de son voyage au Japon, utilise des objets ramen\u00e9s de sa visite, fait parler un visage projet\u00e9 sur une statue. Mais en reprenant son leitmotiv avec \u00e0 chaque fois d\u2019infimes variations, elle invente une mani\u00e8re sophistiqu\u00e9e et ironique de raconter : le tour est jou\u00e9, le th\u00e9\u00e2tre est sauv\u00e9, la douleur est vaincue. D\u00e8s lors, le r\u00e9cit devient cathartique et se transforme en une mani\u00e8re d\u2019oublier un \u00e9pisode douloureux de sa propre vie amoureuse, ou peut-\u00eatre tout simplement d\u2019inventer une histoire qui prenne ses distances du r\u00e9cit autobiographiques et invente une nouvelle forme de fiction.<br \/>\nDerri\u00e8re ces exp\u00e9riences, on sent une tendance du th\u00e9\u00e2tre \u00e0 raconter une histoire simple, honn\u00eate et personnelle, comme s\u2019il s\u2019agissait de toucher le spectateur individuellement en \u00e9vitant autant la virtuosit\u00e9 narrative illisible des ann\u00e9es \u00ab d\u00e9constructionnistes \u00bb (1970-1990) que le d\u00e9cha\u00eenement des images reli\u00e9es par un r\u00e9cit peu lisible. Le th\u00e9\u00e2tre autobiographique de Buenos Aires cherche son authenticit\u00e9 dans une nouvelle mani\u00e8re de narrer. Comment expliquer cette soudaine promotion du r\u00e9cit de vie ? Peut-\u00eatre comme une tentative, quasi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, d\u2019\u00e9chapper au bricolage et \u00e0 la r\u00e9cup\u00e9ration postmodernes.<br \/>\nLes recherches sur l\u2019identit\u00e9 en tous genres nous ont conduit \u00e0 compl\u00e8tement reconsid\u00e9rer notre vie, qu\u2019elle soit personnelle, ethnique, politique, sexuelle. Comme si, \u00e0 pr\u00e9sent, l\u2019authenticit\u00e9 ne pouvait plus \u00eatre atteinte que dans un nouveau cogito : \u00ab Je suis ce que je me raconte \u00bb. C\u2019est bien dans un th\u00e9\u00e2tre de la p\u00e9riph\u00e9rie et de la marginalit\u00e9 comme celui de l\u2019Argentine que ces recherches sur le nouveau r\u00e9cit ont quelques chances de se d\u00e9velopper. La crise de l\u2019institution th\u00e9\u00e2trale et culturelle oblige \u00e0 se replier sur soi et \u00e0 trouver les instruments de ce d\u00e9centrement personnel et familial. Parfois ce processus est parfaitement r\u00e9ussi : ainsi dans La Noche canta sus canciones de Jan Fosse mis en sc\u00e8ne par Veronese dans le grand salon de sa maison. Le huis clos du couple en rupture y est magnifiquement montr\u00e9. Parfois, au contraire, ce processus n\u2019aboutit pas tout \u00e0 fait, comme si la salle \u00e0 manger et les soixantes minutes de jeu ne suffisait pas \u00e0 d\u00e9velopper une histoire cr\u00e9dible : ainsi dans Revolucion de un mundo, In\u00e9s Saavedra (l\u2019auteur, metteur en sc\u00e8ne et l\u2019une des actrices) ne parvient pas \u00e0 d\u00e9passer l\u2019\u00e9bauche de la situation et des personnages, \u00e0 aller au-del\u00e0 d\u2019une \u00ab \u00e9tude \u00bb, au sens musical et stanislavskien, d\u2019une famille bourgeoise et snob qui \u00e9touffe toute vell\u00e9it\u00e9 d\u2019ind\u00e9pendance et de cr\u00e9ativit\u00e9 de ses enfants. Le r\u00e9cit reste en quelque sorte compact, il n\u2019est pas suffisamment d\u00e9rout\u00e9 par une fable articulant clairement ses arguments, il reste trop limit\u00e9 au portrait satirique des protagonistes.<br \/>\nOn le voit : savoir raconter une histoire ne dispense pas de continuer \u00e0 ma\u00eetriser le langage sc\u00e9nique, \u00e0 varier et \u00e0 approfondir le jeu des acteurs et de leurs personnages. Ce qui assure le succ\u00e8s des spectacles que j\u2019ai vus, c\u2019est au fond l\u2019\u00e9quilibre entre un art renouvel\u00e9 de la narration, une ma\u00eetrise impressionnante des codes de jeu et surtout une tension et une ambigu\u00eft\u00e9 permanente entre fiction et authenticit\u00e9.<br \/>\nIl me semble que les fragiles autobiographes du th\u00e9\u00e2tre argentin d\u2019aujourd\u2019hui sont bien en avance sur les lourdes th\u00e9ories de tous les savants du th\u00e9\u00e2tre argentin classique. Et c\u2019est pourquoi en quittant Buenos Aires, j\u2019ai, contre toute attente, l\u2019espoir au c\u0153ur.<\/p>\n<hr \/>\n<p><small>Article publi\u00e9 en espagnol dans <em>Perfil<\/em> en ao\u00fbt 2008 \/ Patrice Pavis<br \/>\nTexte recueilli par Charles-Marie Renion<\/small><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La mise en sc\u00e8ne se cherche : \u00e0 Paris, \u00e0 New York comme \u00e0 Buenos Aires. Elle se demande ce que le th\u00e9\u00e2tre peut faire aujourd&rsquo;hui pour attirer l&rsquo;attention d&rsquo;un spectateur sollicit\u00e9 par bien d&rsquo;autres m\u00e9dias. Un reportage en Argentine de Patrice Pavis. Ayant pass\u00e9 dix jours \u00e0 Buenos Aires, du 1er au 13 ao\u00fbt 2008, je suis \u00e0 la fois surpris et confirm\u00e9 dans mes attentes. 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