


{"id":976,"date":"2015-07-16T13:29:33","date_gmt":"2015-07-16T11:29:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=976"},"modified":"2015-07-16T13:29:33","modified_gmt":"2015-07-16T11:29:33","slug":"jamais-assez-de-f-lambert-lart-et-la-maniere-de-meubler","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/article\/jamais-assez-de-f-lambert-lart-et-la-maniere-de-meubler\/","title":{"rendered":"Jamais assez de F. Lambert : L&rsquo;art et la mani\u00e8re de meubler"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">&#8212;&#8212;&#8212;<br \/>\n<center><i><a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot62\">Jamais assez<\/a><\/i>, chor\u00e9graphie de <a href=\"http:\/\/insense-scenes.net\/spip.php?mot61\">Fabrice Lambert<\/a><br \/>\n<br \/>Avignon 2015, Gymnase du lyc\u00e9e Aubanel<\/center><\/p>\n<hr \/>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-974\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/arton368.jpg\" width=\"800\" height=\"533\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-975\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/2015-jamais_assez.jpg\" alt=\"2015-jamais_assez.jpg\" align=\"center\" width=\"920\" height=\"613\" \/><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Au  centre, un carr\u00e9 de lumi\u00e8re trace l\u2019espace o\u00f9 \u00e9volueront dix danseurs dans la musique satur\u00e9e de guitares et stri\u00e9e de voix. Une heure durant, dans le gymnase du lyc\u00e9e Aubanel, la chor\u00e9graphie de Fabrice Lambert, sagement, s\u00e9rieusement, avec patience et acharnement, est \u00e0 son travail\u00a0: une heure comme on remplit un sac \u2013 ou le temps, ou l\u2019espace \u2013 avec ce qu\u2019on trouve. Domine alors doucement le sentiment que ce spectacle ne fait que <i>meubler<\/i>.<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p>Lisant le propos que Fabrice Lambert tisse savamment dans le programme, on rencontrera noms de Ma\u00eetres (Pasolini, Virilo, Deleuze et Guattari), de Mod\u00e8les (Carolyn Carlson, Catherine Diverr\u00e8s, Fran\u00e7ois Verret, Rachid Ouramdane\u2026[[les points de suspension issus du programme sont \u00e0 eux-m\u00eames \u00e9loquents]]), de Concepts (l\u2019accident int\u00e9gral, le corps sans organe), d&rsquo;Id\u00e9es (exp\u00e9riences de perception, bloc de pens\u00e9e, d\u2019\u00e9nergie, de mati\u00e8re), lieux communs qui donnent \u00e0 penser de la pens\u00e9e tout \u00e9tablie, plut\u00f4t qu\u2019ils ouvrent \u00e0 la pens\u00e9e les relations qui en renouvelleraient l\u2019usage. Mais passons\u00a0: on sait combien un chor\u00e9graphe aujourd\u2019hui doit se plier \u00e0 ces emprunts pour donner des gages aux institutions et parer ses projets d\u2019un habillage rationnel et po\u00e9tique \u2013 ce qui est convoqu\u00e9 ici porte ensemble les deux masques \u2013\u2009; fa\u00e7on de chausser les cothurnes tragiques pour se pousser du col. <em>Jamais assez<\/em> : jamais assez de r\u00e9f\u00e9rences. Un corpus, avant les corps \u2013\u00a0au lieu m\u00eame des corps. Il faudrait malgr\u00e9 tout qu&rsquo;on se penche un jour sur cette normalisation rampante des pens\u00e9es les plus vives de notre pr\u00e9sent ramen\u00e9es dans ces <i>dossiers institutionnels <\/i> \u00e0 des platitudes convenues, passe-partout consensuels, passe-muraille st\u00e9riles. On imagine qu\u2019\u00e0 un fonctionnaire de la DRAC ou un directeur de th\u00e9\u00e2tre ce que de tels propos peut provoquer, \u00e9voquer\u00a0: le dossier \u00e9pais et nourri de citations comme gage de s\u00e9rieux, et tant pis pour la coh\u00e9rence \u2013 le temps est \u00e0 la bo\u00eete \u00e0 outils, \u00e0 l\u2019invocation de ce qui tient lieu de pens\u00e9e plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019invention de ses propres outils forg\u00e9s pour soi-m\u00eame.<br \/>\nUne fois encore, on sait trop combien les circuits de production exigent d\u2019habillage et on s\u2019autorise \u00e0 feuilleter avec bienveillance et nonchalamment <i>ces belles notes d\u2019intention<\/i> qui meublent le projet, pour meubler le temps ; c\u2019est aussi peut-\u00eatre la fonction de ce type de prose\u00a0: que le spectateur puisse r\u00eaver distraitement autour des citations, syntaxe contemporaine de la pens\u00e9e r\u00e9duite \u00e0 du slogan [[<em>corps sans organe<\/em> deviendra bient\u00f4t un sigle, et pourquoi pas une marque\u2009?]] \u2013 le temps passe, c&rsquo;est sa nature ; on lit en attendant que le rideau s\u2019ouvre. Car un rideau est lev\u00e9 \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne. Dans l&rsquo;esprit du metteur en sc\u00e8ne, c&rsquo;est peut-\u00eatre une audace formelle folle, provocation m\u00eame\u00a0: ou comment renouer aux gestes les plus \u00e9cul\u00e9s du Th\u00e9\u00e2tre voudrait t\u00e9moigner de sa n\u00e9o-modernit\u00e9\u2009? D\u00e9tail\u2009; d\u2019ailleurs le rideau s\u2019ouvre sans les trois coups, il ne faut pas exag\u00e9rer. Mais c&rsquo;est un premier signe qui aurait d\u00fb nous alerter : \u00ab Quand la philosophie peint gris sur gris, c&rsquo;est qu&rsquo;une figure de la vie est devenue vieille \u00bb \u2013 et quand le spectacle vivant se maquille le visage avec ses propres cendres ?<br \/>\nOutre les lieux communs de la pens\u00e9e contemporaine et les slogans qui <i>font<\/i> le s\u00e9rieux d\u2019un projet, Lambert a donn\u00e9 \u00e0 son spectacle un propos\u00a0: ou plut\u00f4t un propos pr\u00e9existe \u00e0 son spectacle. Propos qui donnera mati\u00e8re \u00e0 celui-ci, figure et dramaturgie, presque r\u00e9cit, \u00e0 l\u2019entendre. C\u2019est un documentaire de Michael Madsen, <i>Into Eternity<\/i>, sur le chantier d\u2019enfouissement des d\u00e9chets nucl\u00e9aires, chantier immense pens\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de temps mill\u00e9naire de destruction de ces d\u00e9chets, qui a fortement impressionn\u00e9 le chor\u00e9graphe. On voit bien que ce film avait tout pour plaire \u00e0 un artiste qui voudrait se situer \u00e0 l\u2019intersection des sciences humaines, sociales [?] et physiques [??] \u2013 brassons large \u2013 avec la volont\u00e9 de le brancher \u00e0 la philosophie de notre temps (qui date, faut-il le rappeler, des ann\u00e9es\u00a01970), et qui lui permet d\u2019ajouter la ligne <em>d\u00e9veloppement durable<\/em> au CV de son projet. Parmi les soutiens financiers du spectacle, le Minist\u00e8re de la Culture et de la Communication donne la main \u00e0 la Fondation BNP Paribas\u00a0: la danse est aussi un ami (concept blanchotien qui servira peut-\u00eatre au prochain spectacle) de la <em>phynance<\/em>.<br \/>\nMais le rideau s\u2019est d\u00e9j\u00e0 lev\u00e9 tandis qu\u2019on r\u00eavait centrale nucl\u00e9aire et d\u00e9chets infiniment d\u00e9truits, et que dansent devant nous dix beaux danseurs \u00e0 la technique aussi irr\u00e9prochable que la plastique. Une heure durant, le spectacle construira sa dynamique pr\u00e9cise et souvent belle\u00a0: une mont\u00e9e en intensit\u00e9 comme l\u2019\u00e9crivent les artificiers du 14 juillet \u2013 gerbes isol\u00e9es de solos (chacun son tour seul), puis duos, trios, avant le final de plus forte intensit\u00e9 (oh, la belle bleue, oh la belle rouge). Distraitement, on se souvient du propos. On t\u00e2che un peu d\u2019ajuster sa fable \u00e0 ce que l\u2019on voit\u00a0: les corps des danseurs seraient telles particules en mouvement, en d\u00e9sint\u00e9gration, ou en lib\u00e9ration\u2009; mais peut-\u00eatre la centrale nucl\u00e9aire n\u2019est qu\u2019une all\u00e9gorie de notre condition inhumaine, vou\u00e9e \u00e0 l\u2019impossible destruction et infiniment vivant malgr\u00e9 tout\u2009? Le po\u00e8me sur le po\u00e8me est aussi st\u00e9rile que vain\u2009; devant nous les dix danseurs dansent leur propre mouvement, et sans doute cela est assez.<br \/>\nCar on devine un propos chor\u00e9graphique plus ferme \u2013 et moins de seconde main, que celui pseudo-philosophique et pseudo-politique, qui remplit le programme. Un travail o\u00f9 s\u2019articulent finement et avec grande pr\u00e9cision labeur sur le temps et ouvrage sur l\u2019espace. De l\u2019espace, on le dira recompos\u00e9 presque \u00e0 chaque moment, tant les corps en disposent autour d\u2019eux \u2013 plut\u00f4t que l\u2019espace dispose de leur corps \u2013, le fermant soudainement, l\u2019ouvrant plus largement, construisant des archipels et des continents, fabriquant avec science ce plateau en \u00e9quilibre sous leur pas dont on a l\u2019impression que, pos\u00e9 sur les cornes d\u2019un taureau, il pourrait demeurer dans l\u2019instabilit\u00e9 dynamique qui les maintient debout. Du temps, on le mesure relatif (ah, si Bergson avait \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9, on aurait pu demander des financements \u00e0 un fabricant de montres\u00a0: les Lipp sont aujourd\u2019hui m\u00e9c\u00e8nes)\u00a0: acc\u00e9l\u00e9ration soudaine des arabesques, et ralentissements en sortie de gestes, \u00e9l\u00e9vations brusques des corps, effondrement dans la lenteur d\u2019une gravit\u00e9 contre laquelle lutte pied \u00e0 pied la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de ces danseurs.<br \/>\nLa syntaxe chor\u00e9graphique de Lambert est lisible, ouverte, d\u2019aucuns diraient <i>accessible<\/i>\u00a0: rayonne surtout la boucle, qui autonomise chaque danseur et rend \u00e0 chacun ses minutes d\u2019attention. Ce spectacle se regarde geste apr\u00e8s geste, et tableau apr\u00e8s tableau par contigu\u00eft\u00e9 de danseurs \u00e0 danseurs \u2013 l\u2019\u00e9criture de Lambert est g\u00e9n\u00e9reuse pour ses danseurs et ses spectateurs\u00a0: et c\u2019est sans doute dans cette \u00e9vidence \u2013 la fermet\u00e9 de cette syntaxe \u2013 qu\u2019appara\u00eet finalement la port\u00e9e de ce travail : sa datation imm\u00e9diate. Car ces mouvements \u00e9crits et sur-\u00e9crits r\u00e9pondent absolument \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019on pourrait se faire de la danse, d&rsquo;une danse telle qu&rsquo;en elle m\u00eame le pass\u00e9 l&rsquo;a produite et reproduite. Elle conc\u00e8de \u00e0 la modernit\u00e9 (les brusques changements de rythme) davantage qu\u2019elle n\u2019en fait la conqu\u00eate \u2013 et se fonde sur un classicisme (les voltes et les d\u00e9placements, la logique binaire du solo et des duos) comme socle o\u00f9 s\u2019adosse le spectacle davantage que comme une forme \u00e0 d\u00e9construire ou \u00e0 attaquer.<br \/>\nSpectacle plein de sueur et sans larmes \u2013 singulier et accablant paradoxe d&rsquo;une d\u00e9monstration m\u00e9canique de chair et de corps qui finit par produire de la d\u00e9sincarnation. Parfois (geste qui lorgne vers la modernit\u00e9 comme un passage oblig\u00e9, voire contraint) la musique lourde s\u2019arr\u00eate et on entend toute la pesanteur du souffle et des hal\u00e8tements, ceux qui marquent l\u2019effort, mais dont on devine qu\u2019ils agissent aussi comme signe pour les autres danseurs de la pr\u00e9sence d\u2019un tel pour le dessin des d\u00e9placements\u00a0: on voit le travail \u00e0 l\u2019\u0153uvre comme travail, comme du travail. Ces corps ne sont pas pour autant prol\u00e9taires du geste, plut\u00f4t artisans, athl\u00e8tes m\u00eames. Alors face \u00e0 ce mouvement, aucun d\u00e9placement int\u00e9rieur\u00a0: tout est \u00e0 sa place sur sc\u00e8ne (s\u00e9quence \u00e9difiante o\u00f9 chaque acteur rapidement se croise pour que l\u2019ensemble forme comme une spirale d\u2019ADN\u00a0: personne ne se heurte, tout est r\u00e9gl\u00e9 comme une partition, ou ces bo\u00eetes \u00e0 musique dont on tourne la manivelle pour entendre le son m\u00e9canique et rassurant d&rsquo;une chanson <em>vieillotte<\/em>), tout interdit l\u2019accident, la d\u00e9mesure, l\u2019impossible, l\u2019impensable, l\u2019insens\u00e9, le d\u00e9bordement, le surgissement (la vie).<br \/>\nUne heure durant, ces corps auront accompli le programme qu\u2019inlassablement dans leurs r\u00e9p\u00e9titions ils auront pr\u00e9par\u00e9. Aucun changement \u00e0 vue\u00a0: chaque minute passera, r\u00e9alis\u00e9e dans l\u2019encha\u00eenement des mouvements, comme on l\u2019avait pr\u00e9vu sur le papier. Entre le programme qui avait meubl\u00e9 le temps, et devant soi ces corps tous \u00e0 la t\u00e2che de meubler l\u2019espace, on regarde quelque chose qui a d\u00e9j\u00e0 eu lieu, et qui para\u00eet r\u00e9solument obsol\u00e8te.<br \/>\nSeule une image demeure\u00a0: la premi\u00e8re. Le carr\u00e9 de lumi\u00e8re au centre du plateau est vide. Imperceptiblement, des mouvements dans le lointain. Peu \u00e0 peu, on discerne des corps roul\u00e9s contre le sol, li\u00e9s les uns aux autres, avan\u00e7ant vers l\u2019avant-sc\u00e8ne, lentement, tr\u00e8s lentement. Ils atteignent le bord le plus \u00e9loign\u00e9 du carr\u00e9 de lumi\u00e8re, l\u2019avalent\u00a0: et cependant, l\u2019image donne \u00e0 penser que ce sont eux, corps noirs, qui sont br\u00fbl\u00e9s par la lumi\u00e8re et fabriquent une mati\u00e8re opaque, comme une coul\u00e9e de lave avance et br\u00fble en se solidifiant. Cette image, br\u00e8ve et liminaire, proposait la danse comme ce mouvement capable de fabriquer du temps en d\u00e9truisant l\u2019espace, d\u2019arr\u00eater le temps en inventant un autre espace, de faire du sol la surface m\u00eame d\u2019une profondeur, et de la virtuosit\u00e9 des acteurs, la pesanteur encombr\u00e9e de leurs corps roul\u00e9s sur eux-m\u00eames. Une fa\u00e7on de lutter contre la danse et le temps et l\u2019espace et de lever un propos de lui-m\u00eame. Mais, tr\u00e8s vite, imm\u00e9diatement apr\u00e8s cela, les corps se sont mis \u00e0 danser.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8212;&#8212;&#8212; Jamais assez, chor\u00e9graphie de Fabrice Lambert Avignon 2015, Gymnase du lyc\u00e9e Aubanel Au centre, un carr\u00e9 de lumi\u00e8re trace l\u2019espace o\u00f9 \u00e9volueront dix danseurs dans la musique satur\u00e9e de guitares et stri\u00e9e de voix. 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