


{"id":1311,"date":"2016-11-06T22:05:05","date_gmt":"2016-11-06T21:05:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.insense-scenes.net\/wordpress\/?p=1311"},"modified":"2016-11-06T22:05:05","modified_gmt":"2016-11-06T21:05:05","slug":"edito-novembre-2016","status":"publish","type":"edito","link":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/edito\/edito-novembre-2016\/","title":{"rendered":"Novembre 2016"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><center>Pour une critique Barricade<br \/>\n<br \/>Lettre \u00e0 l\u2019Insens\u00e9<br \/>\n<\/center>\n<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-1310\" src=\"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/\/wp-content\/uploads\/2016\/11\/arton462.jpg\" width=\"585\" height=\"584\" \/><\/p>\n<p>Ami,<br \/>\ntu me permettras ce mot, <em>ami<\/em>, assur\u00e9 qu\u2019avec lui je ne voudrais pas fixer un terme facile \u00e0 ce qui nous lie, ou chercher \u00e0 achever pour toujours ce qui nous relie, ni \u00e0 r\u00e9soudre, ou r\u00e9gler son compte une bonne fois pour toutes \u00e0 cette histoire qui est la n\u00f4tre, puisque les lignes de partage sont tout autant des voies qui s\u00e9parent, se d\u00e9placent et qu\u2019on franchit \u2013 et qui valent pour cela aussi, d\u2019\u00eatre attaqu\u00e9es, loi de la fronti\u00e8re abjecte ici comme en tout, fronti\u00e8res intimes, fronti\u00e8res qui s\u00e9parent soi et soi-m\u00eame, fronti\u00e8res entre la lettre et le texte, l\u2019adresse et l\u2019appel, fronti\u00e8res entre le d\u00e9sir et la peur, entre les genres, les gestes, entre les corps, fronti\u00e8res entre pays\u00a0: fronti\u00e8res qui existent seulement pour \u00eatre ni\u00e9es, ou comme appel \u00e0 franchir. Alors franchir\u00a0: je t\u2019\u00e9cris selon ces lois de la fronti\u00e8re attaqu\u00e9e, loi de l\u2019amiti\u00e9 et du d\u00e9sir et loi de l\u2019\u00e9criture.<br \/>\n\u00ab\u00a0On doit \u00e9chapper \u00e0 l\u2019alternative du dehors et du dedans, \u00e9crivait Foucault\u00a0: il faut \u00eatre aux fronti\u00e8res. La critique, c\u2019est l\u2019analyse des limites et la r\u00e9flexion sur elles.\u00a0\u00bb<br \/>\nAmi, donc, je t\u2019\u00e9cris aux fronti\u00e8res pour mieux outrepasser \u2013 ami de solitude aussi, et de l\u2019impartageable, et c\u2019est au nom de l\u2019amiti\u00e9 et de l\u2019impartageable, et de la solitude pour l\u2019attaquer aussi, que je t\u2019\u00e9cris, et de l\u2019\u00e9criture donc pour l\u2019attaquer encore\u00a0: pour franchir tout cela est inventer des corps et des communaut\u00e9s aberrantes auxquelles tu r\u00eaves pendant les insomnies puisque comme toi je t\u2019\u00e9cris la nuit, comme toujours quand il faut \u00e9crire ce qui \u00e9chappe et nous saisit.<br \/>\nT\u2019\u00e9crire, donc\u00a0: avec du moins ce d\u00e9sir \u2013 qui est tout entier dans ce geste de t\u2019\u00e9crire \u2013\u00a0: t\u00e2cher de dire ce qu\u2019est L\u2019insens\u00e9, site de critiques en ligne, ce que localise dans l\u2019amiti\u00e9 les forces qui l\u2019animent et ce qu\u2019il d\u00e9signe\u00a0: et d\u2019abord une fa\u00e7on de se pr\u00e9parer, et de pr\u00e9parer les territoires o\u00f9 aller, ensemble \u2014 puisque l\u2019urgence avant tout, dans ces temps, est d\u00e9sormais \u00e0 la constitution d\u2019un ensemble destitu\u00e9 des formes institu\u00e9es \u2014, espace de l\u2019Insens\u00e9 qui voudrait nommer aussi une part de l\u2019appartenance commune \u00e0 notre temps, temps impossible et terrible, mais dans lequel nous n\u2019avons pas refus\u00e9 d\u2019aller, au contraire, pour l\u2019impossible et le terrible aussi, et pour, cessant de le d\u00e9plorer, t\u00e2cher de le transformer.<br \/>\nL\u2019insens\u00e9, site de critiques en ligne\u00a0: chaque mot dirait l\u2019impossible de la t\u00e2che que tu portes\u00a0: un site, des critiques, une ligne.<br \/>\nUn site, quand pourtant c\u2019est un espace qui n\u2019existe pas, virtuel comme ils disent, mais toi, tu sais bien que la virtus est cette force qui tend le r\u00e9el \u00e0 devenir possible, comme l\u2019imaginaire est ce qui tend \u00e0 devenir r\u00e9el, qu\u2019elle est non-lieu parce qu\u2019elle a lieu toujours quand la parole est prise, et rejou\u00e9e, et d\u00e9fi\u00e9e, futile en sa fragilit\u00e9 m\u00eame, son caract\u00e8re transitoire, fulgurant tout r\u00e9el possible.<br \/>\nDes critiques, quand pourtant les textes publi\u00e9s dans l\u2019insens\u00e9 \u00e9cartent de part et d\u2019autre l\u2019instrumentalisation \u00e9valuante, le jugement de go\u00fbt, les j\u2019aime-j\u2019aime pas de circonstances, comme les neutralisations \u00e0 distance, les discours sur et qui se piquent de mot, qui touchent l\u2019une sans remuer l\u2019autre, les conventions morales ou esth\u00e9tiques<br \/>\n\u2013\u00a0mais que ces textes critiques r\u00e9clament le droit au bouleversement et \u00e0 la joie, constatent que la beaut\u00e9 ravageuse et indiscutable manque tant, et la r\u00e9clame pour cela,<br \/>\nmais que la d\u00e9ception est souvent au rendez-vous quand on se trouve devant des formes perplexes et sans estomac, et qui poussent plus souvent qu\u2019\u00e0 leur tour le soupir l\u00e2che du propri\u00e9taire terrien entre les murailles d\u2019un palais papal<br \/>\n\u2013\u00a0et qu\u2019il faut \u00e9crire aussi la d\u00e9ception comme autant de d\u00e9faites qui n\u2019ont pas dit le dernier mot \u2013,<br \/>\n\u00e9crivant encore, cherchant insens\u00e9ment la beaut\u00e9 encore, celle qui secoue et d\u00e9place, br\u00fble, incite, est sans effet mais non pas sans trace.<br \/>\nUn droit \u00e0 la pens\u00e9e en somme\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la col\u00e8re (je parle dans la col\u00e8re, phrase majuscule de D\u2019Aubign\u00e9 qui est aussi la tienne), la col\u00e8re terrible et injuste et n\u00e9cessaire contre ce temps, et contre tous les spectacles qui ne sont pas des ravages \u2014 il faut l\u2019admettre, c\u2019est la majorit\u00e9 \u2014 ; \u00e0 la pens\u00e9e c\u2019est-\u00e0-dire aussi \u00e0 la joie, injuste \u00e9galement, et tout \u00e9galement terrible et davantage n\u00e9cessaire face \u00e0 des ravages qui exc\u00e8dent les forces quand ensuite il faut les \u00e9crire et que le soir tombe sur le corps comme des vols de moustiques, qu\u2019il faut lutter contre les moustiques et le monde, et la chaleur et la fatigue, et l\u2019envie de boire qui tient chaud, dans la canicule d\u2019Avignon.<br \/>\nInsens\u00e9, Sites de critiques en ligne\u00a0: en lignes\u00a0? tenir la ligne, oui\u00a0: non pas la ligne de quelque parti, plut\u00f4t les lignes de sorci\u00e8res \u2014 celles qui font courir \u00e0 l\u2019horizon sur le plan d\u2019immanence, qui exigent qu\u2019on ne pense pas sans devenir autre chose. Lignes de cr\u00eates qui seules font tenir debout. Lignes qui s\u2019enfuient quelque part o\u00f9 on n\u2019est pas mais o\u00f9 on va\u00a0: Ligne de force qui dessine un projet de monde qui serait possible \u2014\u00a0parce que tu n\u2019as pas renonc\u00e9 \u00e0 la possibilit\u00e9 du monde, et qu\u2019il nous revient de tracer ces lignes.<br \/>\n \u00c9crire en ligne, c\u2019est refuser la lin\u00e9arit\u00e9 de la page, pour dresser des pages immanentes, autonomes et reli\u00e9es, hyperreli\u00e9es m\u00eame, et c\u2019est habiter le d\u00e9s\u0153uvrement sans livre et sans recours possible \u00e0 la cl\u00f4ture, \u00e0 l\u2019origine \u2014 lignes qui se dressent par le milieu.<br \/>\nInsens\u00e9, donc. Et pour mieux dire, cette phrase de Gabily que tu portes en embl\u00e8me et appel\u00a0: je suis obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019insens\u00e9, je suis obs\u00e9d\u00e9 par la multiplicit\u00e9 \u2013 alors tu comprendras que si je te parle, c\u2019est aussi au nom de la multiplicit\u00e9 que tu endosses, \u00e0 ta pluralit\u00e9 de vies et de visages, aux corps nombreux que tu \u00e9cris et qui t\u2019\u00e9crivent, et qui te peuplent, et dont je fais partie peut-\u00eatre dans la mesure d\u2019un corps aberrant, tentaculaire, monstrueux, sans organes je ne sais pas, mais plein de nerfs, courant \u00e0 sa surface, et dans les profondeurs.<br \/>\nOn n\u2019est pas en train de signifier quelque chose\u00a0? s\u2019\u00e9crit le Hamm de Beckett \u2014 dont tu portes aussi l\u2019inqui\u00e9tude comme un rire et une blessure \u2014\u00a0et tu sais la loi du proverbe\u00a0: la blessure stimule et redonne courage\u00a0: des forces (virtus\u2026).<br \/>\nContre le sens orient\u00e9 de la morale, contre la signification qui tient lieu de v\u00e9rit\u00e9, contre la v\u00e9rit\u00e9 comme principe absolue des grands r\u00e9cits, contre les grands r\u00e9cits enfin, et singuli\u00e8rement celui des p\u00e8res, des h\u00e9ritages et des h\u00e9ritiers, tu sais la valeur de l\u2019inqui\u00e9tude des contre. Mais tu sais aussi combien on a besoin de pour \u2014 et de lancer (comme une douleur lance) de lancer des mondes.<br \/>\nAu lieu des significations, tu as choisi depuis longtemps d\u2019habiter le mouvement de l\u2019intensit\u00e9\u00a0; contre la v\u00e9rit\u00e9, affaire de flic, de juge, tu voudrais la justesse, question de musicien\u00a0; contre le savoir, tu as choisi la pens\u00e9e comme exercice sensible \u2013 et contre les grands r\u00e9cits orient\u00e9s en amont, c\u2019est vers les marais salants de l\u2019histoire que tu t\u2019enfonces, o\u00f9 le fleuve se change en mer, et puisque tout rel\u00e8ve du vent, de l\u2019horizon dans lequel on va et se confond.<br \/>\nAlors quelles lignes, quelques forces\u00a0: quels mondes\u00a0?<br \/>\nLe monde que tu proposes est d\u2019abord celui du temps \u2014 car tu r\u00e9clames du temps comme le client au dealer\u00a0: un monde o\u00f9 le temps serait pris et donn\u00e9, o\u00f9 le temps ne serait pas seulement ce qui co\u00fbte, mais l\u2019objet d\u2019un \u00e9change\u00a0; et tu r\u00e9clames de l\u2019espace\u00a0: non pas soumis aux lois de l\u2019ici, aux lois du sang, aux lois des papiers \u00e0 avoir pour justifier de son identit\u00e9 identique \u00e0 soi-m\u00eame et aux autres, mais librement consentie au mouvement, \u00e0 la circulation des \u00eatres et des d\u00e9sirs\u00a0: comme le dealer au client, si tu demandes du temps, c\u2019est pour se chercher les poux plut\u00f4t que se mordre\u00a0: \u00ab\u00a0Venez avec moi\u00a0; cherchons du monde, car la solitude nous fatigue.\u00a0\u00bb, ajoute-t-il.<br \/>\nC\u2019est une autre loi de ce monde d\u00e9sirable et \u00e9mancip\u00e9\u00a0: un monde o\u00f9 il y aurait du monde, et pas seulement des gens ou des chiffres.<br \/>\nCar le th\u00e9\u00e2tre que tu aimes est celui d\u2019un monde que tu cherches comme des poux sur la t\u00eate de l\u2019ami, o\u00f9 le temps et l\u2019espace se r\u00e9invente contre celui qu\u2019on nous l\u00e8gue \u2013 n\u00e9olib\u00e9ralisme qu\u2019on nous inflige sans alternative au pr\u00e9texte que c\u2019est comme l\u2019air que l\u2019on respire, mais air qu\u2019on crache, p\u00e8se sur les poumons\u00a0: tu as lu comme moi les nouvelles\u00a0: la vie serait canc\u00e9rig\u00e8ne, para\u00eet-il. Et tu comprends que ce n\u2019est pas seulement le monde qu\u2019il faut transformer, mais la forme de la vie\u00a0: tu te souviens de la phrase\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas d\u2019autre monde. Il y a simplement une autre mani\u00e8re de vivre.\u00a0\u00bb (tu as oubli\u00e9 celui qui a \u00e9crit cela.)<br \/>\nLe th\u00e9\u00e2tre facile est objectivement bourgeois\u00a0; Le th\u00e9\u00e2tre difficile est fait pour les \u00e9lites bourgeoises cultiv\u00e9es\u00a0; Le th\u00e9\u00e2tre tr\u00e8s difficile est le seul th\u00e9\u00e2tre d\u00e9mocratique \u2014 cette ultime phrase que tu revendiques comme la tienne \u2014 et peu importe Pasolini, ou trop importe que Pasolini t\u2019ait rejoint ce point \u2014 et c\u2019est l\u2019autre ligne de force de ce monde d\u00e9sirable\u00a0: celui de l\u2019\u00e9galit\u00e9, qui fait violence \u00e0 la critique puisqu\u2019on se retrouve tous sans recours face aux spectacles extr\u00eamement difficiles, \u00e9gaux face au ravage qui nous ressaisit \u2014\u00a0forme si exigeante qu\u2019elles nous mettent tous sur le m\u00eame pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 devant la sensation, l\u2019\u00e9motion, la pens\u00e9e\u00a0: spectacles (de Malis, de Tanguy, de Warlikowski, de Lupa\u2026) qui d\u00e9vastent la pens\u00e9e, qui r\u00e9sistent \u00e0 l\u2019\u00e9valuation, qui ne nous laissent pas perplexes, mais arm\u00e9s de nouvelles armes inconnues\u00a0: exigence politique de la t\u00e2che qui voudrait \u00eatre la tienne, d\u2019\u00e9crire en retour.<br \/>\nPolitique\u00a0? le mot l\u00e2ch\u00e9 et lui-m\u00eame trop l\u00e2che, trop grand aussi et trop commode. Mot qu\u2019on jette rapidement sur un corps pour mieux l\u2019habiller \u2014 et alors\u00a0? Mot qu\u2019il faudrait encore peupler, et inqui\u00e9ter en retour.<br \/>\n Politique, la critique, et au nom de quoi\u00a0? Au nom de quoi r\u00e9clamer \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00eatre \u0153uvre de salut public\u00a0? Au nom de vouloir d\u00e9celer du vivrensemble, de l\u2019etreensemble, de la communion dans laquelle se dissoudre et s\u2019abolir\u00a0? \u2014\u00a0suture sociale et pathologique du corps malade de la soci\u00e9t\u00e9, le th\u00e9\u00e2tre, gu\u00e9risseur\u00a0? Surtout, au nom de quel nom politique, de quel r\u00e9gime de fous, de quel projet enfin\u00a0?<br \/>\nCar il faut nommer ce contenu politique, faute de quoi, c\u2019est toujours la politique r\u00e9actionnaire qui l\u2019emporte, c\u2019est-\u00e0-dire nous emporte.<br \/>\nC\u2019est que tu sais que politique, quand il n\u2019est qu\u2019un mot intransitif d\u00e9signe le contraire du politique. Tu sais que, suspendu dans le vide de la bonne conscience, il sert \u00e0 qualifier des th\u00e9\u00e2tres et des livres qui ne sont que l\u2019image pure du monde\u00a0: tautologies qui r\u00e9duisent le monde \u00e0 une image, ou pire, qui justifie ce monde, le l\u00e9gitime. Car tu sais que l\u2019\u0153uvre n\u2019est pas par essence critique, qu\u2019elle peut \u00eatre ali\u00e9nante, fascisante, indiff\u00e9rente, st\u00e9rile ou vaine.<br \/>\nTransitiver le politique, c\u2019est d\u2019abord penser que le politique n\u2019est pas dans l\u2019\u0153uvre, mais dans la construction du spectateur qu\u2019il propose, et dans le projet de soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019on postule. Et que c\u2019est cette relation-l\u00e0 qui importe \u2013 bien davantage que les pseudo th\u00e8mes que l\u2019\u0153uvre se pla\u00eet \u00e0 parcourir. Qu\u2019en somme, politique serait le type de relation invent\u00e9 par le spectacle. Qu\u2019en derni\u00e8re instance, il n\u2019y a pas de spectacle sans cette relation \u2014 et que cette relation rel\u00e8ve de part en part de son \u00e9criture. Tirant le fil, tu dirais alors qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019\u0153uvre sans son exp\u00e9rience \u2014 que c\u2019est cette exp\u00e9rience qui seule importe, celle qui d\u00e9place, d\u00e9range, d\u00e9fie renouvelle, empli de joie et de d\u00e9sir de d\u00e9sirer encore d\u2019autres mani\u00e8res de vivre \u2014, et qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019exp\u00e9rience telle sans l\u2019\u00e9criture qui s\u2019en saisit et la nomme et la d\u00e9place \u00e0 nouveau\u00a0: et fait la preuve que le monde est transformable puisqu\u2019il nous a transform\u00e9s.<br \/>\nD\u00e8s lors l\u2019\u00e9criture en retour serait SEULE l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9ritable de l\u2019\u0153uvre.<br \/>\nQue finalement, il n\u2019y a pas d\u2019\u0153uvre (il n\u2019y a pas d\u2019\u0153uvre) sans son \u00e9criture seconde qui la fore et la questionne, l\u2019inqui\u00e8te et la renouvelle, la donne moins \u00e0 lire qu\u2019elle propose de nouveau sa travers\u00e9e \u2013 que l\u2019\u00e9criture est le laboratoire des transformations \u00e0 venir, tu seras d\u2019accord avec moi, ou plut\u00f4t\u00a0: je le suis avec toi.<br \/>\nPolitique serait l\u00e0 cette \u00e9criture \u2014 qu\u2019elle propose au deuxi\u00e8me degr\u00e9 un retour face \u00e0 la construction du spectateur que propose le spectacle.<br \/>\nPolitique rel\u00e8verait donc d\u2019aucun discours qui pr\u00e9existerait \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience \u2014 mais au contenu qu\u2019on lui donne, qu\u2019il peut \u00eatre autant \u00e9mancipateur que fascisant (et plus souvent ali\u00e9nant, je te l\u2019accorde\u00a0: d\u2019o\u00f9 la d\u00e9ception et la col\u00e8re)\u00a0: mais puisque le but d\u2019aller au th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est d\u2019en sortir, on constate que certains spectacles plus que d\u2019autres donnent des forces et du courage, un virtus dont on ne s\u2019estimait pas capable et des forces inconnues \u2013 qui ne tiennent pas \u00e0 l\u2019\u0153uvre, mais bien de part en part \u00e0 son exp\u00e9rience, et qui n\u2019attendent qu\u2019\u00e0 s\u2019exercer.<br \/>\nCette politique a lieu dans l\u2019\u00e9criture parce qu\u2019elle consid\u00e8re qu\u2019il s\u2019agit moins d\u2019expliquer, de rendre compte, d\u2019\u00e9valuer, encore moins d\u2019\u00e9mouvoir ou de toucher \u2013 tout ce que ce monde, dans sa logique n\u00e9o-lib\u00e9rale impose \u00e9conomiquement, intellectuellement, et m\u00eame sensiblement \u2013, mais de creuser davantage, d\u2019inqui\u00e9ter, de briser\u00a0: et d\u2019affirmer autre chose que la chose qui est ce monde norm\u00e9\u00a0: \u00e9criture qui nous met face au d\u00e9fi de nommer cette d\u00e9possession, et surtout cet acquiescement \u00e0 un monde autre\u00a0: ou comment s\u2019armer de nouveau d\u2019une force qu\u2019on ignorait.<br \/>\nRefuser les effets politiques, c\u2019est refuser de recevoir le\u00e7on et c\u2019est donc refuser d\u2019en donner\u00a0: c\u2019est se placer dans l\u2019\u00e9criture sur un plan d\u2019immanence semblable \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u2014\u00a0proposer une exp\u00e9rience aussi, pourquoi pas, ou du moins d\u00e9crire sa propre travers\u00e9e, postulant non qu\u2019elle pourrait \u00eatre exemplaire, mais appelant \u00e0 \u00eatre poursuivie, saisie, prolong\u00e9e \u2014 politique l\u2019\u00e9criture critique qui placerait le lecteur dans cette position de ne pas se trouver en face d\u2019un jugement \u00e0 partager, plut\u00f4t devant l\u2019\u00e9tabli o\u00f9 sont d\u00e9pos\u00e9s les outils. Et charge \u00e0 chacun, critique et lecteur, de puiser l\u00e0 les armes de son \u00e9mancipation.<br \/>\nC\u2019est donc placer dans l\u2019\u00e9criture le contraire d\u2019une foi\u00a0: r\u00e9cuser toute ambition de trouver, dans la r\u00e9v\u00e9lation d\u2019une forme, l\u2019expression d\u2019un \u00eatre. C\u2019est au contraire danser avec les possibles de soi et de l\u2019autre.<br \/>\nPolitique, ce serait t\u00e2cher en somme de dire \u00ab\u00a0comment nous habitons le temps, comment nous nous mouvons en lui, dans cette forme qui nous emporte, nous ramasse et nous \u00e9largit\u00a0\u00bb ()<br \/>\nD\u00e8s lors qu\u2019entendre par critique qui ne soit pas pur geste de refus, de censeur, d\u2019autorit\u00e9 du beau par au-dessus ou au-del\u00e0\u00a0? Habitant souterrainement ce qui mine, ce qui r\u00e9cuse l\u2019assignation, il est logique que tu peuples aussi, la nuit o\u00f9 tu \u00e9cris, la m\u00e9lancolie \u2014 mais c\u2019est aussi contre la m\u00e9lancolie que tu \u00e9cris, et contre ce qui t\u2019obligerais \u00e0 ne pas \u00eatre m\u00e9lancolique. Alors tu \u00e9cris, seulement, un mot apr\u00e8s l\u2019autre, pour nommer cela aussi, ce temps que nous habitons traversant la m\u00e9lancolie pour la placer derri\u00e8re toi comme la mort.<br \/>\nCar le spectacle que tu as vu n\u2019est qu\u2019un levier \u2014 tu es entr\u00e9 dans ce th\u00e9\u00e2tre pour en sortir \u2014 et cela aussi, cela surtout est politique\u00a0: un levier pour soulever le monde autour, une mani\u00e8re de puiser dans des formes certaines forces qui enveloppent les structures d\u2019organisation du r\u00e9el.<br \/>\nEt puis, tu sais la r\u00e9ponse \u00e0 la critique de la critique, aussi ancienne que la critique\u00a0: Politique, des critiques qui voudraient se sentir prot\u00e9g\u00e9 derri\u00e8re leur langue et leur \u00e9cran\u00a0?<br \/>\n\u00ab\u00a0Il est \u00e9vident que l\u2019arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes \u2014\u00a0phrase de Marx, qui continuait ainsi\u00a0: la force mat\u00e9rielle ne peut \u00eatre abattue que par la force mat\u00e9rielle\u00a0; mais \u2014 ajoutait-il \u2014\u00a0la th\u00e9orie se change, elle aussi, en force mat\u00e9rielle, d\u00e8s qu\u2019elle p\u00e9n\u00e8tre les masses.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00c9videmment, tu sais que la voie des masses est en partie imp\u00e9n\u00e9trable\u00a0: tu poss\u00e8des seulement le d\u00e9sir de trouver des fr\u00e8res d\u2019armes et d\u2019\u00e9criture \u2013 tu les convoques, tu les provoques comme un adversaire de capoeira, et si tu partages la certitude que rien dans l\u2019\u00e9criture ne changera la face du monde, tu sais bien aussi que cette \u00e9criture est planche d\u2019appel, plut\u00f4t que de salut.<br \/>\n\u00ab\u00a0La critique aboutit donc \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique de renverser toutes les conditions sociales \u2013 Marx encore, dans ce m\u00eame terrible texte qu\u2019est l\u2019introduction de la Contribution \u00e0 la critique de \u201cLa philosophie du droit\u201d de Hegel \u2013 conditions sociales o\u00f9 l\u2019homme est un \u00eatre abaiss\u00e9, asservi, abandonn\u00e9, m\u00e9prisable, qu\u2019on ne peut mieux d\u00e9peindre qu\u2019en leur appliquant la boutade d\u2019un Fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une taxe sur les chiens \u201cPauvres chiens\u00a0! on veut vous traiter comme des hommes\u00a0!\u201d<br \/>\nChiens toi-m\u00eame donc, aurais-tu dis, para\u00eet-il, \u00e0 Marx, mais par tendresse. \u201cJe ne veux pas \u00eatre accident\u00e9 comme un chien distrait.\u201d avait d\u00e9j\u00e0 dit le Client au Dealer.<br \/>\nEt je te parlais de Blanqui.<br \/>\nBlanqui, l\u2019homme des barricades\u00a0: \u201ccelui qui ne pense pas aux ravitaillements des barricades a d\u00e9j\u00e0 des morts sur les bras\u201d, a-t-il plus ou moins \u00e9crit.<br \/>\nLa critique, c\u2019est se pr\u00e9parer, c\u2019est s\u2019organiser.<br \/>\nDans ce monde de flux, de vitesse, de temps r\u00e9el et d\u2019information continue, comment penser l\u2019\u00e9criture critique dans un rapport lui-m\u00eame critique au monde\u00a0?<br \/>\nBarricade est cet espace de la s\u00e9cession, et de l\u2019assaut, du retrait, d\u00e9sinstitu\u00e9 et reconstituant, d\u00e9ligitim\u00e9 et d\u00e9l\u00e9gif\u00e9rant, d\u00e9li\u00e9 et d\u00e9lirant dans la mesure aussi o\u00f9 il relierait. Car la critique exige du temps et de l\u2019arr\u00eat, exige dans ce temps pris, l\u2019espace o\u00f9 le prendre, en dehors du temps et dans l\u2019espace de nos vies.<br \/>\nBarricade est interruption et arr\u00eat, pos\u00e9 aux points strat\u00e9giques de la ville pour en arr\u00eater le flux et le redistribuer selon son d\u00e9sir propre, dessiner une autre ville dans la ville\u00a0; car, la barricade, c\u2019est l\u2019arr\u00eat et le contraire de l\u2019arr\u00eat. C\u2019est l\u2019appui.<br \/>\nDans Instruction pour une prise d\u2019armes, Blanqui tire conceptuellement sur les barricades, responsables du d\u00e9sastre de 1848 \u2014 en 1868, il fait le pari d\u2019une guerre de mouvement, o\u00f9 la barricade est un point de ralliement plut\u00f4t qu\u2019une r\u00e9union de quartier.<br \/>\nEspace de reconqu\u00eate \u2014 de nos territoires oniriques et sensibles, intelligibles aussi \u2014, la critique serait une barricade o\u00f9 se forge les armes de la pens\u00e9e capable de reprendre pied ici et maintenant, non refuge ou territoire souverain \u2013, plus s\u00fbrement travail d\u2019\u00e9laboration de ce qui pourrait servir, plus tard, bient\u00f4t, dans l\u2019imminence des luttes \u00e0 venir, qui d\u00e9j\u00e0 commencent.<br \/>\nUne critique barricade, ce serait non pas ce retour aux glorieux embl\u00e8mes des luttes pass\u00e9es \u2014 plus glorieuses d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 m\u00e9lancoliquement vaincues semble-t-il, m\u00eame chez une certaine gauche \u2014, non, plut\u00f4t cet espace d\u2019organisation et de circulation paradoxale, ce lieu d\u2019o\u00f9 l\u2019assaut \u00e0 lieu.<br \/>\nLa critique, c\u2019est se pr\u00e9parer en utilisant les outils du monde d\u00e9sirable et \u00e9mancip\u00e9.<br \/>\nCe serait cet amont de l\u2019agir \u2014\u00a0ce serait se pr\u00e9parer\u00a0: localiser les territoires, et envisager la situation historique des formes et des figures, c\u2019est consid\u00e9rer le th\u00e9\u00e2tre des op\u00e9rations et c\u2019est mesurer sa force et son courage \u00e0 ce qui s\u2019appr\u00eate historiquement \u00e0 avoir lieu.<br \/>\nLa critique barricade, c\u2019est ce moment juste avant, et ce lieu des soul\u00e8vements.<br \/>\nIci s\u2019arr\u00eate la peine que je t\u2019inflige, ami, poursuivant sans l\u2019achever une discussion d\u00e9j\u00e0 longue, pas vraiment ancienne, toujours commen\u00e7ante, et qui se poursuivra, ici ou ailleurs, au rendez-vous des soul\u00e8vements \u00e0 venir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour une critique Barricade Lettre \u00e0 l\u2019Insens\u00e9 Ami, tu me permettras ce mot, ami, assur\u00e9 qu\u2019avec lui je ne voudrais pas fixer un terme facile \u00e0 ce qui nous lie, ou chercher \u00e0 achever pour toujours ce qui nous relie, ni \u00e0 r\u00e9soudre, ou r\u00e9gler son compte une bonne fois pour toutes \u00e0 cette histoire qui est la n\u00f4tre, puisque les lignes de partage sont tout autant des voies qui s\u00e9parent, se d\u00e9placent et qu\u2019on franchit \u2013 et qui valent<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":1310,"menu_order":0,"template":"","class_list":["post-1311","edito","type-edito","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/edito\/1311","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/edito"}],"about":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/types\/edito"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1310"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/juliechaumard.paris\/winsense\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1311"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}