


{"id":888,"date":"2008-12-11T19:30:00","date_gmt":"2008-12-11T18:30:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=888"},"modified":"2008-12-11T19:30:00","modified_gmt":"2008-12-11T18:30:00","slug":"hamlet-prince-de-guerre-noces-de-sang","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/hamlet-prince-de-guerre-noces-de-sang\/","title":{"rendered":"Hamlet prince de guerre\u2026 Noces de sang\u2026"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong>Hamlet, mise en sc\u00e8ne Matthias Langhoff.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Eglise Saint-Jean Dijon. Par Yannick Butel<\/strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-3489 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2008\/12\/28f2eadc660387d83b81dc78e0447e2c.jpg\" alt=\"\" width=\"470\" height=\"314\" \/><\/p>\n<p><em><strong>A gauche du portail imposant de l&rsquo;\u00e9glise Saint Jean &#8211; celle de Dijon qui est aujourd&rsquo;hui un Centre Dramatique National dirig\u00e9 par Francois Chattot &#8211; une immense affiche est tendue qui annonce le<\/strong><\/em> Hamlet <em>mis en sc\u00e8ne par Matthias Langhoff renomm\u00e9 : En manteau rouge, le matin traverse la ros\u00e9e qui sur son passage para\u00eet du sang ou Ham. And ex by William Shakespeare. Il est 17H00 ce samedi 6 d\u00e9cembre. Dans cinq heures, la repr\u00e9sentation, la derni\u00e8re, sera achev\u00e9e\u2026 Hamlet, noces de sang et prince de guerre, reviendra \u00e0 son \u00e9tat \u00e0 jamais ind\u00e9passable de spectre th\u00e9\u00e2tral.<br \/>\n<\/em><br \/>\nLa critique, d\u2019une certaine mani\u00e8re, ne peut se priver d\u2019\u00eatre comme ce chasseur d\u2019oubli dont parle Jean-Pierre Thibaudat dans un livre du m\u00eame nom. La critique et apr\u00e8s\u2026 ou avant, devrais-je dire alors que je m\u2019\u00e9loigne du parvis de l\u2019\u00e9glise Saint Jean, deux heures avant que tout commence. Deux heures \u00e0 tuer dans les rues de la capitale de Bourgogne, \u00e0 regarder la petite place Bossuet, \u00e0 chercher une rue sans vitrine o\u00f9 l\u2019architecture pourrait se pr\u00e9senter \u00e0 l\u2019\u0153il, \u00e0 contempler ces ardoises enlumin\u00e9es qui font des toits de certaines maisons de ma\u00eetre de petites \u0153uvres d\u2019art invisibles aux yeux des passants riv\u00e9s sur la patinoire mont\u00e9e de toutes pi\u00e8ces sur la place principale\u2026 Sentiment de clonage urbain : (eux aussi alors).<br \/>\nAvec le froid, je suis rentr\u00e9 dans la grande librairie Grangier et je cherche en vain le rayon th\u00e9\u00e2tre. Rien ou presque sur la mise en sc\u00e8ne, son histoire, ses ma\u00eetres\u2026 \u00ab les textes d\u2019auteur sont au Rez-de-chauss\u00e9e \u00bb me dit la dame embarrass\u00e9e par ma question. Textes d\u2019auteurs, oui, avec leurs \u00e9diteurs du patrimoine et rien sur le contemporain. Sortirai comme suis rentr\u00e9 : \u00e0 la recherche de quelque chose.<br \/>\nEt c\u2019est la rue qui m\u2019offre ce que je cherchais sans l\u2019attendre\u2026 Dehors, sous la pluie, dans l\u2019art\u00e8re principale, les futurs ex-salari\u00e9s d\u2019Amora (groupe Unilever) d\u00e9filent pour protester contre la suppression de deux sites de production. Ils sont nombreux, donnent de la voix, plus ou moins, selon que le cort\u00e8ge rassemble les inquiets ou les r\u00e9sign\u00e9s, les combattants et les syndiqu\u00e9s ou les gens de peu\u2026 Spectacle d\u2019un drame que je n\u2019avais pas pr\u00e9vu, prologue \u00e0 cet Hamlet pour lequel je suis venu, ces salari\u00e9s Unis-Lev\u00e9s, me ram\u00e8nent \u00e0 la tragique histoire du Danemark. Je les confonds \u00e0 peine. On dirait l\u2019arm\u00e9e de Fortimbras qui d\u00e9file sous des banni\u00e8res\/banderoles qui font signe \u00e0 Shakespeare : \u00ab Unilever ne conna\u00eet pas la crise, merci la Pologne \u00bb ou encore \u00ab Dijon en deuil, Amora fossoyeur \u00bb.<br \/>\nChasseur d\u2019oubli \u00e9crit Jean-Pierre Thibaudat, qui est \u00e0 Dijon aussi. Et d\u2019ajouter que rien ne s\u00e9pare jamais vraiment, pour qui veut bien voir, l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre, l\u2019histoire du th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Histoire. Hamlet, ce jour-l\u00e0, aura commenc\u00e9 plus t\u00f4t\u2026ou ne finit pas.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nHamlet Mat\u00e9riau<br \/>\nFran\u00e7ois Chattot, en chemise blanche mal ajust\u00e9e, est assis aux tables parmi les spectateurs qui le rejoignent. Mallarm\u00e9en, il crayonne au th\u00e9\u00e2tre. Il fait, dirait-on, ses comptes de Directeur en ces temps de culture maigre ou, comme Hamlet qu\u2019il va jouer, \u00e9crit comment les r\u00e9gler. Pose d\u2019intellectuel de Wittenberg, \u00e9tudiant soucieux de l\u2019h\u00e9ritage des livres, Hamlet a toujours \u00e9t\u00e9 une sorte de Faust pr\u00eatant aux livres un pouvoir : celui du savoir qui n\u2019est pas sans limites. Il faudra donc passer \u00e0 l\u2019acte. Il faudra donc agir un jour et succ\u00e9dant \u00e0 cette premi\u00e8re image et \u00e0 cette sc\u00e8ne r\u00e9currente \u00e0 tout Hamlet, dans un roulement de tambour, de cuivres heurt\u00e9s, de trompettes aux sons engourdis, orchestrale et presque symphonique, se jouera la premi\u00e8re sc\u00e8ne. Non pas celle du rempart, mais celle de la pantomime o\u00f9, comme un corps de ballet pris dans les tulles blancs, une bande de com\u00e9diens se prend dans les voilages comme autant de poissons \u00e0 l\u2019agonie dans un filet. Voil\u00e0, tout est montr\u00e9 en quelques minutes sup\u00e9rieures, oniriques et a\u00e9riennes. Matthias Langhoff, dans un geste d\u2019une grande pr\u00e9cision, a pris la d\u00e9cision d\u2019aller au plus court d\u2019une histoire que tout le monde conna\u00eet. Parler ou tuer, \u00e9crire ou agir, penser ou\u2026 Car la fiction qu\u2019est la pantomime est la note liminaire d\u2019une pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019esprit carnassier rode. O\u00f9 le sang n\u2019en a jamais fini de s\u2019\u00e9chapper du corps politique.<br \/>\nAux premiers instants donc, dans un d\u00e9cor \u00e9clat\u00e9 o\u00f9 le spectateur n\u2019est pas \u00e9tranger au dispositif sc\u00e9nique, o\u00f9 les com\u00e9diens viennent le fr\u00f4ler, o\u00f9 l\u2019action ne saurait \u00eatre centrale mais atomis\u00e9e\u2026 Langhoff privil\u00e9gie un Hamlet Mat\u00e9riau. Quoi de plus normal que ce geste pour celui qui, en compagnie d\u2019Heiner M\u00fcller (un \u00ab fr\u00e8re \u00bb comme Brecht le disait de Piscator), a traduit l\u2019\u0153uvre de Shakespeare et y est r\u00e9guli\u00e8rement venu. Aussi l\u2019id\u00e9e lointaine d\u2019Hamlet-Machine n\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 cette joute d\u2019acteurs, \u00e0 cette folie th\u00e9\u00e2trale, \u00e0 ce cabaret Hamlet qui, se d\u00e9ployant, va en se d\u00e9cha\u00eenant.<br \/>\nMais bien avant que ne se r\u00e9v\u00e8le un ressac d\u2019images et de sc\u00e8nes, Langhoff, encore, fait dire \u00e0 Agn\u00e8s Dewitte (plus tard Horatia) une sorte de prologue qui rappelle une affinit\u00e9 entre M\u00fcller et Langhoff li\u00e9e par le th\u00e9\u00e2tre. En allemand, alors qu\u2019elle s\u2019\u00e9carte du bout de table d\u2019un banquet \u00e0 venir, sa voix se m\u00eale \u00e0 celle, en voix off, de Langhoff. \u00c7a commencera donc par une histoire allemande du th\u00e9\u00e2tre, une Histoire allemande peut-\u00eatre, ou juste l\u2019Histoire. Avec ses chars sur toile peinte qui rappellent La Bataille, ses champs de ruines europ\u00e9ens et ses soldats morts qui nourrissent la l\u00e9gende, ses cabarets enfum\u00e9s qui, comme celui des Onze bourreaux, virent \u00e9clore un art que quelques caporaux devenus chanceliers qualifieront de d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9.<br \/>\nRapidement, on sait que Langhoff n\u2019est pas revenu \u00e0 Hamlet pour en faire un de plus, pas plus qu\u2019il n\u2019a le souci d\u2019en faire un de moins. La pi\u00e8ce est hors de port\u00e9e. Entendons-le au sens musical. Elle est d\u00e9sarticul\u00e9e, n\u2019ob\u00e9it plus \u00e0 sa chronologie d\u2019exposition, ne se d\u00e9cline plus sous le mode de l\u2019attendu d\u2019une sc\u00e8ne apr\u00e8s l\u2019autre.<br \/>\nIci, Hamlet est une pi\u00e8ce d\u00e9riv\u00e9e. Un \u00e9cho autant qu\u2019une s\u00e9rie d\u2019\u00e9clats \u00e9clatants qui lui fait rendre ce qui passe toujours un peu inaper\u00e7u et se trouve couvert par la vengeance (cette fausse piste comme nous l\u2019avons \u00e9crit ailleurs[[Yannick Butel, <em>Vous Comprenez Hamlet ? L\u2019Effet de cerne II<\/em>, PUC, 2005.]]). C\u2019est bien Hamlet pourtant, mais c\u2019est un mat\u00e9riau. Soit un texte mis au service du th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 l\u2019histoire est remis\u00e9e, remix\u00e9e, d\u00e9pec\u00e9e\u2026 utilis\u00e9e pour les ic\u00f4nes qu\u2019elle convoque mais aussi les images qu\u2019elle sugg\u00e8re et qui sont aussi \u00e0 modeler\u2026<br \/>\nD\u00e8s lors, Oph\u00e9lie n\u2019a plus les traits d\u2019une jeune fille, mais le corps brut d\u2019une ouvri\u00e8re. Elle a une forme rude, sorte de chaperon rouge gothique d\u2019aujourd\u2019hui avant de r\u00e9appara\u00eetre dans une blouse qui n\u2019est que vaguement une camisole. Horatio, dit Horatia, n\u2019est camp\u00e9 par Dewitte que pour en rappeler la sensibilit\u00e9 qui est peut-\u00eatre plus f\u00e9minine que masculine. Figure d\u2019une retenue qui ne peut rien retenir des \u00e9lans du prince. Polonius n\u2019est plus ce niais chapot\u00e9, mais un monsieur au costume respectable, un rond de cuir \u00e0 la barbe taill\u00e9e et au verbe ordonn\u00e9 sorti tout droit d\u2019un casting exig\u00e9 par Ionesco. Gertrude que va jouer Emmanuelle Wion, en dame au salon, ressemble \u00e0 une femme pr\u00e9cieuse du d\u00e9but du si\u00e8cle dernier. Enrubann\u00e9e comme une Simone de Beauvoir embaum\u00e9e, chic et cultiv\u00e9e, elle a l\u2019insouciance d\u2019une bourgeoise qui ne manque de rien. Et le fossoyeur JeanMarc Sthel\u00e9, avec sa casquette de chef de gare, est celui qui voit passer le diable et tout son train. Et le spectre ne fera pas peur, mais nous hantera par sa laideur. Quant \u00e0 son fr\u00e8re Claudius, Anatole Koama (qu\u2019on dirait sorti de chez Brook), dos vo\u00fbt\u00e9 en fin de parcours, comme \u00e9puis\u00e9 et fatigu\u00e9, il finit par tomber\u2026Et puis il y a Hamlet, Fran\u00e7ois Chattot, stature de danois, souffle court et fils de mauvais genre qui court dans les salles du ch\u00e2teau d\u2019Elseneur, fait les poubelles ou les remplit, vide son sac et sa bile, n\u2019en finit pas d\u2019\u00e9crire et de r\u00e9fl\u00e9chir. Lui fait les cents pas et les cents coups\u2026Et rep\u00e9rant cela, le spectateur n\u2019ignore pas non plus que ces com\u00e9diens sont interchangeables tout au long du spectacle. Que les uns seront chanteurs de cabaret, clowns, duellistes, ch\u0153ur ou vendeurs de friandises dans un entracte improvis\u00e9 o\u00f9 l\u2019on fait la r\u00e9clame pour la p\u00e2tisserie Mulot (qui fait le meilleur pain d\u2019\u00e9pice de Dijon).<br \/>\nD\u00e8s lors, encore, l\u2019espace sc\u00e9nique dispos\u00e9 comme un archipel nous privera d\u2019une sc\u00e8ne fig\u00e9e. Langhoff aura pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 une sorte de labyrinthe articul\u00e9 autour d\u2019un plateau \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel il a fait installer une plate-forme circulaire mobile. Une esp\u00e8ce de man\u00e8ge, un tourniquet ou une bo\u00eete \u00e0 illusion qui, tournant, vous envoie dans la chambre de Gertrude, dans la salle d\u2019arme\u2026 Un man\u00e8ge, sans doute, car la colonne dor\u00e9e y fait allusion sans qu\u2019elle nous prive de sa m\u00e9taphore. \u00ab faire son man\u00e8ge \u00bb ou \u00ab arr\u00eater son man\u00e8ge \u00bb pourrait \u00eatre l\u2019autre question pour cette multitude qui passe d\u2019un coin \u00e0 un autre, d\u2019un lieu commun \u00e0 un placard priv\u00e9, d\u2019un bureau \u00e0 un cabinet de psychanalyse avec son divin divan rouge\u2026Et de regarder cette sc\u00e9nographie comme une architecture qui, si elle sert \u00e0 rendre la complexit\u00e9 des lieux, est aussi utilis\u00e9e comme un ensemble de pistes o\u00f9 les protagonistes d\u2019Hamlet font leur cirque. Pr\u00e9cis\u00e9ment, des hors-pistes o\u00f9 les acteurs vont draguer les musiciens du Tobetobe Orchestra, un jazz band dispos\u00e9 dans une coquille Saint-Jacques. O\u00f9 un cheval, coiff\u00e9 d\u2019un melon, semble d\u00e9sesp\u00e9rer d\u2019un box. O\u00f9 une figure de cabaret en gu\u00eapi\u00e8re et bas r\u00e9sille, lascivement, chante et danse. O\u00f9 derri\u00e8re une publicit\u00e9 qui vante le fromage de Danemark, les persiennes lev\u00e9es laissent voir Claudius man\u0153uvrer ses sbires ou tripoter Gertrude\u2026O\u00f9 \u00e7a entonne des refrains \u00e0 la mani\u00e8re de Songs brechtiens qui vous rappellent que le th\u00e9\u00e2tre n\u2019est pas l\u00e0 pour vous hypnotiser. O\u00f9 la coquille Saint-Jacques, variation subtile de la noix \u00e9voqu\u00e9e dans Hamlet, se transforme en castelet g\u00e9ant pour acteurs danois venus confondre le roi. O\u00f9 la sc\u00e8ne devient salle de fauteuils rouges\u2026<br \/>\nCet Hamlet, \u00e0 n\u2019en pas douter, est \u00e0 Langhoff ce que le modellbuch \u00e9tait \u00e0 Brecht. Un livre d\u2019images, de movies, de tableaux faits pour lutter contre l\u2019intimidation devant les classiques.<br \/>\nLanghoff Machine<br \/>\n\u00ab Hors-pistes \u00bb, dis-je, parce que Langhoff n\u2019h\u00e9site pas. Il ne choisit pas, mais il privil\u00e9gie toutes les possibilit\u00e9s et, entre Hamlet, Hamlet-machine, Hamlet-cabaret, Hamlet-tripot, pas une image, pas un son, pas un geste, pas un mouvement, pas une r\u00e9f\u00e9rence aux Hamlet ant\u00e9rieurs et imaginaires ne sera exclue. Comme si Langhoff, dans une \u00e9l\u00e9gance que l\u2019on reconna\u00eet et que l\u2019on admirera, faisait de son <em>Hamlet<\/em>, un Hamlet t\u00e9moin des Hamlet lointains ou proches. Avec \u00e9l\u00e9gance, dis-je, car Langhoff n\u2019est pas venu faire une le\u00e7on, ni en donner. Tout au contraire, il a en m\u00e9moire, peut-\u00eatre, le <em>Hamlet<\/em> de Benno Besson[[C\u2019est pour le <em>Hamlet<\/em> de Benno Besson qu\u2019Heiner Muller et Matthias Langhoff ont traduit la pi\u00e8ce de Shakespeare comme le rappelle le metteur en sc\u00e8ne dans le livre d\u2019entretiens accord\u00e9s \u00e0 Odette Aslan. (Matthias Langhoff, Actes Sud-Papiers, 2005, p. 29.)]] et ses masques, celui de M\u00fcller dans le printemps communiste, celui de moins de Carmelo Bene, celui de Zadek o\u00f9 Angela Winkler joue le prince, celui de Ch\u00e9reau o\u00f9 le cheval est au spectre ce que celui de Troie est \u00e0 la l\u00e9gende, celui de Nekrosius et de ses machines m\u00e9talliques, peut-\u00eatre encore celui de Kolt\u00e8s dont il aime la langue et l\u2019\u00e9criture \u2026 Et sans doute, aussi, a-t-il en t\u00eate les quelques lignes de Brecht qui mieux qu\u2019un autre, en une poign\u00e9e de mots, distingue dans Hamlet : une \u00e9poque f\u00e9odale et les premi\u00e8res lueurs de la Renaissance, avant de conclure que le Prince fut un espoir et une d\u00e9ception puisqu\u2019il sombre \u00e0 son tour dans la premi\u00e8re \u00e9poque en recourant au meurtre.<br \/>\nLanghoff, donc, spectateur de ces Hamlet. Ici de mises en sc\u00e8nes qui en accentuaient le grotesque, le burlesque, le grave, le politique ; l\u00e0 lecteur assidu des livres qui lui ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9s et des commentaires qui en \u00e9paississent la vitalit\u00e9 ; hier contemporain de spectacles qui en respectaient le texte, plus tard t\u00e9moin des plus grandes libert\u00e9s\u2026 Langhoff, dis-je, a le souci de ces traces. Souci que l\u2019on retrouve jusque dans les costumes insolites enfil\u00e9s par les com\u00e9diens, habill\u00e9s du v\u00eatement de cette histoire haml\u00e9tienne de la mise en sc\u00e8ne o\u00f9 la belle robe bleue d\u2019Agn\u00e8s Dewitte c\u00f4toie le complet veston de Claudius, o\u00f9 les masques de bal r\u00e9fl\u00e9chissent ceux d\u2019un bestiaire shakespearien, o\u00f9 la guenille contemporaine jouxte la fibre textile artificiellement travaill\u00e9e pour faire d\u2019\u00e9poque, o\u00f9 la kalachnikov n\u2019est qu\u2019une forme m\u00e9tamorphos\u00e9e de l\u2019\u00e9p\u00e9e \u2026<br \/>\nAu terme de cette aventure th\u00e9\u00e2trale o\u00f9 la traduction fleurie et rigoureuse de J\u00f6rn Cambreleng est soutenue par les toiles peintes tourment\u00e9es de Catherine Rankl, l\u2019Hamlet de Langhoff appara\u00eetra tout d\u2019abord divertissant, virevoltant, talmudique dans son ent\u00eatement \u00e0 faire th\u00e9\u00e2tre de tout comme l\u2019\u00e9crivait Bernard Dort \u00e0 propos du metteur en sc\u00e8ne. Il appara\u00eetra sombre aussi quand une procession endeuill\u00e9e, de gris v\u00eatu, vient en bord de sc\u00e8ne enterrer Oph\u00e9lie. Il sera chantant et swinguant \u00e0 plus d\u2019un titre.<br \/>\nMais alors que l\u2019ivresse se dissipe, que le film des guerres du XX\u00e8me si\u00e8cle a disparu de la tenture sur laquelle il \u00e9tait projet\u00e9 et que \u00ab le reste est silence \u00bb ponctue cette p\u00e9nulti\u00e8me sc\u00e8ne, Langhoff dans un geste nourri de la tendresse la plus intense qu\u2019il a pour le th\u00e9\u00e2tre et ceux qui le font ajoute un dernier tableau. Dans une sc\u00e8ne finale, il fait hisser les com\u00e9diens morts dans les cintres. Rendus \u00e0 l\u2019\u00e9tat de marionnettes d\u2019un drame et d\u2019une histoire dont ils sont victimes, on les contemple \u00e0 ce portique de pendus comme autant de spectres des morts qui hantent la m\u00e9moire collective. Image violente et radicale qui vaut au th\u00e9\u00e2tre d\u2019\u00eatre le miroir de morts qui ne finissent pas de revenir le nourrir. Image d\u2019une gravit\u00e9 \u00e9ternelle qui n\u2019est pas sans avoir de doubles dans la r\u00e9alit\u00e9, celle du pass\u00e9 et celle d\u2019aujourd\u2019hui.<br \/>\nC\u2019est que Langhoff, une fois encore, alors qu\u2019il aura brouill\u00e9 l\u2019id\u00e9e qu\u2019Hamlet serait le lieu d\u2019une signification une et d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 singuli\u00e8re, a fait de cet Hamlet une pi\u00e8ce de guerre. Un champ d\u2019horreurs en quelque sorte o\u00f9, comme Hegel l\u2019a \u00e9crit, il n\u2019est de mouvement de l\u2019histoire que si le sang coule. Et d\u2019ajouter qu\u2019\u00e0 cet ultime instant, le regard que porte Langhoff \u00e0 Hamlet pourrait bien \u00eatre celui de l\u2019enfant de cinq ans qu\u2019il fut et qui n\u2019a jamais oubli\u00e9 \u00ab les ruines o\u00f9 erraient des gens terrifi\u00e9s \u00bb dans une Europe mutil\u00e9e par cinq ann\u00e9es de sauvageries. Et de souligner que les ruines danoises, qu\u2019a mis en sc\u00e8ne Langhoff dans un dispositif fragment\u00e9, ne sont plus une architecture anachronique mais symptomatique de conflits qui n\u2019ont jamais cess\u00e9. In fine, cette histoire de cinq heures pourrait bien \u00eatre alors une pi\u00e8ce arch\u00e9ologique. L\u2019esquisse d\u2019un paysage o\u00f9 la guerre \u00e9tait le revenant d\u2019une Histoire qui aurait pour principal mouvement celui de l\u2019\u00e9ternel retour. Le miroir de ses pr\u00e9paratifs aussi, avec ses coups de semonces, ses complots de coulisses, ses victimes co-lat\u00e9rales, ses f\u00eates de veille de deuil, ses \u00e9pisodes de palabres politiques, ses crises financi\u00e8res\u2026<br \/>\nRegardant cette \u00ab photo \u00bb des pendus \u2013 ces acteurs pendus ou ces athl\u00e8tes m\u00e9taphysiques \u2013 inertes comme des carcasses \u00e0 des crochets de bouchers, Langhoff y aura d\u00e9pos\u00e9 tant une fin (celle d\u2019Hamlet) que l\u2019annonce d\u2019une suite sans fin o\u00f9 la mort th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e resterait comme la derni\u00e8re s\u00e9quence d\u2019une Histoire de charniers dans un th\u00e9\u00e2tre en chantier.<\/p>\n<hr \/>\n<p><small>Remerciements \u00e0 Florent Guyot du Th\u00e9\u00e2tre National de Bourgogne pour nous avoir adress\u00e9 les photos de ce spectacle.<br \/>\nCes photos sont celles de V. Arbelet.<br \/>\nCopyright V.Arbelet<\/small><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hamlet, mise en sc\u00e8ne Matthias Langhoff. Eglise Saint-Jean Dijon. Par Yannick Butel A gauche du portail imposant de l&rsquo;\u00e9glise Saint Jean &#8211; celle de Dijon qui est aujourd&rsquo;hui un Centre Dramatique National dirig\u00e9 par Francois Chattot &#8211; une immense affiche est tendue qui annonce le Hamlet mis en sc\u00e8ne par Matthias Langhoff renomm\u00e9 : En manteau rouge, le matin traverse la ros\u00e9e qui sur son passage para\u00eet du sang ou Ham. And ex by William Shakespeare. Il est 17H00 ce<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":882,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-888","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/888","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/882"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=888"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=888"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}