


{"id":944,"date":"2015-07-11T10:16:36","date_gmt":"2015-07-11T08:16:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=944"},"modified":"2015-07-11T10:16:36","modified_gmt":"2015-07-11T08:16:36","slug":"andreas-du-livre-ou-detre-delivre","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/andreas-du-livre-ou-detre-delivre\/","title":{"rendered":"Andreas, du livre ou d\u2019\u00eatre d\u00e9livr\u00e9"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Dans la cour des C\u00e9lestins, le metteur en sc\u00e8ne Jonathan Chatel pr\u00e9sente Andreas dans une sc\u00e9nographie \u00e9pur\u00e9e et picturale de Gaspard Pinta. Une cr\u00e9ation n\u00e9e de la lecture de Le Chemin de Damas d\u2019August Strindberg o\u00f9 les personnages portent des noms dans la parent\u00e9, presque, de ceux de lames de Tarot : l\u2019Inconnu, la m\u00e8re, le mendiant, la Dame, La religieuse\u2026 Dans le tumulte d\u2019Avignon, un anachronisme plastique, esth\u00e9tique, po\u00e9tique qui privil\u00e9gie l\u2019intimit\u00e9\u2026 port\u00e9 par Pauline Acquart, Pierre Baux, Thierry Raynaud et Nathalie Richard.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-943\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/arton354.png\" width=\"620\" height=\"412\" \/><\/p>\n<p><strong>La nature ou l\u2019hostilit\u00e9 du grand architecte\u2026<\/strong><br \/>\nAu premier soir, dans la cour du clo\u00eetre des C\u00e9lestins, un mistral qui soufflait de plus en plus fort dans le feuillage dense des deux platanes obligeait les interpr\u00e8tes d\u2019Andreas  mis en sc\u00e8ne par Jonathan Ch\u00e2tel, malgr\u00e9 un \u00e9quipement Hf, \u00e0 \u00e9lever la voix. Dans cette bataille impr\u00e9visible contre les puissances \u00e9oliennes, l\u2019interpr\u00e8te subissait la symphonie des arbres et le th\u00e9\u00e2tre y perdait sa hauteur de voix, son timbre et son rythme. Alors je suis parti alors que Nathalie Richard jetait un livre \u00e0 terre. Je me suis \u00e9loign\u00e9 en esp\u00e9rant des ciels que le lendemain le mistral perdrait de sa force. Au second soir, arriv\u00e9 de bonne heure afin de retrouver la m\u00eame place \u00e0 l\u2019endroit du gradin, le vent s\u2019\u00e9tait perdu\u2026 et<em> Andreas<\/em> me parvint tel qu\u2019il devait \u00eatre dans l\u2019esprit des com\u00e9diens.<br \/>\n<strong>Le chemin de Ch\u00e2tel<\/strong><br \/>\nDu th\u00e9\u00e2tre, on l\u2019imagine pour Ch\u00e2tel, il en va comme d\u2019un chemin ou d\u2019un passage qui tutoierait quelque chose d\u2019essentiel de la vie. Du th\u00e9\u00e2tre, pour Ch\u00e2tel, il en irait comme une mani\u00e8re de respirer et de questionner les suffocations et les interrogations qui accompagnent et peuplent les formes de l\u2019existence. Faire du th\u00e9\u00e2tre, pour Ch\u00e2tel, reviendrait non pas \u00e0 investir le territoire des paliatifs, mais plut\u00f4t \u00e0 trouver dans le long travail de pr\u00e9paration de la sc\u00e8ne, dans l\u2019\u00e9trange travail dramaturgique, dans l\u2019aventure que sont les s\u00e9ances \u00e0 la table et l\u2019\u00e9preuve du plateau, au moment de la repr\u00e9sentation\u2026 un temps qui permette d\u2019\u00e9prouver les limites de la pens\u00e9e quand elle a \u00e9t\u00e9 travaill\u00e9e. Ou quand faire du th\u00e9\u00e2tre, loin de figurer des formes de commentaires, devient une mani\u00e8re et un art de vivre, non \u00e9tranger au quotidien, mais bien plut\u00f4t un temps privil\u00e9gi\u00e9, un temps suspensif o\u00f9 l\u2019\u00eatre s\u2019abandonne enfin \u00e0 se penser. Mani\u00e8re de faire exister dans la chronophagie et les vies artificielles, une \u00ab minute sup\u00e9rieure \u00bb dirait Maeterlinck dans <em>Le Th\u00e9\u00e2tre quotidien<\/em>.<br \/>\nEt de regarder la cr\u00e9ation <em>d\u2019Andreas<\/em> \u2013 nom que Ch\u00e2tel donne \u00e0 sa pi\u00e8ce et au personnage de l\u2019Inconnu du Chemin de Damas de Strindberg \u2013 non seulement comme un titre \u00e0 la lecture qu\u2019il fait de l\u2019\u0153uvre du su\u00e9dois, mais et aussi, en d\u00e9finitive, un pr\u00e9nom \u00e0 un sujet qui vient au monde. Un nom, dis-je, \u00e0 ce qui est jet\u00e9 au monde sans avoir rien demand\u00e9 comme pourrait l\u2019\u00e9crire Beckett, et qui doit endurer de s\u2019accomplir le temps d\u2019une vie, parce qu\u2019il doit trouver un sens \u00e0 cette vie.<br \/>\nCette m\u00eame vie, per\u00e7ue comme un monde moderne d\u00e9faillant, que Strindberg a v\u00e9cu douloureusement comme ses fr\u00e8res de veilles nocturnes et effray\u00e9s, Nietzsche, Artaud, Van Gogh\u2026 ceux que l\u2019on pourrait appeler les Suicid\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 ou, comme le dit d\u00e8s les premiers instants Thierry Raynaud l\u2019Inconnu qui finira par prendre le nom d\u2019Andreas, \u00ab les \u00e2mes damn\u00e9es \u00bb. L\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire, po\u00e9tique, philosophique de ceux-l\u00e0, comme celle de Strindberg, campera donc les lieux propices \u00e0 faire \u00e9merger pour la vie une terre hospitali\u00e8re. Des c\u00eemes de Zarathoustra, aux ciels \u00e9toil\u00e9s, des monast\u00e8res aux cabanes retir\u00e9es\u2026 Il est une topique po\u00e9tique o\u00f9 le refuge est une redoute spirituelle. Un lieu qui \u00e9carte l\u2019homo quotidianus des affres du monde et lui permet de renouer avec le monde de l\u2019Esprit. En filigranne, sans qu\u2019il soit possible de r\u00e9duire Andr\u00e9s \u00e0 cette seule port\u00e9e, il y a d\u2019\u00e9vidence ce souci de soi, cette connaissance de soi qui peut \u00eatre esp\u00e9r\u00e9e. Cheminer la vie peut alors ressembler \u00e0 une \u00e9pop\u00e9e o\u00f9 les \u00e9preuves hom\u00e9riennes n\u2019ont d\u2019autres desseins que d\u2019\u00eatre les exp\u00e9riences n\u00e9cessaires \u00e0 la construction d\u2019un apaisement li\u00e9 \u00e0 une connaissance des profondeurs int\u00e9rieures. Et de voir dans l\u2019\u00e9criture, dans la volont\u00e9 de s\u2019\u00e9crire comme le dirait Pessoa, l\u2019un de ces refuges\u2026<br \/>\n<strong>Andreas\u2026 se livre<\/strong><br \/>\nUn son murmur\u00e9, puis accentu\u00e9, pr\u00e9sent\u2026 Au silence, dans la lumi\u00e8re, assis songeur sur un module de bois jaune, l\u2019Inconnu. Et soudain, insignifiant mais d\u00e9terminant, presque magique au pays des trolls et des mythes du Kalevala, le souffle l\u00e9ger d\u2019une femme sortie de l\u2019invisible sur la nuque de l\u2019homme songeur\u2026 Le souffle, le pneuma derridien\u2026 ce que le philosophe de l\u2019amiti\u00e9 appelle aussi le Geist : l\u2019Esprit. Celui qui innerve la parole, qui lui donne son essence vert\u00e9brale\u2026 Tout d\u2019<em>Andreas<\/em> est peut-\u00eatre dans cet instant humble, humain, inattendu, pr\u00e9cieux\u2026 qui augure d\u2019une d\u00e9licatesse o\u00f9 la parole soufflera, souffrira, soulagera l\u2019Inconnu \u00e0 bout de souffle. Oui, Andreas est juste un souffle qui vit douloureusement un souffle au c\u0153ur, une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre \u00e9puis\u00e9, fatigu\u00e9, pris dans le tourment de l\u2019\u00e9crivain qu\u2019il voudrait demeurer. Au commencement d\u2019<em>Andreas<\/em>, il y a ainsi non pas un mot, encore moins une phrase, mais juste quelque chose qui serait \u00e0 peine moins que le silence et la parole. Au commencement d\u2019<em>Andreas<\/em> qui a quitt\u00e9 femme et enfant pour trouver dans l\u2019\u00e9criture un mode d\u2019\u00eatre, il y a juste un silence model\u00e9. Un silence reconduit dans un livre qu\u2019il a \u00e9crit et qui lui sera reproch\u00e9. Car l\u2019<em>Andreas<\/em> de Chatel m\u00eale ce souffle, ce presque silence et ce livre interdit ; il les conjugue. Tout de la pi\u00e8ce tournera autour de ce motif qui n\u2019est pas litt\u00e9raire, mais qui pose en d\u00e9finitive un mythe o\u00f9 L\u2019Ecriture est un territoire des conflits. Parce que l\u2019Ecriture, sa sanctification, cet intouchable de l\u2019Ecriture qui renvoie \u00e0 la guerre babelienne, est l\u2019espace du conflit d\u00e8s que l\u2019homme s\u2019est mis \u00e0 \u00e9crire. Aussi voit-on Andreas l\u2019\u00e9crivain s\u2019affronter \u00e0 l\u2019Ecriture\u2026 Aussi regarde-t-on Andreas comme cette figure humaine qui vient concurrencer l\u2019Ecriture, r\u00e9sister \u00e0 l\u2019amour qui lui vaudrait d\u2019abandonner d\u2019\u00e9crire, se battre contre les \u00e9diteurs mauvais payeurs et les huissiers de m\u00e8che. Ecrire, \u00eatre \u00e9crivant\u2026 \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00eatre \u00e9crivain\u2026 voil\u00e0 la vie que choisit Andreas qui n\u2019\u00e9chappera pas au tourment quand, bien s\u00fbr, il finit par douter de lui, de son choix, de sa vie\u2026 puisque tout se ligue contre lui, contre ce qu\u2019il \u00e9crit, contre son \u00eatre-\u00e9crivant. Andreas se rapporterait alors, \u00e0 l\u2019ombre du Livre, \u00e0 ce duel infernal (et l\u2019on songe encore \u00e0 l\u2019<em>Inferno<\/em> de Strindberg) entre vouloir le livre et en \u00eatre d\u00e9livr\u00e9, peut-\u00eatre s\u2019en d\u00e9livrer.<br \/>\nDans cette lutte int\u00e9rieure, alors qu\u2019Andreas croise l\u2019amour, la haine, l\u2019amiti\u00e9, son double, son juge, etc\u2026 ou le tumulte de celui qui est en proie au tourment, la voie est \u00e9troite, mena\u00e7ante et l\u2019am\u00e8nera \u00e0 se livrer. Peut-\u00eatre bien moins l\u2019id\u00e9e d\u2019une conversion, qu\u2019un abandon quand les coups du sort et du hasard r\u00e9gl\u00e9s par le grand architecte sont trop rudes \u00e0 encaisser. Andreas abandonne, s\u2019abandonne\u2026<br \/>\n<strong> <em>Andreas<\/em> \u2026une encre.<\/strong><br \/>\nEn front de sc\u00e8ne, dans une d\u00e9ambulation affol\u00e9e et mesur\u00e9e qui conduit les com\u00e9diens d\u2019un module de bois \u00e0 un autre, ou dans un immobilisme carc\u00e9ral o\u00f9 ils sont prisonniers de leurs dialogues, les interpr\u00e8tes d\u2019Andreas vont et viennent comme soumis au roulis d\u2019une mer puissante. Formes naufrag\u00e9es de vies prises dans les contradictions, hant\u00e9es par leurs r\u00eaves, ils n\u2019apparaissent que par intermittence, viennent s\u2019\u00e9chouer au devant de nous ou se retirent derri\u00e8re la palissade m\u00e9tallique qui barre toutes les arcs du cloitre. Et pour autant que leurs voix nous soumettent \u00e0 quelques \u00e9carts de col\u00e8res, ce que privil\u00e9gie Chatel c\u2019est une forme d\u2019intimit\u00e9 de l\u2019\u00e9coute. Une intimit\u00e9 magnifi\u00e9e par le travail lumi\u00e8re de Marie-Christine Soma et la sc\u00e9nographie de Pinta qui font d\u2019Andreas une encre. Et de souligner cette qualit\u00e9 picturale et plastique qui s\u2019imprime sur le bandeau d\u2019acier, en des contrastes gris si l\u00e9gers qu\u2019ils forment comme le spectre de pens\u00e9es noueuses\u2026 ou l\u2019Esprit d\u2019une ind\u00e9cision port\u00e9 dans un \u00e9quilibre et un vacillement chromatique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la cour des C\u00e9lestins, le metteur en sc\u00e8ne Jonathan Chatel pr\u00e9sente Andreas dans une sc\u00e9nographie \u00e9pur\u00e9e et picturale de Gaspard Pinta. 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