


{"id":893,"date":"2008-11-30T19:24:00","date_gmt":"2008-11-30T18:24:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=893"},"modified":"2008-11-30T19:24:00","modified_gmt":"2008-11-30T18:24:00","slug":"ordet-la-parole-manque-dun-souffle","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/ordet-la-parole-manque-dun-souffle\/","title":{"rendered":"Ordet (la Parole), manque d&rsquo;un souffle."},"content":{"rendered":"<p><strong>Ordet de Munk, <em>pr\u00e9sent\u00e9 au festival d&rsquo;Avignon cet \u00e9t\u00e9 et applaudi par la critique, \u00e9tait donc au Th\u00e9\u00e2tre de Caen ce mercredi 25 et jeudi 26 Novembre. Au vrai, les louanges adress\u00e9es \u00e0 Nauziciel pour ce travail auront sembl\u00e9 excessives. Car la pi\u00e8ce de Nauziciel repose une nouvelle fois la question de la lecture dramaturgique ou, dit autrement, comment une mise en sc\u00e8ne s&rsquo;\u00e9gare et fait d&rsquo;un texte, un pr\u00e9texte.<br \/>\n<\/em><br \/>\n<\/strong><br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-3556 aligncenter\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2008\/11\/ordet.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" \/>Orphelin d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de cinq ans, adopt\u00e9 par des parents \u00e9loign\u00e9s, Kaj Munk est n\u00e9 le 13 janvier 1898 au Danemark. Pasteur, fasciste dans les ann\u00e9es 30, entrant dans la r\u00e9sistance au moment m\u00eame o\u00f9 il d\u00e9couvre les pers\u00e9cutions nazis \u00e0 l\u2019encontre des juifs suite \u00e0 l\u2019invasion du Danemark en 1940, Munk est par la suite arr\u00eat\u00e9 par la Gestapo. Il est fusill\u00e9 le 4 janvier 1944. Il laisse une \u0153uvre inachev\u00e9e (une trentaine de pi\u00e8ces tout de m\u00eame) o\u00f9 Ordet (1925) est consid\u00e9r\u00e9e comme l\u2019une des pi\u00e8ces brillantes de son auteur. Pi\u00e8ce adapt\u00e9e au cin\u00e9ma, en 1955, par le cin\u00e9aste Carl Theodor Dreyer.<br \/>\nOrdet, le Verbe, la Parole\u2026 les traducteurs h\u00e9sitent sur la fa\u00e7on de traduire ce titre et ce n\u2019est sans doute pas le hasard qui conduit Marie Darrieussecq a privil\u00e9gi\u00e9 celui de Parole. De fait, si \u00ab Verbe \u00bb r\u00e9introduit une dimension divine incontournable et une origine avou\u00e9e avec l\u2019id\u00e9e de Logos, \u00ab Parole \u00bb nous laisse a priori libre, puisque le mot ne pointe pas un rapport trop \u00e9troit au Tr\u00e8s Haut. En soi, cette ouverture est int\u00e9ressante. Elle correspond d\u2019ailleurs \u00e0 celle que l\u2019on peut sentir dans le texte de Munk qui croise des paroles. Celle des croyants de communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes, celle d\u2019un \u00ab Elu \u00bb, celle d\u2019un scientifique, et celle, aussi, de ceux qui n\u2019ont justement pas la parole et ob\u00e9issent.<br \/>\nQuatre niveaux de Parole sont ainsi d\u00e9celables dans Ordet qui n\u2019indique \u00e0 aucun moment une quelconque pr\u00e9f\u00e9rence pour l\u2019une ou pour l\u2019autre. Car Ordet met en sc\u00e8ne une parole qui, selon qu\u2019elle est articul\u00e9e par une communaut\u00e9, ou quelques autres qui lui sont \u00e9trangers, laisse entendre les diff\u00e9rents rapports que l\u2019on entretient au r\u00e9el. Ainsi, Ordet, est bien une pi\u00e8ce sur la repr\u00e9sentation que l\u2019on entretient au r\u00e9el \u00e0 travers la parole. Et selon que l\u2019on appartient au monde des croyants ou \u00e0 celui des scientifiques, selon que l\u2019on parle comme un Elu ou que l\u2019on parle \u00e0 travers la parole des autres, ce qui change c\u2019est la mani\u00e8re de nommer le r\u00e9el.<br \/>\nC\u2019est tout l\u2019enjeu d\u2019Ordet qui esquisse donc des mondes distincts dans l\u2019esprit de l\u2019homme qui parle. Lisant la pi\u00e8ce de Munk, c\u2019est donc cette dynamique qui est mise en place autour d\u2019une fable dont le clou est un miracle pour les uns ou, et c\u2019est l\u2019un des points de discussion de la pi\u00e8ce, une chose inexplicable. La \u00ab r\u00e9surrection \u00bb de Inger, \u00e0 la fin de la pi\u00e8ce de Munk pose donc un probl\u00e8me lexical qui peut devenir une interrogation philosophique. En terme de croyance, le mot \u00ab r\u00e9surrection \u00bb d\u00e9signe un \u00e9v\u00e9nement li\u00e9 \u00e0 la toute puissance divine et \u00e0 la foi de l\u2019homme. En terme scientifique, il y a l\u00e0 un \u00e9v\u00e9nement qui, en logique, est inexplicable ou pas encore explicable. Autrement dit, pour un scientifique, soit le diagnostic de la mort \u00e9tait erron\u00e9. Soit, les lois scientifiques qui d\u00e9terminent la mort d\u2019un sujet doivent \u00eatre modifi\u00e9es. Dans tous les cas, selon que l\u2019on sera croyant ou scientifique, le r\u00e9el n\u2019est pas appr\u00e9ci\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re et ce sont les limites humaines qui sont \u00e0 nouveau interrogeables.<br \/>\nMunk, abandonnant sa pi\u00e8ce au lecteur, n\u2019avait sans doute pas totalement conscience de cet enjeu. La fable qu\u2019il \u00e9crit repose plus simplement sur l\u2019histoire d\u2019une communaut\u00e9 chr\u00e9tienne unie par la foi mais divis\u00e9e sur les dogmes \u00e0 retenir. Une soci\u00e9t\u00e9 dirig\u00e9e par des p\u00e8res (Peter et Mikkel), respectueuse d\u2019un pasteur, tous plac\u00e9s sous la protection de Dieu-le-p\u00e8re. En marge de celle-ci, Johannes, un fils victime d\u2019une \u00e9preuve affective et lecteur de Kierkeggard, est un fervent (un croyant) qui s\u2019est affranchi des rituels religieux sociaux pour vivre dans une intensit\u00e9 vive. Enfin, un docteur qui tentera l\u2019impossible devant ces tribus pieuses, consentantes, soumises, respectueuses, et plus simplement muettes pour certains de ses membres. Et ce qui fait le miel de cette histoire, in fine, c\u2019est le retour \u00e0 la vie de Inger qui, enfantant un mort-n\u00e9, est tout d\u2019abord morte avant de revenir parmi les vivants.<br \/>\nEt de souligner que cet instant, au terme de la pi\u00e8ce (je parle du texte), est pour le moins complexe et peut nous interpeller.<br \/>\nEn effet, \u00e0 l\u2019occasion de ce d\u00e9nouement, il est possible de s\u2019interroger sur ce que le lecteur retiendra. Est-ce celui de l\u2019\u00e9pisode de la mort de l\u2019enfant, sauv\u00e9 une premi\u00e8re fois par le docteur mais finalement rattrap\u00e9 par un destin ind\u00e9passable qui nourrira la r\u00e9flexion ?<br \/>\nOu, est-ce la r\u00e9surrection de la m\u00e8re, qui montre la puissance divine, qui fascinera ?<br \/>\nPosant ces questions, prenant en compte l\u2019ordre de succession dans lequel apparaissent ces sc\u00e8nes, il faut bien convenir que la mort de l\u2019enfant n\u2019est qu\u2019un faire valoir, rapidement oubli\u00e9, au regard du retour \u00e0 la vie de la m\u00e8re.<br \/>\nRien d\u2019anormal pensera-t-on. La mort est d\u2019une telle banalit\u00e9 quand les \u00ab miracles \u00bb sont d\u2019une telle raret\u00e9 !<br \/>\nLisant ce texte, j\u2019avoue mon embarras pour une fin, fantastique et en d\u00e9finitive baroque, qui contraste avec la rigueur dialectique qui la pr\u00e9c\u00e8de. L\u00e0 o\u00f9 tout le texte aura d\u00e9velopp\u00e9 le souci du dialogue, l\u2019attention pour l\u2019argument et la discussion\u2026 La fin nous ram\u00e8ne \u00e0 un avant de l\u2019\u00e9criture, peut-\u00eatre un avant de la pens\u00e9e, o\u00f9, il faut le souligner, l\u2019image reprend le dessus. Car ne l\u2019oublions pas, le rapport au DIEU, s\u2019il est Verbe est \u00e9galement Image. L\u2019image d\u2019Inger ressuscit\u00e9e n\u2019est rien moins que l\u2019apparition de Dieu en toute chose.<br \/>\nDe tout cela, je crois bien qu\u2019Arthur Nauzyciel aura fait l\u2019\u00e9conomie et c\u2019est bien dommageable. Tournant les enjeux de ce texte (comme nous venons de les souligner rapidement), le metteur en sc\u00e8ne annonce d\u00e8s le programme qu\u2019il s\u2019agira pour lui de faire sentir qu\u2019il y a l\u00e0 un \u00ab suspense m\u00e9taphysique \u00bb. La suite de la note d\u2019intention n\u2019est pas autre chose qu\u2019une variation de cette appr\u00e9ciation o\u00f9 Nauzyciel entend, via Ordet, rappeler notre finitude. A quoi, au terme de l\u2019annonce faite dans le programme, il reprend d\u2019une phrase : \u00ab comment continuer \u00e0 croire ? \u00bb.<br \/>\nLa mise en sc\u00e8ne se tiendra donc \u00e0 ces orientations et le temps de la repr\u00e9sentation reprendra, sous divers modes, cette question du \u00ab croire \u00bb. R\u00e9aliste la plupart du temps (\u00e0 l\u2019exception de Xavier Gallais qui interpr\u00e8te un Johannes soumis \u00e0 contorsions et autres spasmes), le geste de Nauziciel est rarement \u00ab m\u00e9taphysique \u00bb, la simplicit\u00e9, voire la simplification du jeu des com\u00e9diens (timbre, gestuel, costume\u2026), s\u2019accordant mal avec un espace mental ou vocal n\u00e9cessaire \u00e0 la mise en place d\u2019un quelconque souffle m\u00e9taphysique. Le parti pris de faire jouer le docteur Houen (Benoit Giros) sur un mode burlesque, voire grotesque ira m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 discr\u00e9diter ce souci. Or c\u2019est un parti pris tr\u00e8s contestable quand le lecteur se souvient qu\u2019il n\u2019y a \u00e0 cet endroit aucune trace chez Munk de ce rythme \u00ab dr\u00f4le \u00bb. Quant \u00e0 l\u2019artifice de la r\u00e9surrection \u2013 Inger dans un cercueil de verre s\u2019\u00e9veille \u00e0 nouveau \u00e0 la vie \u2013 elle s\u2019inscrit dans la grande tradition des films abrutissants de Disney et il n\u2019y a pas vraiment de diff\u00e9rence entre cette sc\u00e8ne et celle de Blanche-Neige. A l\u2019avantage de cette mise en sc\u00e8ne, on retiendra n\u00e9anmoins deux points qui auraient pu avoir une pertinence plus grande.<br \/>\nDeux points qui sont totalement \u00e9trangers au texte d\u2019ailleurs. Le premier concerne le d\u00e9cor qui reste \u00e9nigmatique. Il est sign\u00e9 d\u2019Eric Vigner. L\u00e0, contemplant cette toile peinte tendue en h\u00e9micycle, rien n\u2019est repr\u00e9sent\u00e9 qui pourrait correspondre \u00e0 quelques chose d\u2019identifiable ou de reconnaissable. Visible, peut-\u00eatre sensible, ce d\u00e9cor ressemble \u00e0 une paroi en surplomb. Peut-\u00eatre une menace. Peut-\u00eatre un paysage. Il garde un secret. Quant au second int\u00e9r\u00eat de la mise en sc\u00e8ne de Nauzyciel, c\u2019est le choix de faire entendre une formation chorale. Un ch\u0153ur polyphonique qui fait du chant une extension de la parole. Chants discordants, plaintifs, tout aussi pa\u00efens que tourn\u00e9s vers des rituels liturgiques.<br \/>\nCela \u00e9tant, ces points ne font pas \u00e9cueil \u00e0 la mise en sc\u00e8ne de Nauziciel qui reste et s\u2019embourbe dans un registre na\u00eff et caricatural. Et ce sans doute parce que ce n\u2019est pas la m\u00e9taphysique qui est au c\u0153ur de ce texte. Pas plus qu\u2019une interrogation mystique. Ce n\u2019est pas comme l\u2019\u00e9crit Nauziciel une fable qui nous inscrit dans une question sur le \u00ab croire \u00bb. \u00ab Comment continuer \u00e0 croire ? \u00bb dit-il. Non, c\u2019est un texte qui, \u00e0 la lecture, nous invite \u00e0 reposer la question de la parole. Cette fa\u00e7on que la parole a d\u2019\u00eatre inscrite dans un mouvement dialectique o\u00f9 l\u2019argument, le persuasif, le convaincre\u2026 ne suffisent pas. Parler ne suffit donc pas, car l\u2019imagination de l\u2019homme, limit\u00e9e, born\u00e9e, incapable de se soumettre \u00e0 la logique et \u00e0 la raison, cherche en d\u2019autres espaces les r\u00e9ponses que la parole n\u2019arrive pas \u00e0 formuler. Ce que pointe le texte de Munk, c\u2019est un tragique li\u00e9 \u00e0 la parole qui entretient avec l\u2019esprit adamique (dirait benjamin), une histoire dont elle ne parvient pas \u00e0 s\u2019abstraire, \u00e0 s\u2019affranchir. Entre le Verbe et la Parole, il y a une lutte qui semble donc irr\u00e9ductible. Et lisant Ordet, c\u2019est le discours scientifique qui se trouve marginalis\u00e9 dans un espace o\u00f9 le Verbe est la langue officielle.<br \/>\nAlors oui, Ordet pose une question \u00e0 qui prend le temps de se distancier d\u2019une fable o\u00f9 le Miracle fonctionne comme un clou (artifice th\u00e9\u00e2tral au XIX). Et cette question n\u2019est autre que \u00ab comment continuer \u00e0 avancer ? \u00bb. Question que la mise en sc\u00e8ne de Nauziciel \u00e9vacue.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ordet de Munk, pr\u00e9sent\u00e9 au festival d&rsquo;Avignon cet \u00e9t\u00e9 et applaudi par la critique, \u00e9tait donc au Th\u00e9\u00e2tre de Caen ce mercredi 25 et jeudi 26 Novembre. Au vrai, les louanges adress\u00e9es \u00e0 Nauziciel pour ce travail auront sembl\u00e9 excessives. Car la pi\u00e8ce de Nauziciel repose une nouvelle fois la question de la lecture dramaturgique ou, dit autrement, comment une mise en sc\u00e8ne s&rsquo;\u00e9gare et fait d&rsquo;un texte, un pr\u00e9texte. Orphelin d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de cinq ans, adopt\u00e9 par des parents<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":3556,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-893","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/893","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3556"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=893"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=893"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}