


{"id":960,"date":"2015-07-11T10:21:11","date_gmt":"2015-07-11T08:21:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=960"},"modified":"2015-07-11T10:21:11","modified_gmt":"2015-07-11T08:21:11","slug":"novarina-la-messe-est-dite","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/novarina-la-messe-est-dite\/","title":{"rendered":"Novarina : la messe est dite&#8230;"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">&#8212;-<br \/>\n<center><strong> <em>Le Vivier des noms<\/em> de Val\u00e8re Novarina <br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.festival-avignon.com\/fr\/spectacles\/2015\/le-vivier-des-noms\">Avignon, Clo\u00eetre des Carmes<\/a> <\/strong> <\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-958\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/arton361.jpg\" width=\"1400\" height=\"975\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-959\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/le_vivier_des_noms_-_dessins.jpg\" alt=\"le_vivier_des_noms_-_dessins.jpg\" align=\"center\" width=\"1027\" height=\"683\" \/><br \/>\n<strong>Dans le Clo\u00eetre des Carmes, \u00e0 la belle \u00e9toile, le grand pr\u00eatre Val\u00e8re Novarina dit sa derni\u00e8re messe, <em>Le Vivier des Noms<\/em>. Spectatrice de <em>L\u2019Acte inconnu<\/em>, en 2007 \u2013 puis du <em>Vrai Sang<\/em>, quelques ann\u00e9es plus tard \u2013 cette pi\u00e8ce avait alors constitu\u00e9 une premi\u00e8re approche du th\u00e9\u00e2tre contemporain, du moins non boulevardien et vaudevillesque, et a donc probablement jou\u00e9 un r\u00f4le majeur sur le choix des pi\u00e8ces ensuite effectu\u00e9. Mais depuis 2007, sur sa sc\u00e8ne, rien n\u2019a chang\u00e9 \u2013 sauf son public, qui a v\u00e9cu huit ans de th\u00e9\u00e2tre pendant tout ce temps. Alors cette messe sera une messe d\u2019enterrement et non de c\u00e9l\u00e9bration ou d\u2019eucharistie, une messe qu\u2019il est n\u00e9cessaire d\u2019entendre, pour commencer le deuil.<\/strong><br \/>\nPas de mistral ce soir, il fait au contraire encore chaud quand s\u2019installent ceux qui formeront le \u00ab Seigneur public \u00bb. Les chauves-souris commencent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 voler entre les vo\u00fbtes et les gargouilles du clo\u00eetre, et l\u2019on attend sagement face \u00e0 un parterre de dessins. Art brut ? Finalement non car ils sont de Novarina lui-m\u00eame, et qu\u2019ils ne se situent pas hors des normes esth\u00e9tiques, qu\u2019ils s\u2019inscrivent bien dans une d\u00e9marche intellectuelle. Et ces dessins en noir et rouge, les lecteurs de Novarina en ont peut-\u00eatre le souvenir, car il en a propos\u00e9 un \u00e0 P.O.L. pour illustrer son recueil de textes <em>Le Th\u00e9\u00e2tre des Paroles<\/em>, une esp\u00e8ce d\u2019\u00e9l\u00e9phant qui accourt, plut\u00f4t \u00e9nigmatique.<br \/>\nLa sc\u00e9nographie se limite \u00e0 eux, \u00e0 ces dessins, pos\u00e9s au sol comme des cartes pour une patience \u2013 qui sera n\u00e9cessaire \u2013, ou dress\u00e9es \u00e0 la verticale, \u00e0 cour, comme pour un ch\u00e2teau de cartes cette fois. Animaux, corps, traits, gribouillis, leurs couleurs et leur style les unissent, leur \u00f4tent leur singularit\u00e9 intrigante, que leur position emp\u00eache de toutes les mani\u00e8res d\u2019appr\u00e9cier comme des \u0153uvres. Mais ainsi plac\u00e9s sur toute la surface de la sc\u00e8ne, ces dessins, qui vont parfois \u00eatre soulev\u00e9s et r\u00e9v\u00e9ler un rectangle noir, \u00e9voquent des tombes. On est l\u00e0 dans un cimeti\u00e8re, qui va \u00eatre envahi par des corps de morts ou de vivants, ou de morts-vivants, et par des mots \u00e0 n\u2019en plus finir. Il s\u2019agit donc bien d\u2019un enterrement. Mais un enterrement qui s\u2019inscrit dans la tradition chr\u00e9tienne, car le but est moins de pleurer le mort, de l\u2019allonger en terre et de le recouvrir d\u2019une pierre grav\u00e9e \u00e0 son nom, que de c\u00e9l\u00e9brer sa r\u00e9surrection, son entr\u00e9e dans la vie \u00e9ternelle, \u00e0 l\u2019exemple de celle du Christ. Novarina dit \u00ab Le texte g\u00eet et l\u2019acteur le redresse, le ressuscite \u00bb \u2013 mais pour que le miracle ait lieu, encore faut-il croire.<br \/>\nLa r\u00e9f\u00e9rence religieuse n\u2019est pas que m\u00e9taphorique, elle parcourt tout le spectacle, toute la d\u00e9marche de Novarina et de ses com\u00e9diens (r\u00e9cemment, un colloque lui \u00e9tait consacr\u00e9 avec pour question : \u00ab Val\u00e8re Novarina : une po\u00e9tique th\u00e9ologique ? \u00bb). Gen\u00e8se, 1,5 et 1,10 : \u00ab Et Dieu nomma la lumi\u00e8re, jour ; et il nomma les t\u00e9n\u00e8bres, nuit \u00bb, \u00ab Et Dieu nomma le sec, terre ; et il nomma l\u2019amas des eaux, mers ; et Dieu vit que cela \u00e9tait bon \u00bb. C\u2019est d\u2019abord Agn\u00e8s Sourdillon la cr\u00e9atrice, qui nomme apr\u00e8s Novarina (loin de l\u2019Agn\u00e8s de <em>L\u2019Ecole des femmes<\/em>, dans la mise en sc\u00e8ne de Didier Bezace, \u00e9teinte, ab\u00eatie, idiote presque), avec sa voix grailleuse qui \u00e9voque Piaf. Elle dit le nom de lieux, de meubles, de d\u00e9tails qui \u00e9voquent le dandysme d\u00e9cadent de Jean des Esseintes par la raret\u00e9 des mati\u00e8res et des objets d\u00e9sign\u00e9s, dans le but de cr\u00e9er un d\u00e9cor superpos\u00e9 \u00e0 celui qui est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Mais cette parole d\u00e9signe moins ce qu\u2019elle invoque qu\u2019elle-m\u00eame, et l\u2019espace s\u2019\u00e9vanouit aussit\u00f4t apparu dans le temps de sa prononciation, et la sc\u00e8ne reste ce qu\u2019elle est, simplement recouverte de dessins immobiles.<br \/>\nA la suite d\u2019Agn\u00e8s Sourdillon, Claire Sermonne, l\u2019Historienne, vient nommer \u00e0 son tour. Il ne s\u2019agit plus ici de faire voir une r\u00e9alit\u00e9 absente, mais d\u2019appeler \u2013 L\u2019Homme qui\u2026, La Femme \u00e0\u2026, L\u2019enfant\u2026, Celui qui\u2026 \u2013 tout au long du spectacle. C\u2019est ainsi, dit Novarina, que tout a commenc\u00e9 :<br \/>\n<quote>\u00ab Parmi mes diff\u00e9rents carnets, l\u2019un s\u2019appelle \u00ab Le vivier des noms \u00bb ; j\u2019y note des noms de personnages, chaque fois qu\u2019il m\u2019en vient un, jusqu\u2019\u00e0 me transformer certains jours en animal appelant, en une source perp\u00e9tuelle de noms\u2026 Plusieurs milliers de noms me sont venus ainsi, comme dict\u00e9s, je ne les retouche jamais. Lorsque je n\u2019\u00e9cris plus, je dessine les personnages \u00e0 l\u2019encre rouge et \u00e0 l\u2019encre noire\u2026 D\u2019autres jours, je les \u00e9coute et ils parlent. <em>Le Vivier des noms<\/em> est n\u00e9 peu \u00e0 peu de ce surgissement, de cet appel continu \u00bb.<\/quote><br \/>\nSans syst\u00e9matisme, ces noms s\u2019accompagnent parfois d\u2019entr\u00e9es en sc\u00e8ne plus ou moins longues \u2013 comme l\u2019homme mort allong\u00e9 sur un chariot, qui se redresse et parle (r\u00e9surrection) \u2013, d\u2019\u00e9quivalences corporelles, physiques, mat\u00e9rielles, bien que la d\u00e9signation ne rejoignent jamais parfaitement le d\u00e9sign\u00e9.<br \/>\nNommer les choses, dans l\u2019espoir de susciter une pr\u00e9sence, assimiler la parole \u00e0 un geste, dans la recherche d\u2019une performativit\u00e9 \u2013 celle th\u00e9oris\u00e9e par Austin \u2013, \u00e7a encore, on le retrouve dans le rituel religieux. Prononcer un sacrement, b\u00e9nir des offrandes, accorder le pardon, c\u00e9l\u00e9brer la r\u00e9surrection, mais surtout op\u00e9rer la transsubstantiation, qui transforme le pain et le vin en corps et sang du Christ dans l\u2019Eucharistie sont autant de paroles qui veulent avoir valeur d\u2019actes et qui sont re\u00e7ues comme telles par les croyants. Ici, ce sont les mots qui sont suppos\u00e9s revivre, redevenir mati\u00e8re vive par leur mise en bouche par les com\u00e9diens, et la langue, v\u00e9ritable objet du spectacle, \u00e9ternelle pr\u00e9occupation de Novarina, est jou\u00e9e et retourn\u00e9e dans tous les sens. Jeux sur les sonorit\u00e9s et la prononciation, remotivation des signes par d\u00e9constructions, d\u00e9lires absurdes par d\u00e9placements de lettres, r\u00eaveries sur les noms de pays \u00e0 la Proust, r\u00e9flexion sur le genre des mots, fascination pour les chiffres et leur impossible terme\u2026 tout cela s\u2019accumule sur sc\u00e8ne, s\u2019y entasse, sans narration aucune, sans logique autre que celle litanique de l\u2019exploration du langage et de ce qu\u2019il fait \u00e0 l\u2019homme.<br \/>\nMais le vivier est le r\u00e9servoir qui conserve les poissons en attendant leur consommation. Donc s\u2019il garde vivant, c\u2019est en vue de la mort par d\u00e9voration, et les mots meurent en effet au moment m\u00eame de leur prof\u00e9ration. Ils meurent d\u2019autant plus cruellement que pris dans l\u2019accumulation infinie, ils sont situ\u00e9s hors de tout ancrage. Agn\u00e8s Sourdillon \u00e9voquait une guerre ou deux en pr\u00e9ambule du spectacle (comme si on parlait d\u2019un fauteuil ou deux), mais ce contexte \u00e0 peine esquiss\u00e9 s\u2019est aussit\u00f4t \u00e9vanoui, comme le reste, et la parole reste hors de tout, de tout temps et de tout espace, identique depuis 2008 \u2013 comme elle peut l\u2019\u00eatre \u00e0 la messe, par la r\u00e9p\u00e9tition des m\u00eames phrases immuables, d\u00e9nu\u00e9es de sens \u00e0 force. C\u2019est pour cette raison que Novarina peut annoncer la reprise d\u2019une sc\u00e8ne d\u2019il y a huit ans, dans <em>L\u2019Acte inconnu<\/em> (le bapt\u00eame, pr\u00e9cis\u00e9ment, ironie), en pr\u00e9tendant le faire avec un humour qui devrait faire passer la pilule. Et il aurait pu ne pas m\u00eame le pr\u00e9ciser, car cela ne perturbe en rien l\u2019ensemble, car on en est exactement au m\u00eame point depuis huit ans (depuis 2015 ans ?).<br \/>\nComme dans un service chr\u00e9tien \u2013 d\u00e9cid\u00e9ment \u2013 ces lectures, ces intentions de pri\u00e8re, ces sermons, sont ponctu\u00e9es par des chants. L\u00e0, Christian Paccoud \u00e0 l\u2019abri sous les vo\u00fbtes s\u2019avance sur sc\u00e8ne avec son accord\u00e9on, et l\u2019acteur se met \u00e0 chanter. Mais pour le coup, pas des chants sacr\u00e9s qui \u00e9l\u00e8veraient l\u2019\u00e2me par la beaut\u00e9 et la spiritualit\u00e9 de la musique compos\u00e9e pour des textes latins, par des polyphonies <em>a capella<\/em> et la rondeur de voix non lyriques, pleines. Non, l\u00e0 c\u2019est la d\u00e9gringolade \u2013 quand m\u00eame pas au niveau des chants ringards \u00e0 la \u00ab J\u00e9sus revient parmi les siens \u00bb \u2013 mais \u00e0 celui (par ailleurs estim\u00e9) de la com\u00e9die musicale, qui arrive comme un cheveu sur la soupe. On a parfois l\u2019impression d\u2019\u00eatre face \u00e0 un Disney, lorsque le personnage se met \u00e0 chanter tout \u00e0 coup en reprenant les derni\u00e8res phrases qu\u2019il a dites sur des accords faciles, pr\u00eats-\u00e0-s\u00e9duire. L\u00e0, pareil, l\u2019acteur se tourne encore plus explicitement vers le public que d\u2019habitude et tente de trouver un autre moyen d\u2019entrer en communication avec lui. Celle-ci est donc d\u00e9sign\u00e9e de fa\u00e7on encore plus claire, alors que les remarques m\u00e9tath\u00e9\u00e2trales qui exhibent la mise en sc\u00e8ne de la parole parcourent le spectacle, sollicitant une connivence, la for\u00e7ant \u2013 et du m\u00eame coup la d\u00e9truisant.<br \/>\nLa dur\u00e9e estim\u00e9e du spectacle \u00e9tait de deux heures onze \u2013 on retrouve dans cette pr\u00e9cision du mani\u00e9risme de Novarina \u2013, et il nous est finalement annonc\u00e9 <em>in extremis<\/em>, au moment de s\u2019installer, qu\u2019elle est en r\u00e9alit\u00e9 de deux heures quarante. Une demi-heure de plus qu\u2019on te prend \u00e0 ton insu mais qui laisse encore le temps de r\u00e9fl\u00e9chir le regard tourn\u00e9 vers les \u00e9toiles. Tout n\u2019est pas \u00e0 fuir dans les c\u00e9l\u00e9brations religieuses, tous les textes et toutes les paroles ne sont pas \u00e0 rejeter, et parfois m\u00eame une messe d\u2019enterrement est indispensable pour accepter la mort, la perte d\u00e9finitive de l\u2019\u00eatre cher et le fait que la seule r\u00e9surrection possible r\u00e9side dans le souvenir. Mais sans la foi qui anime les fervents, les fait rire et murmurer que tout est \u00e0 prendre en notes, on a le sentiment d\u2019\u00eatre un cancre assis au fond de l\u2019\u00e9glise, parfois capt\u00e9 par un mot mais la plupart du temps en marge, dans le recul critique, voire le rire aussi, mais de d\u00e9rision. La messe est dite, Novarina aura pu \u00eatre d\u2019une importance cruciale mais il faut aujourd\u2019hui lui dire adieu, sans regrets, avec reconnaissance m\u00eame, et se tourner vers ce qui reste bien vivant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;- Le Vivier des noms de Val\u00e8re Novarina Avignon, Clo\u00eetre des Carmes Dans le Clo\u00eetre des Carmes, \u00e0 la belle \u00e9toile, le grand pr\u00eatre Val\u00e8re Novarina dit sa derni\u00e8re messe, Le Vivier des Noms. Spectatrice de L\u2019Acte inconnu, en 2007 \u2013 puis du Vrai Sang, quelques ann\u00e9es plus tard \u2013 cette pi\u00e8ce avait alors constitu\u00e9 une premi\u00e8re approche du th\u00e9\u00e2tre contemporain, du moins non boulevardien et vaudevillesque, et a donc probablement jou\u00e9 un r\u00f4le majeur sur le choix des pi\u00e8ces<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":958,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-960","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/960","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/958"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=960"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=960"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}