


{"id":969,"date":"2015-07-14T17:16:53","date_gmt":"2015-07-14T15:16:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=969"},"modified":"2015-07-14T17:16:53","modified_gmt":"2015-07-14T15:16:53","slug":"des-arbres-a-abattre-de-lupa-ou-le-bruissement-de-paroles-endeuillees","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/des-arbres-a-abattre-de-lupa-ou-le-bruissement-de-paroles-endeuillees\/","title":{"rendered":"Des Arbres \u00e0 abattre, de Lupa, ou le bruissement de paroles endeuill\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><center><em><a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot44&#038;var_mode=calcul\">Des Arbres \u00e0 abattre<\/a><\/em>, mise en sc\u00e8ne <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot42\">Krystian Lupa<\/a><br \/>\n<br \/>d&rsquo;apr\u00e8s le roman de <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot43\">Thomas Bernhard<\/a>, <br \/>\nmise en sc\u00e8ne <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot42\">Krystian Lupa<\/a><br \/>\n<br \/>Avignon 2015, La FabricA <\/center>\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-968\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/arton365.jpg\" width=\"920\" height=\"613\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-932\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/2015_des_arbres.jpg\" alt=\"2015_des_arbres.jpg\" width=\"920\" height=\"613\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p><small><quote>Tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de oublier. Je ne peux pas beaucoup \u00e0 la fois. \u00c7a laisse le temps de noter. Je ne la vois pas mais je l\u2019entends l\u00e0-bas derri\u00e8re. C\u2019est dire le silence. Quand elle s\u2019arr\u00eate je continue. Quelquefois elle refuse. Quand elle refuse je continue. Trop de silence je ne peux pas. Ou c\u2019est ma voix trop faible par moments. Voil\u00e0 pour l\u2019art et la mani\u00e8re.<br \/>\nSamuel Beckett, <em>Assez<\/em><\/quote><\/small><br \/>\n\u00ab\u00a0Ecrire imm\u00e9diatement, sans d\u00e9lai, avant qu\u2019il ne soit trop tard\u00a0\u00bb\u00a0: les derniers mots du roman de Thomas Bernhard, <em>Des arbres \u00e0 abattre<\/em>, dont Krystian Lupa offre une adaptation sensible et magistrale au public avignonnais sonnent comme une injonction au devenir critique du spectateur. \u00c9crire imm\u00e9diatement, avant que la m\u00e9moire ne vienne travailler l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un spectacle de plus de quatre heures o\u00f9 s\u2019entrem\u00ealent la voix de Thomas Bernhard, de son narrateur, de ses protagonistes et de Lupa lui-m\u00eame, qui soutient de ses borborygmes et m\u00e9lodies les divagations guid\u00e9es des acteurs polonais. \u00c9crire sans d\u00e9lai, tant que la musique lancinante du Bol\u00e9ro de Ravel anime encore le corps du spectateur, hante encore sa sensibilit\u00e9 qui peine \u00e0 sortir de cette torpeur dans laquelle Lupa nous plonge. \u00c9crire avant qu\u2019il ne soit trop tard, alors que l\u2019instant est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9\u00a0: d\u00e9j\u00e0 Avignon para\u00eet loin et n\u2019en reste que ces notes \u00e9crites dans l\u2019obscurit\u00e9 de la salle, entre les lignes du programme, et dont la v\u00e9rit\u00e9 est \u00e0 chercher dans ce qu\u2019elles ont laiss\u00e9 sous silence, dans ce que la main n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 inscrire \u2013 impossible d\u2019\u00e9crire \u00e7a s\u2019exprime le compagnon de vie de Joana dont le suicide constitue l\u2019objet indicible et tu de ce d\u00eener artistique au centre du roman de Thomas Bernhard.<br \/>\n\t\u00c9crire donc, depuis la position du m\u00e9lancolique qui ressasse inlassablement les souvenirs, les instants d\u2019une exp\u00e9rience th\u00e9\u00e2trale o\u00f9 l\u2019intimit\u00e9 construite par les acteurs est sans cesse fractur\u00e9e. Non pas tant interrompue que d\u00e9plac\u00e9e au fil des espaces, vid\u00e9os ou th\u00e9\u00e2traux \u2013 si tant est qu\u2019il soit possible de les distinguer \u2013, auxquels se confrontent les personnages de Thomas Bernhard. Aucun espoir de parvenir \u00e0 retranscrire le spectacle dans sa continuit\u00e9 \u2013 qui, d\u2019ailleurs, est une continuit\u00e9 pli\u00e9e, feuillet\u00e9e \u2013 et d\u2019en proposer une mise en r\u00e9cit \u00e0 proprement parler mais la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un travail de deuil, dans et par l\u2019\u00e9criture, de ce spectacle pour \u00eatre \u00e0 nouveau en mesure de r\u00e9investir le reste du monde th\u00e9\u00e2tral et de cr\u00e9er de nouveaux sch\u00e9mas d\u2019attachement. Freud nomme cela l\u2019\u00e9tape de la lib\u00e9ration du moi.<br \/>\n\tSuivons donc ce feuillettement th\u00e9\u00e2tral \u00e9labor\u00e9 par Krystian Lupa et ses acteurs dans cette adaptation de Thomas Bernhard dont l\u2019\u0153uvre lui est plus que famili\u00e8re puisqu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 de son sixi\u00e8me travail sur l\u2019auteur autrichien. L\u2019intrigue se r\u00e9sume facilement\u00a0: \u00e0 l\u2019occasion du suicide dans la petite ville de Kilb de Joana Thul, le narrateur \u2013 prenant chez Lupa la figure de Thomas Bernhard lui-m\u00eame, interpr\u00e9t\u00e9 par le virtuose Piotr Skiba \u2013 se trouve invit\u00e9 \u00e0 un d\u00eener chez un ancien couple d\u2019amis, Maja et Gerhard Auersberger, un rituel social et artistique confront\u00e9 \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un rituel de deuil et qui accueille pour l\u2019occasion un acteur du Th\u00e9\u00e2tre national que toute l\u2019intelligentsia autrichienne s\u2019arrache. Assis dans son fauteuil \u00e0 oreille, il n\u2019en finit plus de vomir sa haine pour l\u2019hypocrisie de ces artistes rat\u00e9s et arrogants, finissant par admettre son inexplicable attachement \u00e0 ceux-l\u00e0 m\u00eame qu\u2019il d\u00e9teste.<br \/>\n\tAlors que le public entre encore dans la salle de la Fabrica, la vid\u00e9o d\u2019une interview de Joana Thul, incarn\u00e9e par Marta Zieba, est projet\u00e9e sur un \u00e9cran au centre du plateau. L&rsquo;\u00e9cran surplombe un salon bourgeois, charg\u00e9 de fauteuils en cuir, d\u2019un immense piano \u00e0 queue et s\u00e9par\u00e9 des spectateurs par des vitres dans lesquelles ces derniers se refl\u00e8tent. Au sol, \u00e0 une dizaine de centim\u00e8tres du premier rang, une fronti\u00e8re rouge prolong\u00e9e de chaque c\u00f4t\u00e9 par des fl\u00e8ches, rouges elles-aussi, qui se perdent en hauteur vers un ciel inaccessible. \u00c0 jardin, une porte donne sur l\u2019ext\u00e9rieur\u00a0; \u00e0 cour, un porte-manteau et un fauteuil \u00e0 oreille\u00a0; au lointain, un espace vide qui se fera surface de projection d\u2019arbres, d\u2019immenses fen\u00eatres d\u2019un entrep\u00f4t ou encore de formes circulaires, tel l\u2019\u0153il qui regarde Ca\u00efn dans sa tombe. Plut\u00f4t que de proposer ici le r\u00e9cit exhaustif du spectacle \u2013 entreprise tant impossible qu\u2019inutile \u2013 nous voudrions nous laisser porter par le surgissement de quelques sc\u00e8nes qui construisent en creux le travail de deuil de chacun des protagonistes suite au suicide de Joana. Perdons-nous ainsi dans l\u2019entrem\u00ealement des nappes sonores, des chuintements (ou bruissements, dirait Barthes) de la langue polonaise qui sous-tendent les confessions des protagonistes et font surgir, tel un punctum, l\u2019\u00e9motion \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 on ne l\u2019attendait pas.<br \/>\n\tDans les interstices de ces nappes entrem\u00eal\u00e9es et feuillet\u00e9es se dessine notamment \u2013 et nous insistons sur ce notamment, il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une trame dramaturgique parmi d\u2019autres \u2013 une dramaturgie du deuil, un fil que l\u2019on peut suivre pour mieux se perdre. Faisons ainsi l\u2019hypoth\u00e8se que tout le premier acte est l\u2019occasion pour chacun des protagonistes de faire l\u2019\u00e9preuve de la r\u00e9alit\u00e9 de la perte de Joana. Hypoth\u00e8se factice et n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9criture qui ne doit pas pour autant donner l\u2019illusion d\u2019une lin\u00e9arit\u00e9\u00a0: si la mise en r\u00e9cit engendr\u00e9e par le mouvement d\u2019\u00e9crire est r\u00e9elle, elle se confronte toujours d\u00e9j\u00e0 \u2013 et \u00e9choue face \u2013 aux multiplicit\u00e9s de temporalit\u00e9s et d\u2019\u00e9tats de pr\u00e9sence qui caract\u00e9rise chaque acteur\/personnage.<br \/>\nAu cours du repas qui suit l\u2019enterrement de Joana, son compagnon tente de faire le r\u00e9cit de la sortie du corps du plastique dans lequel il avait \u00e9t\u00e9 emball\u00e9, de sorte que chaque bouch\u00e9e de goulash qu\u2019il porte vers ses l\u00e8vres semble \u00eatre un geste d\u2019anthropophagie, une tentative de fusion. On notera que l\u2019impossibilit\u00e9 de cette fusion est redoubl\u00e9e par le choix de l\u2019image vid\u00e9o pour cette sc\u00e8ne qui est projet\u00e9e sur l\u2019\u00e9cran suspendu au centre du plateau et que regardent, par l\u2019envers, certains protagonistes. Accentuant l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 de la n\u00e9crophagie par l&rsquo;interm\u00e9diaire du gros plan, la vid\u00e9o participe, dans le m\u00eame temps, d\u2019une d\u00e9r\u00e9alisation, d\u2019une distanciation signifi\u00e9e notamment par ces quelques regards distraits des protagonistes silencieux qui semblent assister \u00e0 la projection d\u2019un souvenir auquel ils n\u2019ont pas particip\u00e9, tandis que d\u2019autres sont absents \u00e0 eux-m\u00eames, pris dans leurs monologues int\u00e9rieurs tus.<br \/>\n\tDes tentatives de fusion d\u00e9\u00e7ues sont rejou\u00e9es, \u00e0 des intensit\u00e9s et selon des degr\u00e9s singuliers en fonction de chaque personnage, au moment du retour fantomatique de Joana, qui appara\u00eet alors que le salon des Auersberger s\u2019emplit d\u2019une fum\u00e9e blanche, s\u2019avan\u00e7ant vers le public sous le regard fig\u00e9 de tous les invit\u00e9s. Portant son visage dans l\u2019\u00e9cart qui s\u00e9pare les vitres du salon, Joana passe ensuite de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de celles-ci, tandis qu\u2019un des personnages f\u00e9minins tente de saisir sa main \u00e0 travers la paroi vitr\u00e9e \u2013 espoir d\u2019un contact qui lui est refus\u00e9 et offert au spectateur du premier rang sur l\u2019\u00e9paule duquel Joana vient s\u2019appuyer, paraissant vouloir se jeter dans le vide du gradin avant de retourner, tremblante, dans l\u2019espace du jeu. Ce passage de \u00ab\u00a0l\u2019autre c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb de la fronti\u00e8re rouge est soutenu du regard par Albert Rehmden, alias Alfred Kubin, interpr\u00e9t\u00e9 par Andrzej Szeremeta. L\u2019auteur du roman fantastique L\u2019autre c\u00f4t\u00e9 et le ma\u00eetre de la Cit\u00e9 du r\u00eave re-cr\u00e9\u00e9 par Lupa en 2012 se tient, silencieux, \u00e0 la limite des vitres et d\u00e9visage le public sans para\u00eetre le voir. Il est tel une figure de bord arassienne, en ce sens qu\u2019il signale un point d\u2019entr\u00e9e du regard pour le spectateur tout en lui renvoyant son image passive, il est ce qui nous regarde dans ce que nous regardons et pour autant ce qui ne nous voit pas. Car, comme souvent chez Lupa, le quatri\u00e8me mur s\u2019effondre, certes, mais il n\u2019y a rien derri\u00e8re, comme lorsque dans La cit\u00e9 du r\u00eave, un personnage prend en photo le public et lui expose le clich\u00e9 sur lequel n\u2019appara\u00eet qu\u2019une salle vide.<br \/>\n\tLupa s\u00e8me ainsi tout au long de son spectacle des complicit\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cart qui n\u00e9cessitent, pour les saisir, que le spectateur impertinent s\u2019arrache \u00e0 ce qui se pr\u00e9sente comme la sc\u00e8ne principale, l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019action au sens dramatique et classique du terme a lieu. Sortes de sc\u00e8nes en retrait, de sc\u00e8nes de bord comme ce jeu \u00e9rotique de pieds et de jambes sous la table entre Joyce et Gerhard Auersberger alors que l\u2019acteur du Th\u00e9\u00e2tre national occupe l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de l\u2019espace par son ego d\u00e9mesur\u00e9 et bavard, ou bien ce sourire isol\u00e9 de Kubin vers Joana qui signale une intimit\u00e9 singuli\u00e8re.<br \/>\n\tJoana dont tout ce premier acte travaille \u00e0 construire la figure christique, ses mains portant l\u2019espace d\u2019un instant les stigmates sanglants lorsqu\u2019elle franchit la limite rouge, son corps se dressant nu dans un dernier cri, les bras en croix, \u00e0 la fin de la mise en acte par Thomas Bernhard et elle d\u2019une pi\u00e8ce de leur pass\u00e9, La princesse nue. Pi\u00e8ce qui est pour ce m\u00eame Thomas Bernhard, ou Piotr Skiba, ou le narrateur \u2013 on ne sait plus tr\u00e8s bien comment le d\u00e9signer tant Lupa trouble les degr\u00e9s de pr\u00e9sence, de r\u00e9alit\u00e9 et de fiction \u2013 la mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la perte de Joana. Un dernier espoir de consommation \u00e9rotique figure au centre de cette pi\u00e8ce qu\u2019ils rejouent mais d\u00e9j\u00e0 l\u2019instant est pass\u00e9, la mort de Joana est devenue r\u00e9elle\u00a0: le spectacle nous reste interdit, le plateau entre en mouvement au moment o\u00f9 ils se d\u00e9shabillent et vient semer le trouble dans la temporalit\u00e9 et la lin\u00e9arit\u00e9 de l\u2019intrigue.<br \/>\n\tLe premier acte signe ainsi l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019une fusion recherch\u00e9e par chacun selon un mode et un rythme singulier, que ce soit par l\u2019acte sexuel manqu\u00e9 au travers d\u2019une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre fantasm\u00e9e, par la n\u00e9crophagie ou par un mouvement de transcendance qui emporte Joana et Joana seule, laissant les autres protagonistes face au vide de son absence et dans un \u00e9tat singulier, la rupture dans le trajet du d\u00e9sir de fusion n\u2019ayant jamais lieu au m\u00eame endroit. Absence que double la figure de l\u2019acteur du Th\u00e9\u00e2tre national, puisque son arriv\u00e9e ne cesse d\u2019\u00eatre annonc\u00e9e pendant la premi\u00e8re partie et qui appara\u00eet, de fa\u00e7on signifiante, \u00e0 l\u2019or\u00e9e du deuxi\u00e8me acte au centre d\u2019une (s)c\u00e8ne.<br \/>\n\tSi l\u2019on poursuit notre hypoth\u00e8se d\u2019un fil dramaturgique endeuill\u00e9, cette deuxi\u00e8me partie tiendrait lieu de processus \u00e0 la fois singuliers et collectifs de d\u00e9s\u00e9rotisation de l\u2019objet perdu\u00a0: l\u2019\u00e9preuve de la perte de l\u2019objet perdu a mis les protagonistes face \u00e0 son absence, reste \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 reconstruire, peu \u00e0 peu, des sch\u00e9mas d\u2019attachement autres que ceux dont sa disparition est la trace, au sens derridien du terme.<br \/>\n\tEt c\u2019est par la musique, celle du Bol\u00e9ro de Ravel qui se propage dans les corps des acteurs \u2013 et des spectateurs, par contagion, selon ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019\u00ab\u00a0empathie kinesth\u00e9sique\u00a0\u00bb dont parle Hubert Godard au sujet du mouvement dans\u00e9. Apr\u00e8s avoir d\u00e9gust\u00e9 \u00e0 une heure ind\u00e9cente un sandre et ri de la sempiternelle r\u00e9p\u00e9tition d\u2019\u00e9loges auto attribu\u00e9es par l\u2019acteur du Th\u00e9\u00e2tre national pour son r\u00f4le d\u2019Ekdal, les participants de ce d\u00eener artistique \u00e9coutent et se laissent emporter par le rythme r\u00e9p\u00e9titif et cyclique du Bol\u00e9ro. Fa\u00e7on pour Lupa \u00e9galement de suspendre le d\u00e9roulement du temps, de repousser la fin annonc\u00e9e plusieurs fois par des sorties \u2013 qui n\u2019en sont pas \u2013 de quelques acteurs. Derniers instants de mouvements libidineux du corps de Jeannie Billroth que transportent l\u2019ivresse et la musique\u00a0; explosion, au milieu de ce \u00ab\u00a0ch\u0153ur silencieux\u00a0\u00bb, de la col\u00e8re de Kubin dont le silence manifestait en creux la difficult\u00e9 de faire face au deuil, et de celle de l\u2019acteur du Th\u00e9\u00e2tre national qui, dans une r\u00e9volte surprenante et magistrale, renverse le rapport de forces alors \u00e9tabli, s\u2019inscrit en miroir de la figure de Thomas Bernhard, allant jusqu\u2019\u00e0 occuper son espace et surprendre les spectateurs encore \u00e9prouv\u00e9s par l\u2019\u00e9coute redoubl\u00e9e du <em>Bol\u00e9ro<\/em>.<br \/>\n\tDes lib\u00e9rations possibles du moi s\u2019esquissent alors au sortir de ces quatre heures trente pendant lesquelles la temporalit\u00e9 n\u2019a eu de cesse d\u2019\u00eatre \u00e9prouv\u00e9e en dur\u00e9es \u2013 au sens bergsonien du terme \u2013 distinctes, en \u00e9tats de consciences concomitants mais non simultan\u00e9s. Au travers des brumes de l\u2019alcool et de la r\u00e9sonance silencieuse du Bol\u00e9ro surgissent des images d\u2019un r\u00eave\u00a0: une Marie-Madeleine enceinte et errante au lointain, le compagnon de vie qui observe, dans l\u2019ombre, les arbres du fond, Joana, immobile et en larmes, dans sa chambre devenue rouge, Gerhard Auersberger qui se confond avec le fauteuil dans lequel il est affal\u00e9, James (et) Joyce assis dans la p\u00e9nombre ou absents \u00e0 eux-m\u00eames au premier plan, Thomas Bernhard dans son fauteuil \u00e0 oreille, \u00e0 distance du salon, jouant avec un clou.<br \/>\n\tC\u2019est bien sur le mode du sympt\u00f4me en creux de l\u2019oubli que s\u2019\u00e9prouve ce spectacle de Lupa\u00a0: dans la torpeur d\u2019un \u00e9tat de passivit\u00e9 active o\u00f9 s\u2019entrem\u00ealent sc\u00e8nes de bord et images \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Comme cette chaussure qu\u2019\u00f4te Skiba et qu\u2019il frappe contre son cr\u00e2ne avant de jouer \u00e0 l\u2019\u00e9quillibriste sur la ligne rouge tout en d\u00e9roulant son monologue.S\u2019ajoutent, dans le d\u00e9sordre, un je t\u2019aime de Lupa (mais parle-t-il en son nom ou en celui de Thomas Bernhard, ou du narrateur\u00a0? ) adress\u00e9 \u00e0 Joana qui fr\u00e9mit\u00a0; les \u00e9chos des r\u00e9pliques des acteurs se transformant en voyelles chant\u00e9es et borborygmes dans la voix d\u2019un Lupa qui rejoint ici la figure de Kantor, soutenant plut\u00f4t que corrigeant les acteurs dans leurs monologues en ajoutant des strates sonores\u00a0; le bruit des respirations des acteurs derri\u00e8re la parole de Skiba et du compagnon de vie lorsqu\u2019il raconte sa rencontre avec Joana. Autant de souvenirs qui ressurgissent au travers de l\u2019\u00e9criture comme travail de deuil et y marquent les empreintes singuli\u00e8res et multiples d\u2019un effacement par l\u2019oubli.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des Arbres \u00e0 abattre, mise en sc\u00e8ne Krystian Lupa d&rsquo;apr\u00e8s le roman de Thomas Bernhard, mise en sc\u00e8ne Krystian Lupa Avignon 2015, La FabricA Tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de oublier. Je ne peux pas beaucoup \u00e0 la fois. \u00c7a laisse le temps de noter. Je ne la vois pas mais je l\u2019entends l\u00e0-bas derri\u00e8re. C\u2019est dire le silence. Quand elle s\u2019arr\u00eate je continue. Quelquefois elle refuse. Quand elle refuse je continue. Trop de silence je ne peux pas. Ou c\u2019est ma<\/p>\n","protected":false},"author":37,"featured_media":968,"menu_order":0,"template":"","categorie_article":[27],"class_list":["post-969","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","categorie_article-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article\/969","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/37"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/968"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=969"}],"wp:term":[{"taxonomy":"categorie_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/categorie_article?post=969"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}