


{"id":946,"date":"2015-07-11T15:19:12","date_gmt":"2015-07-11T13:19:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=946"},"modified":"2015-07-11T15:19:12","modified_gmt":"2015-07-11T13:19:12","slug":"des-arbres-a-abattre-de-lupa-un-spectacle-dans-un-fauteuil","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/des-arbres-a-abattre-de-lupa-un-spectacle-dans-un-fauteuil\/","title":{"rendered":"Des Arbres \u00e0 abattre, de Lupa : un spectacle dans un fauteuil"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><center><em><a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot44&#038;var_mode=calcul\">Des Arbres \u00e0 abattre<\/a><\/em>, mise en sc\u00e8ne <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot42\">Krystian Lupa<\/a><br \/>\n<br \/>d&rsquo;apr\u00e8s le roman de <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot43\">Thomas Bernhard<\/a>, <br \/>\nmise en sc\u00e8ne <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot42\">Krystian Lupa<\/a><br \/>\n<br \/>Avignon 2015, La FabricA <\/center>\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-945\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/arton355.jpg\" width=\"1000\" height=\"666\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-932\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/2015_des_arbres.jpg\" alt=\"2015_des_arbres.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Krystian Lupa, ma\u00eetre polonais de la mise en sc\u00e8ne qui a notamment form\u00e9 Krzysztof Warlikowski, est enfin programm\u00e9 \u00e0 Avignon depuis sa venue annul\u00e9e lors du Festival 2003. Il pr\u00e9sente \u00e0 la FabricA, que Warlikowki avait inaugur\u00e9e avec l\u2019onirique <em>Kabaret Warszawski<\/em> (<em>Cabaret Varsovie<\/em>), l\u2019adaptation, la mise en sc\u00e8ne, la sc\u00e9nographie et la lumi\u00e8re de <em>Wycinka Holzf\u00e4llen<\/em> (<em>Des Arbres \u00e0 abattre<\/em>) de Thomas Bernhard, son sixi\u00e8me spectacle d\u2019apr\u00e8s l\u2019\u00e9crivain autrichien. Ou comment nous embarquer sur un phras\u00e9, une humeur irrit\u00e9e, une pr\u00e9sence-absence, le L\u00e9th\u00e9, une pens\u00e9e&#8230;<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p>Le jour du suicide d\u2019une amie commune, Joana, le narrateur tombe malencontreusement sur les Auersberger qu\u2019il \u00e9vite depuis plus de vingt ans et qui en profitent pour l\u2019inviter \u00e0 leur coutumier \u00ab d\u00eener artistique \u00bb. Un c\u00e9l\u00e8bre acteur, le soir de la premi\u00e8re du <em>Canard sauvage<\/em> d\u2019Ibsen o\u00f9 il joue Ekdal, en est le convive de marque. Assis dans le fauteuil \u00e0 oreilles, qui \u00e9tait un peu le sien lorsqu\u2019il fr\u00e9quentait le salon, Bernhard nous plonge dans un monologue int\u00e9rieur suscit\u00e9 par l\u2019attente interminable du com\u00e9dien, puis \u2013 entracte \u2013 par le d\u00eener proprement dit quand enfin celui-ci arrive : plus de 04h20 entre soir\u00e9e mondaine ex\u00e9crable et veill\u00e9e fun\u00e8bre spectrale, ironie d\u00e9sabus\u00e9e et \u00e9motion poignante, diatribe et r\u00eaverie.<br \/>\n<strong><sc>Phras\u00e9<\/sc><\/strong><br \/>\n\tDans la deuxi\u00e8me partie du spectacle, la Auersberger (Halina Rasiak\u00f3wna) fait \u00e9couter le <em>Bol\u00e9ro<\/em> de Ravel dans deux versions diff\u00e9rentes. On peut consid\u00e9rer ce morceau ent\u00eatant, un tube en somme, comme \u00e9tant l\u2019extraction musicale, \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur, du principe d\u2019\u00e9criture si singulier de Bernhard : l\u2019it\u00e9ration, \u00e0 savoir une r\u00e9p\u00e9tition qui produit insidieusement de la diff\u00e9rence. <em>Des Arbres \u00e0 abattre<\/em>, moins roman que monologue d\u00e9mesur\u00e9 d\u2019un seul bloc typographique, \u00e9nonc\u00e9 par un narrateur qui semble se confondre avec l\u2019auteur lui-m\u00eame, se compose de s\u00e9quences plus ou moins \u00e9tendues, ponctu\u00e9es par l\u2019incise r\u00e9currente \u00ab pensai-je dans le fauteuil \u00e0 oreilles \u00bb, et organis\u00e9es autour de la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019un mot obs\u00e9dant, d\u2019un \u00ab signifiant ma\u00eetre \u00bb (Lacan), dont la phrase \u00e9puise la totalit\u00e9 du fiel ou du miel jusqu\u2019\u00e0 le laisser tomber comme une coquille vide, \u00ab aboli bibelot d\u2019inanit\u00e9 sonore \u00bb (Mallarm\u00e9), au profit d\u2019un autre terme qui subira le m\u00eame sort, jusqu\u2019\u00e0 extinction. La phrase bernhardienne tant\u00f4t se crispe sur ce mot auquel elle ne finit pas de s\u2019arrimer, comme un bateau emport\u00e9 par un tourbillon dont les efforts d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s pour s\u2019en \u00e9loigner ne font que l\u2019y ramener davantage, tant\u00f4t s\u2019en d\u00e9sarrime pour tenter de glisser sur un calme vers la ligne d\u2019horizon. La phrase se construit et se d\u00e9construit selon ce mot honni, mais le heurt incessant des vagues syntaxiques finit par l\u2019\u00e9roder. Un exemple parmi d\u2019autres :<br \/>\n<quote>\u00ab Chaque ann\u00e9e, un ou plusieurs de ces terrains que les \u00e9poux Auersberger poss\u00e8dent \u00e0 Maria Zaal sont vendus \u00e0 des gens de la r\u00e9gion de Maria Zaal qui, avec leurs constructions ignoblement laides, d\u00e9figurent peu \u00e0 peu compl\u00e8tement Maria Zaal et ont d\u2019ailleurs d\u00e9j\u00e0 compl\u00e8tement d\u00e9figur\u00e9 Maria Zaal, car je suis all\u00e9 une fois, il y a deux ou trois ans, \u00e0 Maria Zaal, pour ainsi dire incognito, alors que je m\u2019en retournai \u00e0 Vienne, venant d\u2019Italie, et je n\u2019en ai pas cru mes yeux, pensai-je dans le fauteuil \u00e0 oreilles, en constatant l\u2019ampleur des d\u00e9g\u00e2ts d\u00e9j\u00e0 caus\u00e9s par la vente perverse des terrains ayant appartenu aux Auersberger. \u00bb (<em>Des Arbres \u00e0 abattre<\/em>, trad. par B. Kreiss, Gallimard, coll. \u00ab NRF \u00bb, 1987, p. 104)<\/quote><br \/>\n\tLes \u00ab Auersberger \u00bb ouvrent et ferment cette longue phrase (une \u00e9panadiplose en rh\u00e9torique) : source d\u2019une circularit\u00e9 obsessionnelle, irritante et vici\u00e9e qui entra\u00eene tout ce qui en d\u00e9pend, selon un implacable mouvement concentrique dont ici \u00ab Maria Zaal \u00bb, lieu de vill\u00e9giature des \u00e9poux que leur pr\u00e9sence d\u00e9l\u00e9t\u00e8re d\u00e9grade, est une des multiples occurrences.<br \/>\n\tCe phras\u00e9 it\u00e9ratif de Bernhard, opini\u00e2tre, qui ne laisse aucune chance au mot crispant \u2013 souvent mat\u00e9rialis\u00e9 par l\u2019italique dans le texte \u2013, ne s\u2019entend jamais mieux peut-\u00eatre dans le spectacle que lors du fameux \u00ab d\u00eener artistique \u00bb phagocyt\u00e9 par l\u2019acteur auto-satisfait (Jan Frycz). Celui-ci se lance dans un soliloque, stri\u00e9 de silences g\u00eanants, de railleries, de critiques frontales et d\u2019interventions intempestives de la cuisini\u00e8re (Krzesis\u0142awa Dubiel\u00f3wna) qui tient \u00e0 ce que le sandre soit servi sur un plateau avec force tintements de couverts. Il expose aux invit\u00e9s, lass\u00e9s d\u2019avance, les tenants et aboutissants du r\u00f4le de sa vie : Ekdal dans <em>Le Canard sauvage<\/em>, \u00ab Ekdal&#8230; \u00bb, \u00ab Ekdal&#8230; \u00bb, \u00ab Ekdal&#8230; \u00bb, au point que la prof\u00e9ration de ce seul nom propre, au bout d\u2019un certain temps, finit par susciter le rire des spectateurs. Le <em>Bol\u00e9ro<\/em> de Ravel qu\u2019on entend un peu plus tard en deux versions diff\u00e9rentes, it\u00e9ration au carr\u00e9, est l\u2019essence musicale du style bernhardien, disais-je, tout comme le vieux tourne-disque \u00e0 vinyles en est la mat\u00e9rialisation minuscule et le cube en plexiglas, qui occupe presque la totalit\u00e9 du plateau, sur une tournette qu\u2019activent aux moments voulus des techniciens, en est la mat\u00e9rialisation grandiose, sorte de man\u00e8ge fun\u00e8bre lorsque Bernhard (Piotr Skiba) se place sur une des ar\u00eates de la structure pendant un de ses lents tournoiements, o\u00f9 apparaissent tour \u00e0 tour un salon de musique, une salle \u00e0 manger, des bancs d\u2019\u00e9glise, la chambre de Joana&#8230; : ritournelle de la langue, de la musique, du tourne-disque et de la tournette, tel \u00e9tait ce qui emportait peu \u00e0 peu le spectateur vers les trous noirs de la m\u00e9moire tourbillonnante du narrateur.<br \/>\n\t\u00c0 vrai dire, pour qui avait vu il y a deux saisons au Th\u00e9\u00e2tre de la Colline <em>Perturbation<\/em> de Bernhard adapt\u00e9 et mis en sc\u00e8ne par Lupa avec des com\u00e9diens fran\u00e7ais, \u00e9tonne dans cette nouvelle adaptation l\u2019absence du morceau de bravoure attendu : le com\u00e9dien virtuose r\u00e9citant d\u2019une traite un de ces immenses soliloques dont l\u2019\u00e9crivain autrichien a le secret, tel Thierry Bosc (le prince) dans la troisi\u00e8me partie de <em>Perturbation<\/em> ou Claude Duparfait (Bernhard) dans <em>Des Arbres \u00e0 abattre<\/em> par C\u00e9lie Pauthe en 2012 \u00e0 la Colline \u00e9galement. \u00c0 la FabricA, Lupa invente des \u00e9quivalents musicaux et sc\u00e9nographiques de ces fameux soliloques plus qu\u2019il ne les donne comme morceau de bravoure \u00e0 ses com\u00e9diens, qui n\u2019en n\u2019ont d\u2019ailleurs plus besoin depuis longtemps pour prouver leur valeur. Autre \u00e9cart remarquable, la voix du narrateur, point d\u2019origine des souvenirs et des r\u00e9flexions qui sont relat\u00e9s dans le roman, perd de sa centralit\u00e9 dans le spectacle. Piotr Skiba n\u2019est pas mis en vedette, et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un coup de force que de savoir se faire oublier \u00e0 ce point dans un coin du plateau, prostr\u00e9 dans un fauteuil \u00e0 oreilles, \u00e0 roulettes et en cuir, se r\u00e9veillant parfois pour quelques commentaires acerbes sur ce qui se passe dans le cube sc\u00e9nique dont il est excentr\u00e9. Finalement, quelle est la voix que nous entendons le plus, quasi en continu ? Celle de Lupa lui-m\u00eame, assis sur une coursive dans la salle, un micro \u00e0 la main. Lors de ses derniers spectacles, on s\u2019\u00e9tait peu \u00e0 peu habitu\u00e9 \u00e0 cette pr\u00e9sence, \u00e9trange la premi\u00e8re fois, au point de ne pas l\u2019identifier certainement. Mais avec ce dernier spectacle, les manifestations vocales de Lupa, corr\u00e9latives de son retrait de la sc\u00e8ne, sont encore plus pr\u00e9gnantes. Le metteur en sc\u00e8ne ne manque jamais de dire son admiration s\u00e9minale pour Kantor, notamment <em>La Classe morte<\/em> (voir ses entretiens avec J.-P. Thibaudat, parus chez Actes Sud en 2004, p. 34-41), sans doute en raison d\u00e9j\u00e0 des ritournelles ent\u00eatantes de ce spectacle mythique, des morts-vivants \u00e9cartel\u00e9s entre enfance et vieillesse, peut-\u00eatre aussi et surtout en raison de la pr\u00e9sence physique, \u00e0 m\u00eame le plateau, tout pr\u00e8s de com\u00e9diens qu\u2019il poussait au-del\u00e0 de leurs limites, de Kantor lui-m\u00eame, habit\u00e9, expos\u00e9. Disons que Lupa inverse Kantor. Il se tient \u00e0 distance physique du plateau mais proche vocalement : du borborygme aux r\u00e9flexions (parfois en fran\u00e7ais) en passant par des g\u00e9missements et des esquisses de chant, doublant les r\u00e9pliques de ses acteurs d\u2019un \u00e9cho grotesque \u2013 si on se souvient que l\u2019adjectif n\u2019est pas sans lien avec les grottes \u2013, souffleur hors de son trou qui ravive moins la m\u00e9moire qu\u2019il ne contribue \u00e0 sa d\u00e9composition \u00e9clatante, amenant ses acteurs \u00e0 jouer non \u00e0 partir de leur m\u00e9moire (ou inversement des blancs qui les d\u00e9sempareraient, revers d\u2019une m\u00eame technique), mais des interstices de la m\u00e9moire o\u00f9 peut se d\u00e9ployer un imaginaire du r\u00f4le.<br \/>\n<strong><sc>Humeur<\/sc><\/strong><br \/>\n\tLa derni\u00e8re image du spectacle, au bout de plus de 04h20, est une citation de Bernhard qui d\u00e9file de droite \u00e0 gauche sur l\u2019\u00e9cran qui surplombe le plateau, disant son amour-haine envers sa ville, son pays et ses habitants. Cette citation n\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pas en allemand, langue d\u2019\u00e9criture de l\u2019Autrichien, ni dans la langue de la plupart des spectateurs de la FabricA (j\u2019avais un Anglais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi), mais en polonais sous-titr\u00e9 en fran\u00e7ais. C\u2019est dire que Lupa instille la petite musique et le petit monde d\u00e9traqu\u00e9s de Bernhard dans la langue et l\u2019environnement polonais et, par ricochet, dans la langue et l\u2019Avignon d\u2019Olivier Py. Certaines irritations des personnages pouvaient ainsi r\u00e9sonner selon une triple adresse : celle fictionnelle du point de d\u00e9part de l\u2019adaptation, <em>Des Arbres \u00e0 abattre<\/em> de Bernhard, et donc l\u2019Autriche des ann\u00e9es 80 au miroir de celle des ann\u00e9es 50, le Burgtheater de Vienne, etc. ; celle contextuelle du point d\u2019arriv\u00e9e de l\u2019adaptation, le spectacle cr\u00e9\u00e9 \u00e0 Wroc\u0142aw, o\u00f9 le Burgtheater est devenu \u00ab le (Th\u00e9\u00e2tre) National \u00bb, sans doute celui de Varsovie, dans la Pologne des ann\u00e9es 2010 sur fond de communisme d\u00e9chu et de capitalisme triomphant ; celle conjoncturelle de la tourn\u00e9e internationale du spectacle, en l\u2019occurrence lors du cru vinaigr\u00e9 d\u2019Avignon 2015 et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, l\u2019asphyxie (dont l\u2019\u00e9tymologie grecque signifie \u00ab trancher la gorge \u00bb) culturelle de l\u2019Europe. Telles diatribes contre le d\u00e9fil\u00e9 des directeurs de th\u00e9\u00e2tre, nomm\u00e9s pour des raisons davantage politiques qu\u2019artistiques, les palinodies de certains artistes et critiques, etc. r\u00e9sonnaient \u00e9trangement en effet.<br \/>\n\tPar-del\u00e0 l\u2019humeur, \u00ab une irritation \u00bb sous-titrait son roman Bernhard, Lupa dresse le tombeau th\u00e9\u00e2tral de Joana, actrice et danseuse au talent ind\u00e9niable mais qui s\u2019est pendue, \u00e9l\u00e9ment perturbateur d\u2019o\u00f9 d\u00e9coule toute la suite, \u00e0 commencer par la malencontreuse rencontre du narrateur avec les Auersberger. Lupa fait v\u00e9ritablement exister ce personnage sacrifi\u00e9, ce qui est un autre des gestes remarquables de son adaptation. Alors que nous nous installions dans la jauge, une vid\u00e9o en noir et blanc \u00e9tait diffus\u00e9e sur l\u2019\u00e9cran. Nous n\u2019\u00e9tions pas suppos\u00e9s avoir lu le roman. On regardait ainsi une interview o\u00f9 une jeune femme \u00e9voquait son parcours artistique sans compromis, allant notamment \u00e0 contre-pied de Beckett qui coupe les jambes de ses personnages et des acteurs, elle voulant au contraire redonner des jambes aux personnages et aux acteurs, leur apprendre \u00e0 marcher sur un plateau, affirmant \u00e9galement que l\u2019art n\u2019est naturellement abonn\u00e9 \u00e0 aucun lieu institutionnel que ce soit, ajoutant comme un post-scriptum \u00e0 notre usage que la rencontre se fera bel et bien, en d\u00e9pit de ou gr\u00e2ce \u00e0 un malentendu&#8230; Je ne soup\u00e7onnais pas \u00e0 cet instant qu\u2019il pouvait s\u2019agir du personnage de Joana, assistant ainsi \u00e0 un testament. On voyait avant tout une jeune femme d\u2019aujourd\u2019hui, habill\u00e9e comme dans la vie quotidienne, sur le balcon d\u2019un appartement, avec derri\u00e8re elle les rues et immeubles d\u2019une grande ville. D\u2019embl\u00e9e, nous \u00e9tions embarqu\u00e9s dans des zones d\u2019indiscernabilit\u00e9 entre personnage et com\u00e9dien, explor\u00e9es lors d\u2019improvisations enregistr\u00e9es dont Lupa diffuse certaines au cours m\u00eame du spectacle, brouillant ainsi la diff\u00e9rence entre r\u00e9p\u00e9titions et \u0153uvre achev\u00e9e, au profit d\u2019une \u00ab diff\u00e9rance \u00bb (Derrida) o\u00f9 le spectateur est partie prenante de l\u2019exp\u00e9rimentation \u2013 il y eut ainsi un probl\u00e8me technique avec le micro HF de Jan Frycz, lors de la sc\u00e8ne du d\u00eener, ce qui suscita une improvisation telle des acteurs que rarement \u00e0 ce point au th\u00e9\u00e2tre et ailleurs nous jubil\u00e2mes.<br \/>\n\tAutre exemple : la vid\u00e9o o\u00f9 Joyce (Adam Szczyszczaj) et James (Micha\u0142 Opali\u0144ski)  sont dans une salle de bain aseptis\u00e9e d\u2019h\u00f4tel et discutent d\u2019un manifeste de leur g\u00e9n\u00e9ration coinc\u00e9e entre le Sida et le 11 septembre 2001. Mais d\u2019autres vid\u00e9os se substituent \u00e0 des sc\u00e8nes fictionnelles qui auraient pu \u00eatre jou\u00e9es directement sur le plateau : la rencontre malencontreuse de Bernhard et des Auersberger, l\u2019enterrement de Joana&#8230; Les costumes participent \u00e9galement de ce trouble : tandis qu\u2019Adam Szczyszczaj a tout du hipster type d\u2019aujourd\u2019hui (barbe, coiffure, tatouages, bretelles, tee-shirt \u00e0 large col en V, pantalon en velours slim retrouss\u00e9, boots), la cuisini\u00e8re en uniforme semble sortie de l\u2019Autriche des ann\u00e9es 50 et la Auersberger avec ses brillants aux oreilles de celle des ann\u00e9es 80.<br \/>\n<strong><sc>L\u00e9th\u00e9<\/sc><\/strong><br \/>\n\tOn regarde au cours du spectacle une vid\u00e9o de la m\u00eame actrice d\u2019avant le spectacle qui se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre celle qui joue Joana (Marta Zi\u0119ba) : cette fois, le fond de l\u2019\u00e9cran est noir, son visage est cern\u00e9 en gros plan, il sort et se r\u00e9sorbe dans l\u2019ombre, alternativement. \u00ab Embarqu\u00e9s \u00bb, disais-je plus haut, nous le sommes v\u00e9ritablement peu \u00e0 peu, et le fleuve de ce spectacle, son flux, a tout du L\u00e9th\u00e9, de l\u2019Oubli, la barque du nocher n\u2019atteignant pas tout \u00e0 fait l\u2019autre rive, mais sombrant dans un tourbillon qui tant\u00f4t l\u2019en approche tant\u00f4t l\u2019en \u00e9loigne, vacillant entre les deux. La mani\u00e8re dont les com\u00e9diens occupent le plateau, la qualit\u00e9 de leur pr\u00e9sence, est tout \u00e0 fait paradoxale en regard des th\u00e9\u00e2tralit\u00e9s dominantes. Il ne s\u2019agit pas d\u2019entrer sur le plateau comme sur un terrain de jeu \u00e0 exploiter ou un territoire d\u2019actions \u00e0 conqu\u00e9rir. Les com\u00e9diens de Lupa occupent le plateau sur un mode l\u00e9thargique, \u00e0 commencer par Piotr Skiba prostr\u00e9 dans son fauteuil \u00e0 oreilles. Leur pr\u00e9sence est hant\u00e9e par une absence, une \u00ab solitude essentielle \u00bb (Blanchot), une pr\u00e9sence-absence, comme on dit parfois avoir eu une ou des absences, c\u2019est-\u00e0-dire que cette absence n\u2019en est pas moins \u00e9trangement sensible. Elle donne au moindre geste, a priori insignifiant, ceux que les th\u00e9\u00e2tralit\u00e9s dominantes font tout justement pour sauter, mais pas un Claude R\u00e9gy par exemple, une autonomie inou\u00efe : gestes d\u2019outre-tombe qui franchissent la fronti\u00e8re intangible entre un geste mort et un geste vivant. Magnifique choix de Lupa d\u2019avoir fait incarner Joana. C\u2019est toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de ce spectacle qui maintient la vie dans la mort m\u00eame, o\u00f9 la revenante a plus d\u2019aura que les vivants.<br \/>\n\tSi le <em>Bol\u00e9ro<\/em> de Ravel peut correspondre \u00e0 la quintessence musicale du style bernhardien, l\u2019\u00e9tat de corps l\u00e9thargique des acteurs entrerait alors en r\u00e9sonance avec la <em>Cold Song<\/em> de Purcell qui scande \u00e0 plusieurs reprises \u2013 autant de glaciations si intenses qu\u2019elles donnent la sensation de br\u00fblure \u2013 le cours du spectacle. Cette l\u00e9thargie, qui ne va pas sans soudaines \u00e9ructations d\u2019autant plus violentes \u2013 quel art du rythme sur l\u2019ensemble d\u2019un spectacle !&#8230; \u2013, a un sens dramaturgique en lien avec le roman de Bernhard. La recherche d\u2019une passivit\u00e9 active \u2013 \u00ab demi-r\u00eave \u00bb ou \u00ab sur-veille \u00bb \u2013 d\u00e9bute chez Lupa au moins en 1995 avec son adaptation des <em>Somnambules<\/em> de Broch : \u00ab Quelquefois, lorsque l\u2019on reste longtemps en \u00e9tat de veille la nuit, on a du mal \u00e0 appr\u00e9hender l\u2019espace, on est compl\u00e8tement plong\u00e9 dans des pens\u00e9es qu\u2019on ne ma\u00eetrise pas, qui s\u2019accomplissent elles-m\u00eames, tout comme les r\u00eaves. \u00bb (Entretiens avec Thibaudat, p. 49) L\u00e9thargie, lenteur, abandon du corps, somnolence, pesanteur, prostration permettent cette autre pes\u00e9e, cet autre poids qu\u2019est la pens\u00e9e, la venue des pens\u00e9es, le flux incessant des pens\u00e9es qui se fixent tour \u00e0 tour sur un d\u00e9fil\u00e9 d\u2019obsessions changeantes dans la t\u00eate du narrateur. On ne peut s\u2019abandonner ainsi \u00e0 ses souvenirs et r\u00e9flexions si on n\u2019est pas soi-m\u00eame, le corps que l\u2019on est, abandonn\u00e9 confortablement dans son fauteuil \u00e0 oreilles, un des invit\u00e9s du \u00ab d\u00eener artistique \u00bb mais un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart, assez pour \u00e9viter ainsi de devoir faire la conversation, pour laisser venir les pens\u00e9es en soi, qu\u2019elles s\u2019\u00e9coulent avec le temps et non plus contre le temps. C\u2019est exactement ce dont nous, spectateurs, sommes priv\u00e9s la plupart du temps et dont il nous est fait don ici, le partage d\u2019un m\u00eame abandon, sur un autre fauteuil.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des Arbres \u00e0 abattre, mise en sc\u00e8ne Krystian Lupa d&rsquo;apr\u00e8s le roman de Thomas Bernhard, mise en sc\u00e8ne Krystian Lupa Avignon 2015, La FabricA Krystian Lupa, ma\u00eetre polonais de la mise en sc\u00e8ne qui a notamment form\u00e9 Krzysztof Warlikowski, est enfin programm\u00e9 \u00e0 Avignon depuis sa venue annul\u00e9e lors du Festival 2003. Il pr\u00e9sente \u00e0 la FabricA, que Warlikowki avait inaugur\u00e9e avec l\u2019onirique Kabaret Warszawski (Cabaret Varsovie), l\u2019adaptation, la mise en sc\u00e8ne, la sc\u00e9nographie et la lumi\u00e8re de Wycinka Holzf\u00e4llen<\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":945,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-946","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/946","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/945"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=946"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=946"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}